Interview 2016 : Ken Liu en France
de Ken Liu
aux éditions
Genre : Interview

Auteurs : Ken Liu
Date de parution : octobre 2016 Réédition
Langue d'origine : Anglais US
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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A l’occasion du Festival America qui s’est tenu début septembre, nous avons pu rencontrer Ken Liu et lui poser quelques questions...

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Actusf : Pouvez-vous vous présenter et nous dire comment vous en êtes arrivé à l’écriture ?
Ken Liu : Je ne sais jamais quoi répondre à ça... le mieux est d’aller sur mon site web, ou de voir les présentations de mes éditeurs, je n’ai pas grand-chose de plus à ajouter, je crois !

Actusf : Quelles sont vos influences et inspirations ?
Ken Liu : C’est la vie quotidienne qui m’inspire. Il m’est toujours difficile de répondre à cette question car j’imagine que les gens s’attendent à une liste d’auteurs. Mais ce n’est pas comme ça que je fonctionne. En fait , tout ce que je peux lire, entendre ou faire a une influence sur mon travail. Pour résumer, absolument tout peut être source d’inspiration !

Actusf : L’un des points qui ressort de vos textes est la façon dont vous mettez en scène les points de vue de personnages venant de cultures différentes ; c’est le cas dans L’homme qui mit fin à l’histoire, avec les points de vue de chinois, d’américains, de japonais... Ce croisement de différentes cultures est-il important pour vous ?
Ken Liu : Là-dessus je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous. Ce croisement de différentes cultures n’est pas ce qui m’intéresse, et je ne pense pas qu’on puisse parler d’un point de vue différent selon qu’on est japonais, chinois ou américain, et ce n’est d’ailleurs pas le sujet de la nouvelle... même si c’est intéressant de voir que c’est ce que certains lecteurs peuvent retirer de mes textes. Ce qui m’intéresse, c’est d’écrire des histoires qui s’interrogent sur ce qu’être américain signifie, et en ce sens mes histoires restent fondamentalement des histoires américaines. Les Etats-Unis sont une nation unique, fondée sur l’idée de création d’une nouvelle nation à partir de terreaux culturels différents, et c’est ce que j’essaie de reproduire.

Je ne suis pas sûr que la narration de différents points de vue culturels soit juste, puisqu’ils dépendent de l’expérience de chacun. Mes fictions ne se focalisent pas là-dessus, mais s’interrogent sur des hypothèses autour de l’apport commun des différentes cultures, et c’est une vision très américaine des choses que d’essayer de prendre des forces opposées et de s’en accommoder pour les unifier sous un même mythe, celui de la nation américaine.

Actusf : Vous vous intéressez à l’homme...
Ken Liu : Tout à fait. Il me semble que ce qui caractérise l’homme est d’essayer d’apprendre du point de vue d’autrui, et de trouver sa place dans le monde. Les linguistes parlent souvent de la distinction entre les langages, les dialectes et idéolectes (chaque individu a une manière bien à lui s’exprimer, qui lui est propre et unique). Je pense que c’est vrai, culturellement, chaque individu a aussi une façon de parler qui lui est propre. On essaie de mettre tout le monde dans un pot étiqueté « culture américaine » mais ça n’existe pas en fait, il y a plein de cultures américaines différentes, qui dépendent aussi de qui on est et de ce qu’on est. Chaque individu a ses propres spécificités, et c’est ce sujet-là qui m’intéresse.

Actusf : Votre novella tourne autour de l’histoire et de la mémoire, pouvez-vous nous donner votre définition de l’histoire, et ce qui différencie histoire et mémoire ?
Ken Liu : Je n’ai pas de définition à donner, et en trouver une ne présente pas vraiment d’intérêt pour moi. Je suis d’abord fasciné par la pratique de l’historiographie et la façon dont l’histoire anglaise se construit. On réfléchit globalement assez peu sur notre manière de construire l’histoire et de l’utiliser. C’est assez incroyable de voir quels témoignages on va considérer comme valables ou non historiquement, et quels points de vue on va privilégier ou non. Par exemple, on a plutôt tendance à privilégier les documents officiels rédigés par certains types de gouvernement, et pas d’autres... c’est le cas pour la conquête espagnole, où on se base sur les documents de l’administration coloniale hispanique, et pas sur ce que pouvait en penser les rois mayas. Pourquoi devrions-nous faire plus confiance aux conquérants qu’aux populations qu’ils ont massacrées ? Même chose en Chine ou au Japon, où on privilégie les témoignages des missionnaires occidentaux au détriment de ceux des populations ou officiels locaux. Pourquoi privilégier le point de vue de personnes blanches, qui viennent de l’Occident ?

Et L’homme qui mit fin à l’histoire est une réflexion sur ces sujets, la façon dont on considère l’histoire et les histoires qu’on veut mettre en avant et qu’on considère comme vraies, au détriment d’autres. Dans ma novella, il y a une multiplicité de points de vue dont la moitié, voire plus, avec lesquels je ne suis pas d’accord ; je pense que si j’ai bien fait mon travail, il est impossible pour le lecteur de connaître le fond de ma pensée, et j’espère y être parvenu. En tant qu’avocat, je tire une certaine fierté à défendre des points de vue avec lesquels je suis en désaccord, avec autant de passion et de conviction que possible. C’est dans cet état d’esprit que j’ai écrit cette novella, je souhaitais présenter tous ces points de vue sur un pied d’égalité.

Je ne suis pas pour autant un relativiste, qui pense qu’il n’y a pas de vérité universelle ; quand on débat sur le fait de savoir si la terre est ronde ou plate, on a juste deux points de vue, et c’est ce que je montre dans ma nouvelle ; au bout du compte on s’aperçoit que les deux sont faux, avec un qui est plus faux que l’autre. Dans mon cas, je peux être en désaccord avec deux points de vue, mais il y en a sans doute un avec lequel je suis encore moins d’accord...

Actusf : Vous donnez quelque part les éléments qui permettent au lecteur de se faire sa propre opinion...
Ken Liu : Je vais essayer de préciser un peu ce que je pense à ce sujet. Je crois qu’on parle souvent des fictions comme si elles permettaient aux lecteurs de se faire leur propre opinion, et que c’est une bonne chose, mais je ne pense pas que ce le soit. Les lecteurs auront déjà quoi qu’il arrive leur propre opinion, et ce qu’on peut écrire n’y changera rien, aussi didactique qu’on puisse l’être. Une fiction n’est pas là pour indiquer à un lecteur une quelconque manière de penser, ce n’est pas un essai où on présente une réflexion poussée sur un sujet en mettant différents éléments en perspective.

Le lecteur aura son propre avis de toute façon, et ce qu’il peut penser ou non n’est absolument pas ce qui me préoccupe quand j’écris. Dans le cas de mon travail sur la novella, malgré la multiplicité des points de vue (dont certains m’intéressent plus que d’autres), il y a une certaine morale qui ressort, mais ça reste une vision ou un aspect des choses, il n’y a pas de vérité absolue. J’écris d’abord pour moi et le plaisir de discuter de différents sujets, et je me suis rendu compte de la difficulté à traiter des problèmes historiques ; dans le cas de ma nouvelle, je m’interroge sur la valeur de l’histoire et de l’historiographie, et sur la bonne façon de les traiter. Mais ça ne dit pas ce que vous devez penser une fois le livre terminé.

Actusf : Vous avez écrit d’autres nouvelles qui utilisent l’uchronie ; pourquoi le choix de cette thématique ?
Ken Liu : L’homme qui mit fin à l’histoire n’est pas une uchronie, je me suis contenté de reprendre certains témoignages méconnus mais vérifiés historiquement, et que j’ai adaptés dans le cadre d’une fiction somme toute classique. Sinon j’ai bien écrit deux nouvelles uchroniques, en effet (l’une a d’ailleurs reçu un prix, et l’autre est nominée pour un autre). J’aime bien ce type d’histoires, d’une façon différente toutefois de celle des autres auteurs, qui aiment le jeu du « et si ? ». Ce n’est pas cet aspect des choses qui m’intéresse le plus dans l’uchronie, mais le fait que l’histoire est très incertaine, joue sur des petits détails, et ça a un côté terrifiant pour moi... mais également libérateur. On présente souvent l’histoire comme le jouet de puissances implacables en-dehors de notre contrôle : un individu seul ne peut faire aucune différence, est incapable d’arrêter un massacre commis par une armée, ou d’influencer les politiques de son gouvernement...

L’intérêt de l’uchronie est de montrer comment de simples petites décisions ou choses peuvent changer le cours de l’histoire de façon totalement inattendue, et que rien n’est déterminé à l’avance. Et c’est plein d’espoir je trouve, puisque même ces forces incontrôlables à l’ombre de la marche de l’histoire peuvent être sujettes à cette incertitude. Personne dans le commandement stratégique occidental n’avait prévu que l’Union soviétique tomberait aussi vite qu’elle l’a fait, et c’est dû à l’enchaînement d’événements initiés par Mikhaïl Gorbatchev. L’histoire a changé à la suite de petites décisions individuelles venues de nulle part. J’aime écrire de l’uchronie à cause de ça, je veux explorer les effets des petites choses sur les grandes, et montrer que notre destin n’est pas fixé d’avance.

Actusf : Vous avez aussi écrit des romans de fantasy, vous préférez écrire de la science-fiction ou de la fantasy ?
Ken Liu : C’est amusant, parce que je ne me suis jamais préoccupé de l’appartenance à un genre ; je sais que certains lecteurs y tiennent, mais ce n’est pas mon cas, je n’en vois pas l’utilité. Il y a un critique une fois qui a dit que ma fantasy se lisait comme de la science-fiction et que ma science-fiction se lisait comme de la fantasy ; ça me paraît assez juste puisque ça se rapproche de ce que j’essaie de faire au final. Qu’un de mes textes soit catalogué en SF ou fantasy n’a pas d’importance, ça me convient dans tous les cas. Par exemple dans ma série de fantasy épique, il y a aussi bon nombre d’éléments propres à la SF, avec assez peu de magie... il y a bien des dieux, des engins et autres armes fantastiques, mais bon nombre d’entre eux sont liés à la technologie et à l’ingénierie, avec des tentatives pour inventer de nouvelles machines et de nouvelles façons d’appréhender l’environnement.

J’ai appelé ça le silkpunk, qui est un néologisme basé sur le mot steampunk et l’idée qu’il y a en fait des mondes de fantasy basés sur une esthétique technologique, inspirée par l’antiquité est-asiatique. Je n’ai donc pas de préférence pour un genre ou l’autre. Je sais que des auteurs, lecteurs et critiques distinguent les deux avec des définitions très marquées, mais j’essaie simplement pour ma part d’écrire des histoires inhabituelles, fantastiques par certains côtés, dont ces aspects, qu’ils soient magiques ou technologiques, ne sont pas la part la plus importante ; ce qui compte est leur utilité en tant que métaphore. C’est pour cette raison que la SF et la fantasy sont aussi fascinantes : la manière dont elles rendent les concepts et les métaphores concrets, réels, littéralement vrais (ce que j’appelle littéraliser la métaphore), n’est pas aussi présent ailleurs.

Par exemple dans Blade Runner (adapté du roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?), il y a cette idée d’aliénation dans l’incapacité à communiquer avec les autres, et ce concept est symbolisé, prend corps avec les réplicants et leur manque d’empathie. Les réplicants littéralisent notre incapacité à faire preuve d’empathie, alors même qu’ils nous ressemblent, agissent comme nous, sont biologiquement proches de nous, mais il y a quelque chose qui nous sépare, qui s’apparente à ce qui sépare deux cellules issues d’un même organisme. C’est une image forte je trouve, et qui fait réfléchir sur les possibilités offertes par ce type de récit.

Ce qu’il y a de fascinant dans cet exercice, c’est qu’il permet de manipuler et de travailler sur des choses impossibles autrement ; ça ressemble à la géométrie, quand on demande aux enfants de résoudre un problème avec des dessins muni d’un crayon et d’une règle, ou de déterminer un angle droit avec un morceau de papier ; car c’est une chose de comprendre les concepts géométriques de manière abstraite, c’en est une autre de les manipuler et de les travailler de ses propres mains. Ça revient à expérimenter une sensation physique à partir d’un travail purement abstrait, et c’est la même idée qui prévaut en SF et fantasy. C’est ce que j’essaie de faire aussi dans mes textes, en littéralisant l’amour à travers des animaux de papier doués de vie, ou l’historiographie et la destruction de l’histoire à travers une machine à voyager dans le temps. Ce sont des outils qui me permettent de travailler et de manipuler les concepts, d’une manière plus viscérale et concrète pour le lecteur qu’une simple évocation abstraite.

Actusf : On peut dire que « La Ménagerie de papier » est aussi une métaphore de votre travail d’écrivain ?
Ken Liu : Ça me paraît assez juste, en effet !

Actusf : Pouvez-vous nous dire quelques mots, sur vos derniers projets en date ?
Ken Liu : Bien sûr. J’ai pas mal d’ouvrages dans les tuyaux pour cet automne et cet hiver en anglais. Tout d’abord, une partie de mon travail consiste à traduire du chinois vers l’anglais, et j’ai donc deux traductions à venir, l’une est le troisième livre d’une trilogie d’un auteur chinois de hard SF, Liu Cixin. C’est un auteur très populaire là-bas, et la traduction anglaise du premier roman de cette série, Le problème à trois corps, a reçu le prix Hugo l’année dernière, et c’est déjà moi qui l’avais traduit. Ce premier roman a connu deux suites, la première intitulée The Dark Forest, traduite par mon ami Joel Martinsen et qui est déjà sortie, et enfin la deuxième et dernière de la série intitulée Death’s End, qui est donc traduite par mes soins et qui doit sortir le 20 septembre 2016 en anglais. J’ai cru comprendre qu’une traduction française du premier volet devait bientôt sortir, en octobre si je ne m’abuse.

Mon autre projet de traduction à venir en anglais est une anthologie intitulée Invisible Planets. C’est la première anthologie en langue anglaise rassemblant des auteurs chinois de SF contemporains, et on y trouve bien sûr Liu Cixin, mais aussi Hao Jingfang, la seule auteure chinoise à avoir gagné le Hugo, c’était cette année avec sa novella Folding Beijing. J’ai aussi pu intégrer cinq autres auteurs extraordinaires, dont les histoires devraient beaucoup intéresser les lecteurs anglo-saxons. En espérant qu’une traduction française de mon anthologie sortira un jour !

En dehors de ces deux ouvrages à venir en septembre et d’ici début novembre, j’ai aussi le deuxième volet de ma trilogie silkpunk de fantasy épique, intitulée The Wall of Storm, c’est une suite à Grace of Kings, mon premier roman dont j’ai déjà parlé, et qui met en scène un univers empreint d’une esthétique technologique inspirée de l’antiquité est-asiatique. Je crois que mon éditeur le décrivait comme un univers avec des aéronefs construits en soie et en bambou, avec en toile de fond Les Légendes des trois royaumes avec des navires sous-marins, enfin un truc comme ça, ou encore un Game of Thrones avec d’anciens bateaux en forme de baleine... Voilà pour mes prochaines sorties.

Actusf : J’espère qu’on pourra lire tout ça en français, merci pour cet entretien, et quelques mots peut-être sur la France pour terminer ?
Ken Liu : J’aime beaucoup votre pays, j’ai vraiment beaucoup apprécié mon séjour ici. J’ai eu la chance de pouvoir visiter un peu Paris, et c’était vraiment cool de pouvoir flâner dans les rues et admirer les incroyables places et monuments qui parsèment la ville. Vous savez, on ne peut plus maintenant visiter les grandes villes avec un regard neuf, on sait tout, tout de suite ; si un Français vient à New York, il connaît déjà la ville par les films, les livres, la description que ses amis en ont faite, et on ne bénéficie plus de cet effet de découverte, de nouveauté, l’expérience est parasitée par ce que d’autres médias ou personnes ont pu vous faire voir de la ville.

Et c’est la même chose pour moi avec Paris, la ville a été visitée et vue de nombreuses fois par le biais d’autres, et quand je suis venu ici, je n’ai pas vu la ville avec un regard neuf, puisque j’étais parasité par les histoires, les films, les musiques et milliers de vidéos prises sur place... Ce qu’il y a de drôle, c’est que juste avant de venir en France, j’ai joué à un jeu vidéo, Aviary Attorney, qui doit se dérouler dans la France du XIXe siècle, et les personnages mis en scène sont des animaux parlants (les avocats sont des oiseaux qui plaident différentes affaires), et pas mal de scènes se déroulent à Paris. Donc quand je marchais dans les rues, j’avais aussi dans un coin de ma tête les voix des créatures du jeu et ce Paris XIXe qui se superposait au Paris actuel. C’était vraiment une expérience surréaliste ; ça m’a fait réfléchir sur la façon dont on appréhende notre environnement maintenant, comment les informations reçues sont immédiates. Je m’orientais à l’aide de mon smartphone, et je savais à tout instant où j’étais, les endroits où je pouvais me rendre, et une application me suggérait même quelques endroits à visiter. C’est amusant parce qu’on n’arrête pas de parler de réalité virtuelle ou augmentée, mais en fait on y est déjà !
 

Tony Sanchez