Interview 2018 : Gilles Dumay pour Albin Michel imaginaire

aux éditions

Date de parution : 0000 Réédition
Langue d'origine : Franšais
Type d'ouvrage :
Titre en vo :

Lire tous les articles concernant

ActuSF : Vous avez annoncé il y a peu : « Je viens d’intégrer les éditions Albin Michel où je vais créer, diriger et développer "Albin Michel Imaginaire" ». Comment est née cette collection ? Vous en êtes l’initiateur ?

Gilles Dumay : Albin Michel Imaginaire (AMI pour les intimes) n’est pas une collection, mais un département éditorial d’Albin Michel, qui aura son propre logo comme Albin Michel Jeunesse. C’est Alexis Esmenard, directeur général du développement numérique chez Albin Michel, qui est à l’origine de la création de ce département. Alexis est un fan d’imaginaire de longue date (quand il vous parle de l’époque où Dan Simmons était publié par Albin Michel, c’est avec des trémolos dans la voix). Il souhaitait qu’Albin Michel réinvestisse le rayon avec une marque dédiée et non au coup à coup. Le projet existait déjà depuis des mois quand je me suis greffé dessus (grâce au traducteur Gilles Goullet, merci à lui). Après mon départ de chez Denoël, j’ai officiellement postulé pour le poste. Les RDV d’embauche ont eu lieu en mai-juin 2017 et j’ai commencé en septembre. Il est sans doute utile de préciser que je suis ravi de la façon dont les choses se déroulent, même si parfois les deadlines me font un peu peur.

ActuSF : Qui composera l’équipe de Albin Michel Imaginaire ?

Gilles Dumay :C’est une question amusante dans le sens où des dizaines de personnes vont travailler pour ce département : service marketing, service fabrication, service de comptabilité, équipes commerciales, secrétariat général d’Agnès Fruman pour les contrats, des traducteurs (Patrice Louinet, Laurent Philibert-Caillat, Gilles Goullet, Jacques Collin , etc), des illustratrices/illustrateurs, des correctrices/correcteurs, le service de presse, le service de relations libraires, etc. Albin Michel est une maison de 180 personnes, donc c’est « gros ». Au quotidien, je travaille avec Alexis et aussi beaucoup avec David Queffélec de la filiale Adilibre qui m’aide, me conseille pour la partie technique/geek du job : réseaux sociaux, gestion des manuscrits, site, ebooks, etc. David était sur le projet bien avant moi. Alexis lit à peu près tout ce que je pré-sélectionne. Il aime ces genres. Quand il n’est pas en réunion sur un des quatre sites Albin Michel ou assiste à une convention de hackers dans le désert du Nevada, on peut vraiment parler des textes avec lui, de leurs qualités, du public visé, des idées de commercialisation. Même s’il est très attentif à l’aspect financier, son action ne se réduit pas à icelui. J’écoute très attentivement ses arguments de lecteur (c’est bien de redevenir lecteur avant d’enfiler sa casquette d’éditeur). Et quand il ressent la même émotion que moi sur un texte, comme pour le Battle Mage de Peter A. Flannery, ça me conforte dans mon approche et mes choix.

ActuSF : Quelle va être la ligne éditoriale de la collection ? On restera dans le même esprit que celle de Lunes d’encre, que vous dirigiez précédemment chez Denoël ? Ou allez-vous prendre de nouvelles directions ?

Gilles Dumay :Je vais faire autre chose (en tout cas essayer). C’est l’idée générale, même si on va retrouver quelques auteurs que j’ai publiés chez Denoël, comme Neal Stephenson par exemple. Disons que j’ai identifié un certain nombre de sous-genres / paysages / marqueurs que j’ai envie d’explorer et/ou retrouver, la plupart très liés au visuel, au graphique, au cinéma de genres et aux séries. Je pense beaucoup Avatar / Mad Max / Fallout / Alien / Elric / Horizon Zero Dawn / le steampunk / Preacher. Des univers principalement visuels que j’ai envie de ré-arpenter en tant que lecteur. Pas des titres qui exploiteraient ces mondes précis évidemment, mais d’autres qui joueraient sur les mêmes émotions : xénobiologie, esthétique de la catastrophe, rétrofuturisme, geste épique, sense of wonder, fantastique décomplexé. Je me souviens de mon plaisir quand j’ai lu Elric adolescent, Jack Vance, L’Homme dans le labyrinthe à la même époque, Le Sourire des crabes un peu plus tard, et je « travaille » à retrouver cette sidération, ce vertige. Ça oblige à lutter contre le cynisme et le défaitisme, c’est intéressant comme démarche. J’ai retrouvé ce plaisir avec deux œuvres de fantasy sur lesquelles j’ai fait des offres, alors que j’avais presque complètement laissé tomber le genre en tant que lecteur. Parmi ces deux titres, il y a le Battle mage de Peter A. Flannery, qui va être traduit par Patrice Louinet. Quand j’achète The Stars are Legion de Kameron Hurley qui va être traduit par Gilles Goullet, je retrouve le cocktail gagnant space opera / horreurs organiques de la saga Alien. Les univers lovecraftiens sont aussi une de mes pistes de recherche. Avec en ligne de mire des livres qui modernisent les horreurs cosmiques du maître de Providence. Il y en a plein, mais disons que je m’intéresse surtout à ceux qui possèdent un traitement oblique, qui font du Lovecraft sans le revendiquer à toutes les pages, ou qui dépassent l’hommage pour aller ailleurs, ou rêvons, plus loin. American elsewhere de Robert Jackson Bennett est clairement dans cette dernière veine ; la présence centrale d’un personnage féminin donne une dimension particulière au texte. C’est aussi un livre qu’aurait pu écrire Stephen King (s’il était né dans le Sud, comme Bennett). Ce type de projets éditoriaux a, à mon sens, toute sa place chez Albin Michel. Je crois beaucoup au retour du surnaturel adulte en littérature. Au-delà des vampires torse nu, bien évidemment.

ActuSF : D’un point de vu esthétique, avez-vous déjà des éléments sur le format, le design… ? Y-a-t-il des illustrateurs pressentis ?

Gilles Dumay : À priori deux formats : un 14x20,5 pour la production courante. Et un format plus grand pour les intégrales que nous publierons dans un second temps. Pour ce qui est de la ligne graphique, disons que je n’ai pas beaucoup avancé. On va se pencher sérieusement sur le problème dès janvier 2018 avec le service marketing et le service fabrication. Ils n’ont pas vraiment l’habitude des vaisseaux spatiaux et des dragons et je veux les deux en couverture. Je souhaite qu’Albin Michel Imaginaire assume graphiquement les genres qu’on va explorer, hors de question de planquer les monstres sous le tapis. Les débats vont être passionnants ;-)

ActuSF : Il aura-t-il une place pour l’imaginaire français ? Pour des auteurs de renoms comme pour les jeunes auteurs ?

Gilles Dumay : Bien sûr. J’ai contacté un certain nombre d’autrices, d’auteurs. J’attends des manuscrits, mais au jour d’aujourd’hui je n’ai rien signé. Pour ce qui est des auteurs débutants, la collection est évidemment ouverte. Je souhaite recevoir les manuscrits en numérique (plus de papier, please – ma modeste contribution pour la planète). Je vais mettre en place, le plus tôt possible, une plateforme avec un suivi.

ActuSF : Côté numérique, quelle sera la politique de Albin Michel Imaginaire : drm ou pas, prix de vente… ? Prévoyez-vous de développer des projets spécifiques pour la collection ? Ou pour l’impression à la demande, un format qui se développe plus en plus ?

Gilles Dumay : Il y a une politique groupe (DRM, 70% du prix du papier, grosso modo) et il y a les contraintes des auteurs US/UK et de leurs agents. Beaucoup de contrats étrangers m’obligent à protéger les fichiers, d’autres contrats fixent les prix de vente en numérique. Il faut arrêter de croire que les éditeurs font ce qu’ils veulent. J’ai fait signer les contrats (car c’était ma priorité), et j’essaye dans certains cas d’avoir des avenants pour avoir les coudées plus franches. Un éditeur comme le Bélial’ a une longueur d’avance en matière de politique numérique, c’est mon opinion personnelle et évidemment elle n’engage que moi. J’ai demandé qu’Albin Michel Imaginaire soit un département éditorial pour éviter toute confusion avec leur imaginaire grand public : Bernard Werber, Maxime Chattam et Stephen King, mais aussi pour tenter de mettre en place une politique numérique peut-être un peu « décalée » par rapport à celle du groupe. Ma priorité c’était d’acheter des textes et de les mettre en traduction pour le lancement (oct-nov 2018). J’ai cinq des six titres de mon lancement, quand j’aurais le sixième (de langue française), je me pencherai sur la politique numérique. Mais là, ce n’est pas du tout prioritaire. Cela dit on avance sur tous les fronts, et nous travaillons sur une hypothèse entre 50 et 60% du prix du papier.

ActuSF : Quel sera le rythme de parution ?

Gilles Dumay : Dix, douze titres par an. 5 ou 6 en 2018, ce n’est pas tranché, ça le sera sans doute en février. 10 en 2019. 12 en 2020.

ActuSF : Vous annoncez les premiers titres, d’ici douze mois, en octobre/novembre 2018. Vous pouvez d’ores et déjà nous en dire un peu plus ?

Gilles Dumay : Oui, j’ai acheté Anathem de Neal Stephenson (qui sera publié en deux tomes), cela fait des années que je trouve inconcevable que ce livre ne soit pas disponible en français (bon, la difficulté effarante de sa traduction explique en partie cela), Battle Mage de Peter A. Flannery (qui sera publié en deux tomes), American Elsewhere de Robert Jackson Bennett et The Stars are legion de Kameron Hurley. Un n°1 des ventes de la liste du New York Times, une fantasy pour fans de David Gemmell (rarement je n’ai lu auteur qui avait autant le sens de l’aventure épique), un thriller kingien/lovecraftien situé au Nouveau-Mexique (et ailleurs) et un space opera horrifique. J’ai fait des offres sur d’autres titres, mais il va falloir attendre un peu pour avoir des réponses. J’ai essayé d’acheter Void Star de Zachary Mason ; un autre éditeur en a acquis les droits. En ce moment, les bons livres de SF ont tendance à susciter beaucoup d’intérêt. Je n’ai pas vu de bons titres rester sur le carreau. J’y vois un très bon signe.

Jean-Laurent Del Socorro