Interview 2017 : Samantha Bailly pour la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse
de Samantha Bailly
aux éditions
Genre : Interview
Sous-genres :
  • Jeunesse

Auteurs : Samantha Bailly
Date de parution : septembre 2017 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Une interview de Samantha Bailly qui a succédé à Carole Trébor à la Présidence de La Cahrte des auteurs et illustrateurs jeunesse depuis le 24 mai 2017.

ActuSF : Depuis le 24 mai dernier vous êtes la nouvelle Présidente de la Charte. Avant de parler de cette association, pourriez-vous vous présenter, s’il vous plait ? 
 
Samantha Bailly : En quelques mots, Samantha Bailly, 28 ans, écrivain et scénariste. Côté parcours, j’ai un double Master en Littérature Comparée et en Édition. J’ai travaillé deux ans dans une grande entreprise de jeux vidéo, avant de me consacrer à plein temps à l’écriture. Aujourd’hui, je vis de ma plume depuis six ans, et j’ai publié une vingtaine d’ouvrages dans des genres assez variés (contemporain, fantasy, thriller, jeunesse, pratique...). Je suis également scénariste pour le cinéma (adaptation en film de mon roman Les Stagiaires) et scénariste de manga (Alchimia, Pika). J’ai créé une chaine Youtube qui a pour objectif de parler des coulisses du métier d’auteur, de donner des conseils d’écriture et de partager le plus d’informations possibles sur l’édition. Voilà pour le CV. De façon plus spontanée et viscérale, en une phrase : l’aiguille de ma boussole intérieure a toujours pointé vers le verbe “écrire”.
 
 
Comment est née la charte ? De la volonté d’un groupe d’auteurs et d’illustrateurs ? Pour répondre à des besoins ou à des manques dans la profession ? 
 
Samantha Bailly : J’ai envie de dire : de tout cela en même temps. La Charte est née en 1975, de la volonté d’auteurs souhaitant défendre la littérature jeunesse, mais aussi leurs droits et leurs spécificités d’écrivains et de créateurs. Christian Grenier en est son fondateur, il nous conte la genèse de l’association ainsi : « L’histoire raconte qu’en 1975, dans une auberge bretonne, une poignée d’auteurs se révolte contre un gentil organisateur qui les avait invités à régler la note après trois jours de rencontres non-stop. » Je crois que tout est dit ! (rires). Cette association existe depuis 42 ans, et a grandi au fil des très nombreux auteurs et illustrateurs jeunesse qui s’y sont investis avec une énergie incroyable. Nous lui devons les fameux tarifs de la Charte, pour les rencontres, les interventions scolaires et les signatures. Ce ne sont que des recommandations, mais de nombreux auteurs et illustrateurs jeunesse ont pu enfin s’appuyer sur un cadre, une norme, pour faire rémunérer correctement leur travail. La Charte a éclairé l’identité de nombreux auteurs et illustrateurs, les a fait réfléchir sur leur pratique au quotidien, et a tissé des liens professionnels entre eux.
 
 
 
Nous, auteurs et créateurs, souffrons de l’isolement, très souvent, mais aussi du manque d’encadrement dans notre travail artistique. La Charte a répondu très clairement à des manques multiples, un manque de lien entre nous, un manque de normes établies, un manque de discours sur le métier d’auteur et d’illustrateur jeunesse en France. C’est aussi une association permettant l’entraide, par les auteurs pour les auteurs. Cette association s’est bâtie sur la volonté de faire rayonner la littérature jeunesse, de se battre pour qu’on reconnaisse sa légitimité dans le paysage culturel. Et comme tout à la Charte, cela passe par le terrain, avec des établissements scolaires par exemple. La Charte a contribué à faire entrer des ouvrages de littérature jeunesse contemporains dans les écoles, salons, bibliothèques et médiathèques. C’est un travail quotidien des auteurs et illustrateurs auprès du jeune public, à travers des projets pédagogiques, pour transmettre aux jeunes le goût de la lecture, leur faire rencontrer la personne physique derrière le livre… 
 
ActuSF : Combien de personnes sont adhérentes de l’association aujourd’hui ? Il y a également une équipe de salariés qui accompagne le Conseil d’administration. Pouvez-vous nous en dire un mot ? 
 
Samantha Bailly : La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse compte 1300 adhérents. Pour ce qui concerne le fonctionnement de l’association, c’est très simple. Il y a deux salariées à la Charte : Gaëlle Le Berre, la directrice administrative ainsi qu’Isabelle Dubois, chargée de la communication. Elles gèrent au quotidien les adhésions, le répertoire de la Charte, le site, le forum, le standard téléphonique, les rendez-vous, les dossiers, les renseignements pour les auteurs, illustrateurs ou établissements scolaires, et j’en passe, car la liste est très longue. Également, nous avons un juriste, Emmanuel de Rengervé, qui est délégué général du SNAC, qui assure une permanence juridique pour nos adhérents, afin de les conseiller.
 
 
Ensuite, il y a le conseil d’administration, composé de 17 auteurs et illustrateurs jeunesse. Toute décision passe par le conseil d’administration, par vote. Nous tenons à ce système collégial, où l’on débat, s’exprime. Au sein de ce CA, il y a la présidente, donc, dont le rôle est la responsabilité de l’association, la coordination des projets, la représentation de l’association. C’est un travail à plein temps, compte tenu du fait que l’association grandit. Il y a également les vice-présidentes, Valentine Goby et Aurélie Abolivier, notre trésorier Nicolas Digard, notre secrétaire générale Anne-Gaëlle Balpe, ainsi que les autres administrateurs. Chaque administrateur est dans une commission, et pilote en équipe son projet. Je peux vous dire que les projets sont très nombreux, menés sur le temps libre de toutes ces personnes. Par exemple, l’année dernière, la Charte a mis en place une grande opération de communication, « Dans la peau d’un auteur jeunesse », mettant en scène des auteurs et illustrateurs avec un objet de leur quotidien, et combien il leur a fallu vendre de livre pour pouvoir se l’acheter. Après avoir beaucoup circulé sur les réseaux sociaux, cette exposition photos tourne dans de nombreuses bibliothèques et médiathèques. 
 
Les missions de La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse ont évoluées mais ne sont pas toujours très bien connues et identifiées. Quelles sont-elles ? Et, question qui revient-souvent, la Charte s’adresse-elle uniquement aux auteurs et illustrateurs jeunesse ? 
 
Samantha Bailly : Oui, la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse s’adresse aux auteurs et illustrateur… publiant des ouvrages de littérature jeunesse. Mais nous savons bien que par exemple, les tarifs de la Charte sont utilisés par des auteurs bien au-delà de notre domaine. Et même si nous nous concentrons sur les spécificités de la littérature jeunesse, nous sommes bien entendu reliés à des problématiques plus systémiques. C’est pour cela que la Charte est membre du Conseil Permanent des Écrivains, et qu’elle participe à des discussions interprofessionnelles qui dépassent son secteur et en collaboration avec de nombreux organismes défendant la même cause. 
 
 
La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse a trois missions bien identifiées :
 
- Une mission culturelle : travailler au rayonnement de la littérature jeunesse, défendre sa légitimité, tisser un lien fort entre les auteurs et illustrateurs et le jeune public, à travers les établissements scolaires, les salons et festivals, les bibliothèques et médiathèques, mais aussi d’autres associations. Le projet Bologne, par exemple, permet à une dizaine de jeunes illustrateurs de remporter un voyage à la Foire du Livre de Bologne, afin de mettre en lumière leurs travaux.
 
- Une mission de professionnalisation : pour les auteurs et illustrateurs jeunesse, mais aussi pour nos partenaires quotidiens, comme les salons et festivals, les bibliothèques et médiathèques, les établissements scolaires. Nous renseignons, expliquons, fournissons des brochures pédagogiques, des tutoriaux vidéo, et proposons des formations à travers l’École du livre jeunesse du Salon du Livre et de la Presse jeunesse de Montreuil.
 
- Une mission de revendication : la situation des auteurs étant extrêmement fragile, des questions fondamentales se posent sur leur rémunération spécifique dans le secteur jeunesse, une rémunération par livre en moyenne deux fois inférieure en pourcentage en comparaison avec les autres secteurs. Les justifications économiques apportées par nos interlocuteurs s’entendent du point de vue d’une pure logique d’entreprise et de rentabilité, mais n’expliquent en rien l’origine d’un tel différentiel spécifique à la littérature jeunesse, si ce n’est un usage bien installé.
 
Vous remplacez Carole Trébor à la présidence de l’association. Quelles actions comptez-vous poursuivre et lesquelles souhaitez vous initier ? Cela a déjà commencé avec deux appels que vous avez lancés ; l’un aux auteurs, l’autre aux éditeurs. 
 
Samantha Bailly : Carole Trébor a fourni un travail incroyable durant son mandat de présidente, avec beaucoup de courage, soutenue par les membres de l’association. La Charte, c’est avant tout une action collective. Un tabou a été levé sur la rémunération des auteurs et illustrateurs jeunesse, et de façon médiatisée. N’oublions pas que la Charte, ce sont des auteurs et illustrateurs jeunesse engagés alors qu’ils sont dans leur quotidien, souvent auteur et illustrateur à plein temps, par monts et par vaux entre l’écriture, les salons, les interventions, souvent eux-mêmes dans une situation précaire.. C’est ce que j’aime dans cette association : c’est une association de personnes dont c’est la réalité quotidienne. Carole Trébor a axé sa présidence sur la dénonciation d’un certain nombre d’injustices, notamment sur la question des pourcentages, à travers des campagnes de communication fortes. Mon travail s’inscrit dans sa lignée. 
 
 
À présent que les choses sont dites, j’appelle à un dialogue entre la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse et le Syndicat National de l’Édition sur la question des pourcentages inférieurs en jeunesse. À l’heure où les volontés convergent au sein du Syndicat National de l’Édition vers le développement du rayonnement de la littérature jeunesse, nous pointons du doigt ce paradoxe entre l’éloge de la créativité des auteurs et illustrateurs français et ce différentiel de rémunération si bien installé. La défense et la valorisation de la littérature jeunesse ne sauraient se faire en excluant les critères socio-économiques propres à ses créateurs. 
 
’est bien sûr l’une des priorités, ces discussions interprofessionnelles avec les éditeurs sont fondamentales, et existent déjà au sein de l’instance de dialogue CPE / SNE. Mais l’autre de mes priorités sera très clairement de participer à la professionnalisation des auteurs et illustrateurs, à tous les niveaux : social, administratif, juridique, etc. Nous commençons avec les formations proposées à travers l’École du livre jeunesse du Salon du Livre et de la Presse jeunesse de Montreuil, en 2018.
 
 
Je crois que la clef est que les auteurs et illustrateurs jeunesse puissent atteindre un certain nombre d’informations, et cela ne peut se faire sans pédagogie. Il faut comprendre que vivre de l’écriture ou du dessin, c’est devenir professionnel de son art. Vous vous scindez en deux : l’artiste, toujours présent, qui veux accoucher d’une œuvre, et ensuite le professionnel, qui doit comprendre comment émettre une facture et comment remplir sa feuille d’impôts. Nous avons tous appris « sur le tas », comme on dit, et nous avons besoin de formations spécifiques à notre secteur. Car les auteurs et illustrateurs jeunesse ont un profil assez particulier : ils vivent très souvent de leur métier, difficilement certes, et sont en contact permanent avec le jeune public.
Aussi, la communication sera au centre des années à venir. Nous voulons informer notre profession et le grand public, faire comprendre ce que c’est, être un auteur et un illustrateur jeunesse aujourd’hui. La culture joue un rôle majeur d’éducation et d’émancipation, et derrière ces ouvrages, il y a des personnes bien vivantes, ce que l’on a tendance à oublier. 
 
On parle beaucoup de la situation des auteurs ces dernières années. Quelle est-elle réellement ? Y -a-t-il des chiffres, des états des lieux qui ont été établies auxquels nous pouvons nous référer ? 
 
Samantha Bailly : Avec 1300 adhérents, qui nous envoient systématiquement leurs contrats, la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse a déjà une bonne idée des pratiques. Néanmoins, il n’existe pas encore à ce jour un État des lieux des auteurs et illustrateurs de littérature jeunesse, contrairement à la BD, qui a mené un travail remarquable à travers le SNAC afin de mettre des chiffres, des données et des analyses sociologiques sur leur profession. C’est un manque auquel il faut remédier. L’enquête sur l’activité et les revenus des auteurs précomptés assujettis de l’AGESSA de 2016, s’appuyant sur les chiffres de l’IRCEC, comporte un biais évident : les chiffres ne s’appuient que sur une infime proportion des auteurs, puisqu’elle a été établie à partir des données de l’AGESSA, gestionnaire de la sécurité sociale des auteurs, et qu’il faut un minimum de revenus (8700 euros par an) pour y être affiliée. Mediapart a rédigé un article analysant ces chiffres sous un autre angle, notamment concernant l’évolution des revenus, l’augmentation de la production de livres ainsi que le différentiel homme/femme.
 
 
Concrètement, qu’est-ce que l’on peut faire pour améliorer la situation des auteurs et comment la Charte peut-elle y participer ? 
 
Samantha Bailly : C’est une vaste question ! La Charte y participe chaque jour, en informant les auteurs et illustrateurs par ses Charte infos, sa revue de presse, son standard téléphonique, en fournissant une aide juridique, en créant des moments d’échanges, par des campagnes de communication, mais aussi en étant membre du CPE et en participant aux discussions institutionnelles. Je vois cette association comme un véritable lien entre ce que j’appellerai le terrain, le quotidien, et les interlocuteurs qui peuvent apporter des réponses. D’où mon appel aux auteurs et illustrateurs jeunesse : la Charte est là pour vous, vraiment. L’autre aspect, ce que j’ai appris de mes six ans de métier, c’est qu’un auteur et un illustrateur est libre. Il doit être son propre gardien, avoir une conscience aigüe de ses droits, de ce qu’il signe, de son statut d’artiste dans la société. La Charte agit sur un plan collectif, mais les actions individuelles sont également fondamentales. Chacun peut agir à son échelle, en s’informant.
 
Ce n’est pas toujours facile de s’y retrouver quand on est un jeune auteur - ou un moins jeune ! Quels soutiens et accompagnements la Charte peut apporter à ceux qui se sentent parfois isolés ou perdus face aux questions techniques, administratives… ? 
 
Samantha Bailly : Comme je le disais, nous fournissons une aide quotidienne à nos adhérents, à travers le standard téléphonique, les rendez-vous, et les consultations juridiques avec Emmanuel de Rengervé. Aussi, nous avons décidé cette année de mettre en place une nouveauté : un statut d’adhérent-stagiaire, pour les jeunes auteurs n’ayant pas encore publié à compte d’éditeur, mais pouvant correspondre aux critères de la Charte. Par exemple, les illustrateurs en école, ou les auteurs en Master de création littéraire. Une façon d’informer aussi les jeunes artistes en devenir. 
 
 
 

Jean-Laurent Del Socorro