Interview 2017 : S.T Joshi pour Je suis Providence
de S.T Joshi et Howard Philips Lovecraft
aux éditions
Genre : Interview
Sous-genres :
  • Essai

Auteurs : S.T Joshi , Howard Philips Lovecraft
Date de parution : septembre 2017 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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L’interview de de S.T Joshi tirée de Au coeur du cauchemar, la Monographie H ; P Lovecraft aux éditions ActuSF

S. T Joshi y parle de sa biographie de H. P. Lovecraft Je suis Providence et pour laquelle un financement participatif est en cours sur Ulule pour sa traduction en français : https://fr.ulule.com/biographie-lov...

Comment avez-vous découvert Lovecraft ?
 
S. T. JOSHI : J’ai découvert Lovecraft à l’âge de treize ans. J’avais déjà commencé à lire de l’horreur et de la fantasy, et j’ai acheté (pour 95 ¢ !) un petit livre intitulé 11 Great Horror Stories, dirigé par Betty Owen. Ce recueil contenait « L’Abomination de Dunwich ».
 
Je ne me rappelle plus exactement de ce que j’ai pensé de cette histoire à l’époque, mais plus tard, à la bibliothèque municipale de Muncie, dans l’Indiana, j’ai trouvé l’œuvre en trois volumes de Lovecraft publiée par Arkham House. J’ai dû reconnaître le nom « Lovecraft » après l’avoir vu dans l’anthologie de Betty Owen. J’ai donc lu ces livres – et je suis immédiatement tombé sous le charme ! La prose hypnotique de Lovecraft, ces monstres incroyables et bizarres, et l’intensité de son imagination étaient captivants. J’ai commencé à lire tout ce que je pouvais trouver de lui, mais aussi tout ce que je pouvais trouver sur lui (ce qui ne représentait pas grand-chose au début des années 1970).
 
 
Comment est née l’idée de cette biographie ?
 
S. T. JOSHI : H. P. Lovecraft, le roman de sa vie de L. Sprague de Camp (1975) est sorti l’année de mes 17 ans. Tout naturellement, j’ai immédiatement lu ce livre et l’ai trouvé très marquant. C’est dans cet ouvrage que j’ai découvert que beaucoup des articles et manuscrits de Lovecraft se trouvaient à la bibliothèque de l’université Brown (à Providence, Rhode Island). J’ai donc décidé de postuler là-bas, et, par chance, j’ai été accepté. J’ai passé six ans à Brown, obtenant ainsi une licence et un master tout en dévorant les documents présents dans la bibliothèque. Pendant longtemps je me suis concentré sur le travail de Lovecraft sans vraiment faire attention aux détails de sa vie. Avec le temps, j’ai compris que la biographie de de Camp était lacunaire par bien des aspects – particulièrement en ce qui concerne son incapacité à replacer la vie, l’œuvre et la pensée de Lovecraft dans son contexte historique et culturel, et les nombreuses erreurs disséminées tout au long des pages. De plus, davantage d’informations sur Lovecraft avaient refait surface depuis la parution du livre. J’espérais vraiment que quelqu’un d’autre écrirait une nouvelle biographie ; mais quand il m’est apparu que personne n’avait le temps ou les ressources pour le faire, j’ai commencé à travailler dessus moi-même.
 
Comment travaillez-vous dessus ? Quelles sources utilisez-vous ?
 
S. T. JOSHI : Cela m’a pris deux années complètes (de 1993 à 1995) pour écrire cette biographie. À ce moment-là, j’avais déjà accumulé la grande majorité des documents nécessaires à l’écriture d’un tel ouvrage. Mon collègue, David E. Schultz, et moi avions retranscrit des milliers de lettres de Lovecraft, et ces dernières nous fournissaient une grande quantité d’informations élémentaires. J’ai aussi trouvé d’autres documents importants, comme le testament de Lovecraft (rédigé à l’âge de vingt-deux ans), son certificat de mariage, son acte de décès, son dossier scolaire et bien d’autres choses. De plus, j’avais attentivement étudié les innombrables hommages écrits par les amis et collègues de Lovecraft. Et peut-être le plus important, j’ai fait une étude poussée des courants sociaux, politiques, culturels et intellectuels contemporains à Lovecraft, ce qui a fourni un précieux matériel de fond sur les origines et le développement de sa vision de la vie. C’était effectivement un travail énorme de condenser toutes ces informations sous forme cohérente !
 
 
Cette biographie n’a de cesse de grossir. Qu’avez-vous ajouté au fil de ces dernières années ?
 
S. T. JOSHI : Ce qui est amusant est que cette biographie était au début un travail titanesque. En 1993-1995, quand j’ai écrit le premier jet, il faisait 500 000 mots ! J’ai essayé (avec peut-être un peu trop de sérieux) de faire éditer cet ouvrage, mais en vain. Ensuite, mon ami Marc A. Michaud, éditeur pour Necronomicon Press (la principale maison d’édition s’intéressant à Lovecraft à l’époque), a accepté de le publier. Mais il ne pouvait pas le livre dans son intégralité et m’a demandé de le réduire à environ 350 000 mots. C’est ce que j’ai fait ; beaucoup de détails intéressants ont dû être retirés, mais rien de réellement vital. Cette version a été publiée en 1996 sous le nom de H. P. Lovecraft : A Life. Des années plus tard, j’ai voulu faire publier la biographie complète. À cette époque, Hippocampus Press était devenu la principale maison d’édition à publier des écrits concernant Lovecraft, et ils ont accepté de publier la version complète. Durant la préparation de cette édition, j’ai apporté de légers changements à la lumière de nouvelles informations que j’avais trouvées entre temps ; mais cette version – I Am Providence : The Life and Times of H. P. Lovecraft (2010) – est en fait le même livre que celui que j’ai rédigé entre 1993-95.
 
Quelles ont été vos plus grandes surprises en travaillant sur sa vie ?
 
S. T. JOSHI : Je pense que personne n’a jamais compris que Lovecraft était en réalité quelqu’un de très drôle. Ses lettres sont pleines d’humour, de sarcasmes, de remarques satiriques et d’autres choses qui montrent bien à quel point l’absurdité de la vie l’amusait. Il est évident que Lovecraft est souvent tombé dans la mélancolie (surtout pendant ses années à New York [1924-1926], quand il était loin de sa famille et du cocon protecteur de sa ville natale de Providence), mais de manière générale il avait une vision étonnamment enjouée de la vie. Il s’est aussi révélé être un homme extrêmement sensible à toutes sortes de stimuli extérieurs : la beauté des vieilles villes, l’impact de la grande littérature et de l’art, et bien d’autres choses. Lovecraft a aussi vu une étonnante quantité de films dans sa vie – et en a apprécié un grand nombre.
 
Qu’est-ce qui se dégage au fil de vos recherches ? Lovecraft était-il un homme normal de son époque ?
 
S. T. JOSHI : Lovecraft était, par bien des aspects, un individu remarquable, surtout quand on met en perspective beaucoup des attitudes dominantes de son époque. À une époque où l’accumulation d’argent et de biens était (aux États-Unis) vue comme le but ultime de l’existence, Lovecraft méprisait l’argent et refusait d’adapter ses écrits à un magazine ou au marché. Il préférait ne pas faire publier un texte plutôt que de le réviser et d’en faire quelque chose qu’il ne considérait pas comme esthétique et ce, juste afin de faire une vente. Cette attitude l’a condamné à une vie de pauvreté, mais il était prêt à faire ce sacrifice afin de préserver son intégrité esthétique. Il adopta une attitude « cosmique » qui lui permit d’aborder les événements de la vie courante d’un point de vue historique plus large. Bien que fidèle aux États-Unis, il appréciait les grandes contributions culturelles de l’Angleterre et de l’Europe en général, ainsi que celles des grandes civilisations d’Asie (il appréciait particulièrement l’art japonais). Lovecraft n’a été marié que quelques années et n’a pas eu d’enfants, ainsi il n’a pas connu le poids des responsabilités d’une vie de famille ; ce qui lui a permis d’ignorer la mondanité du quotidien et de devenir une sorte de spectateur cosmique de l’existence.
 
 
A-t-il quelque chose de différent par rapport à ses contemporains comme Clark Ashton Smith ?
 
S. T. JOSHI : Même si Lovecraft avait noué des relations avec beaucoup d’écrivains de weird fiction (et d’autres individus), il semblait trouver fascinant d’interagir (et généralement uniquement par correspondance) avec ceux qui avaient des attitudes différentes des siennes. Il pensait, à juste titre, qu’échanger ses opinions avec de tels individus élargirait ses perspectives et l’aiderait à comprendre un large champ de croyances. Smith – en tant que poète émérite, qui adorait la compagnie des femmes, mais aussi la consommation d’alcool et de spiritueux – s’inscrivait parfaitement dans cette catégorie d’individus. Ils partageaient bien évidemment une fascination pour la bizarrerie dans la littérature, mais même là ils connaissaient de réelles différences dans leur approche. Robert E. Howard était diamétralement opposé à la vie et aux attitudes de Lovecraft ; et pourtant, ils ont échangé des courriers pleins d’entrain pendant six ans, avant qu’Howard ne se suicide.
 
Y a-t-il encore des choses à découvrir sur Lovecraft ? Que reste-t-il à explorer dans sa vie et dans son œuvre ?
 
S. T. JOSHI : Je pense que les éléments fondamentaux de la vie et de l’œuvre de Lovecraft ont maintenant été clairement établis grâce à près de cinquante ans de recherches effectuées par moi-même et beaucoup d’autres critiques, érudits et chercheurs. Mais aujourd’hui encore, des révélations rares et surprenantes voient le jour, au travers de nouvelles informations trouvées dans ses lettres ou provenant d’autres sources. Je serais par exemple très intéressé de savoir si le résultat de l’examen médical de Lovecraft en 1917 (quand il a postulé à la Garde Nationale de Rhode Island, quand les États-Unis sont entrés dans la Première Guerre mondiale) peut être retrouvé. Qu’est-ce que cela nous apprendrait sur son état de santé ? Il y a aussi probablement des découvertes à faire concernant son travail de « révisionniste » ou de ghostwriter. A-t-il révisé plus d’histoires que celles que nous connaissons déjà – et surtout des histoires qui seraient en dehors du domaine de la weird fiction ? La recherche sur Lovecraft n’est donc pas terminée.
Qu’est-ce qui vous intéresse chez l’homme et dans son œuvre ?
 
S. T. JOSHI : Dans un premier temps, j’ai trouvé son travail fascinant. J’avais déjà lu du Edgar Allan Poe et quelques autres auteurs de weird fiction, mais n’avais jamais rencontré des écrits aussi poignants et puissants que ceux de Lovecraft. Puis, quand j’ai commencé à étudier sa vie, j’ai été surpris de voir tout ce que l’on avait en commun. Certaines choses étaient superficielles (l’amour des chats, par exemple), mais d’autres beaucoup plus profondes. Lovecraft était quelqu’un de très timide et introverti quand il était jeune, tout comme moi ; je partageais son amour du passé ; j’ai commencé à étudier la littérature grecque et romaine parce que je voulais comprendre pourquoi il les trouvait si fascinantes, et j’ai été fasciné à mon tour. Et surtout, alors que je lisais ses lettres et réalisais qu’il était un athée de la première heure, je me suis rangé à ses arguments et suis moi-même devenu athée. (Je n’ai pas été élevé dans la foi hindoue, je n’avais donc aucune croyance religieuse à perdre pour devenir un athée.) Bien entendu, il y a d’autres attitudes de Lovecraft que je ne partage pas (tout particulièrement son racisme), et je regrette de ne pas avoir étudié la science comme lui ; mais de beaucoup d’autres façons je trouve des similarités étranges entre nos points de vue respectifs.
 
Sur quoi travaillez-vous maintenant ?
 
S. T. JOSHI : Grâce à Lovecraft, j’ai commencé à m’intéresser aux écrivains qui l’ont influencé (Arthur Machen, Algernon Blackwood, et principalement Lord Dunsany), j’ai beaucoup travaillé sur eux et je continue mes recherches. Mais j’ai surtout envie de faire éditer les dernières lettres de Lovecraft. Cette série de livres (chez Hippocampus Press) pourrait être publiée en vingt-cinq tomes (neuf sont déjà sortis) et cela prendra encore des années avant qu’elle soit achevée. Mais j’estime que c’est un projet vital qui nous éclairera sur la vie, l’œuvre et les croyances de Lovecraft. Même moi j’apprends quelque chose de nouveau tous les jours en lisant ses lettres !
 
Le lien vers lLa campagne Ulule pour la traduction de Je suis Providence en français : https://fr.ulule.com/biographie-lov...
Propos recueillis
par Jérôme Vincent,
 
traduits par Erwan Devos
et Hermine Hémon.
 

Jean-Laurent Del Socorro