Interview Anthony Vallat
de Anthony Vallat et Isaac Asimov
aux éditions

Auteurs : Anthony Vallat , Isaac Asimov
Date de parution : mars 2014 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Anthony Vallat vient de publier en numérique chez Actusf l’essai "Utopie et raison dans le cycle de Fondation d’Isaac Asimov". Petite interview promo...

Actusf  : Quand as-tu découvert Asimov et quelle place cet auteur a pour toi ?
Anthony Vallat : J’ai découvert Asimov quand j’étais adolescent. Dès que j’ai su lire, j’ai dévoré tout ce qui me tombait sous la main. Petit à petit, j’ai eu une préférence pour la science-fiction. Vers 15-16 ans, mes auteurs préférés étaient Dick, Silverberg, Vance, etc... Et aussi Asimov. J’allais chaque mois chez mon libraire commander 3-4 de ses livres.
Quelle place a Asimov pour moi ? J’ai apprécié beaucoup de choses chez lui : son enthousiasme, son habileté à construire des récits, et aussi ses préfaces. Je crois que je ressentais certaines ressemblances avec l’enfance et l’adolescence d’Asimov. Dans mes archives, j’ai retrouvé une lettre que je lui avais écrite. Je me rappelle du jour de sa mort ; ce matin-là j’avais essayé de passer mon permis de conduire, j’avais échoué, j’étais rentré déçu, j’avais ouvert le journal local et gasp !

Actusf  : Quelle a été ta réaction de lecteur en parcourant Fondation et Les Robots ?
Anthony Vallat : Les Robots ne m’ont pas tellement fait plus d’effet que ses autres récits, à part les volumes avec les robots Daneel et Giskard.
Par contre, Fondation a en quelque sorte bouleversé mon choix d’étude universitaire. La lecture de la Trilogie a été un merveilleux moment de vertige. Je rappelle avoir aimé m’être « fait rouler dans la farine ». J’avais adoré les révélations inattendues qui se succédaient, comme par exemple la dernière phrase du volume Seconde Fondation. Et aussi cette excitation intellectuelle venant du « comment n’y ai-je pas pensé  ».
Résultat : mon intérêt a été déplacé des sciences dures aux sciences sociales, qui m’ont parues plus utiles à la société ; et je me suis inscrit en sociologie à l’université.

Actusf  : Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire cet essai autour de l’utopie dans ces deux oeuvres ?
Anthony Vallat : Un sentiment d’injustice vis-à-vis de la réception critique de Fondation. En 2010, j’ai eu le plaisir de participer aux Journées de Peyresq, ces rencontres si sympathiques. Le thème en était la Hard Science fiction. Il y avait eu une séance sur les sciences sociales comme support possible de hard SF. J’en étais sorti un peu énervé contre moi-même : cela faisait des années que je n’avais pas relu le Cycle de Fondation et j’en ressentais un vrai manque intellectuel.
Un mois plus tard, un beau soir, une intuition a fulguré dans mon esprit. Et je me suis jeté sur une rame de papier pour une première ébauche. Cette intuition la voici : Fondation est une réflexion sur l’Utopie. Asimov, « philosophe  » de l’utopie ? Serait-ce la raison de l’énorme succès de Fondation  ? L’utopie ?
Et donc j’ai relu, crayon en main, les 9 volumes du Cycle de Fondation, impressionné par l’architecture philosophique qu’Asimov construit sur 51 ans d’écriture ! Au départ, j’avais prévu de le publier dans le volume Imaginaires scientifiques et hard science fiction, paru en 2012 aux Editions du Somnium. Mais avec plus de 140 000 signes, cette étude était trop longue. Je l’ai donc proposée à ActuSF.

Actusf  : Sans tout dévoiler, comment a évolué l’idée de l’utopie chez Asimov dans ces deux cycles ?
Anthony Vallat : Asimov met en scène les conditions de possibilité de l’avènement de l’utopie. Au début il s’agit d’un homme, Hari Seldon, qui, grâce à sa seule raison, met au point une sociologie « dure », la psychohistoire, qui lui permet d’orienter l’évolution de l’humanité vers une forme d’utopie. Au départ, donc, l’utopie ne dépend que de la raison humaine et de l’existence de cette sociologie.

Mais à la fin de chaque étape du Cycle de Fondation, Asimov remet en question son modèle, avec des révélations sur le rôle d’un élément caché. Ainsi interviennent contrôle de la société, manipulations mentales, sociétés secrètes, intersubjectivité et perception de l’autre, communion des esprits, faculté de raison, etc.. sans oublier le rôle surprenant des robots et des Trois Lois.
Par exemple, élément intéressant : le robot asimovien a une particularité spectaculaire. Si il ne maintient pas correctement une forme de micro-utopie autour des humains dont il a la charge, son cerveau positronique s’arrête et il meurt. Le robot d’Asimov, une machine à imposer l’utopie ? Voilà l’une des nombreuses questions soulevées par Asimov dans Fondation.

Actusf  : Est-ce qu’on peut dire qu’il n’a cessé, intellectuellement parlant, de chercher à bâtir des utopies “réalisables”, tout du moins “sérieuses” ?
Anthony Vallat : Je crois que ce n’est pas anodin que la Trilogie de Fondation ait été écrite pendant la deuxième Guerre Mondiale.
On peut peut-être distinguer deux Asimov, l’écrivain de science-fiction et le personnage public.
Dans un premier temps, l’écrivain Asimov a proposé une réflexion sur l’utopie. On trouve dans Seconde Fondation une remarque proférée par l’un des Orateurs :
 « Le contrôle de soi et de la société a été abandonné au hasard, ou aux vagues tâtonnements de systèmes éthiques essentiellement basés sur l’intuition, l’inspiration et l’émotion. Il en résulte qu’aucune culture dont le coefficient de stabilité excède environ 55 % n’a jamais vu le jour, avec pour corollaire une affreuse détresse humaine. »
Je ne peux pas m’empêcher de penser que cette réflexion est liée à la Deuxième Guerre Mondiale et l’expérience qu’en a faite Asimov.

Ensuite, quand on lit avec attention son autobiographie (Moi, Asimov), on découvre qu’Asimov jouait un vrai rôle dans la vie intellectuelle new-yorkaise, voire américaine. Il donnait de nombreuses conférences devant des aréopages de l’élite, et écrivait des tribunes dans les plus grands journaux (New-York Times, Los Angeles Times, etc...). Il y défendait des idées très précises, que l’on peut qualifier rapidement de matérialistes et humanistes. Je ne peux que renvoyer au chapitre « les Humanistes », dans Moi, Asimov, où est détaillée sa position philosophique.
Cette activité est venue tardivement, une fois sa légitimité assurée, entre autres, par le succès de Fondation.

Dans un troisième temps, Asimov s’est senti obligé de revenir sur le Cycle de Fondation. Ce n’est pas pour des basses raisons financières qu’Asimov a voulu conclure ce Cycle. Il avait vraiment quelque chose à transmettre, à conclure. Il lui a fallu plus de 30 ans, pour qu’il y revienne. Il a mis 9 mois pour écrire le nouveau volume, Fondation Foudroyée. A l’échelle d’Asimov, à 62 ans, passer 9 mois concentré sur un seul texte, c’est très long et dénote une vraie implication !

Je pense que la forme du roman de science-fiction lui a permis d’articuler ensemble tous les thèmes qui lui sont chers. Mettre en scène différents personnages, porteurs de positions politiques, sociales et philosophiques antagonistes, lui permet de faire avancer un débat, une réflexion sur la possibilité de l’utopie. Et cela avec bien plus d’efficacité qu’à travers des tribunes de journaux ou des conférences.

Actusf  : Est-ce que lui même était utopiste ? Est-ce que sa vision de l’humanité est optimiste ? Peut-elle, pouvons-nous, atteindre l’utopie ?
Anthony Vallat : C’est une question difficile.
Oui et non.
En tant qu’homme public, je ne crois pas qu’il était très optimiste. Il proférait de très sévères critiques contre la politique américaine, l’état de la culture américaine, contre la religion, le nucléaire militaire, les superstitions, etc.. Il pensait que la surpopulation de la planète entrainerait de grands problèmes.

Par contre, si l’on lit attentivement Fondation, son oeuvre maîtresse, on peut y voir un certain optimisme. Peut-être qu’un jour un Hari Seldon surgira avec sa science idéale et aura suffisamment de pouvoir pour guider l’humanité vers l’utopie. Il est cependant intéressant de noter que la capacité de la démocratie à amener l’utopie est sérieusement discutée à travers tout le Cycle de Fondation, et que cela traduit peut-être une forme de pessimisme. A travers Fondation, Asimov insiste aussi sur la nécessaire prise en compte d’une forme de puissance autonome de la société.

Je ne peux donc que donner une réponse très nuancée à ta question.

Actusf  : Il y a très peu d’essais sur Isaac Asimov. Comment l’expliques-tu ?
Anthony Vallat : Je ne sais pas. Je ne peux que formuler des hypothèses rapides.
Peut-être que le choix d’Asimov d’être transparent dans ses interventions publiques sur sa vision de l’homme, du monde et de la société n’encourage pas la recherche. La complexité de la pensée asimovienne de l’utopie est peut-être sous-estimée. Peut-être que réfléchir aux conditions de possibilité de l’utopie est une démarche un peu vaine.
Un obstacle est la masse invraisemblable de textes et de conférences produites par Asimov. Examiner tout cela méticuleusement est pratiquement impossible.

Par ailleurs, il y a des réponses plus consistantes à cette question dans la préface qu’Ugo Bellagamba m’a fait l’amitié de rédiger.

Actusf  : Est-ce que c’est un auteur qui se lit encore bien aujourd’hui ? Est-il toujours d’actualité ?
Anthony Vallat : Quand j’ai parlé de mon essai sur Utopie et Raison autour de moi, j’ai été très surpris de découvrir que beaucoup de gens avaient lu Fondation, sans pour autant être des lecteurs de science-fiction. Oui, Asimov est encore lu aujourd’hui, mais je n’ai pas les chiffres de ventes.
Et si j’en juge pas le nombre de médias ayant répercuté son interview sur 2014, il est encore considéré comme une référence (http://www.actusf.com/spip/breve-13...).

D’ailleurs c’est mon ambition, démontrer l’actualité et la pertinence d’Asimov.

Actusf  : Y’a-t-il d’autres thématiques à explorer dans son oeuvre ?
Anthony Vallat : Il y a des thèmes que j’aimerais approfondir chez Asimov : la transformation sociale, la politique, l’opacité des êtres humains, le langage. Par exemple, une question intéressante : Asimov était-il un matérialiste heureux ?

Actusf  : Quels sont tes projets ? Sur quoi travailles-tu ?
Anthony Vallat : Mon plus gros projet, actuellement, est justement la rédaction d’un guide de lecture sur Asimov, un peu dans le même esprit que le Petit Guide à trimballer de Philip K. Dick. A côté de cela, je vais essayer d’écrire une nouvelle de science-fiction pour une anthologie à paraitre chez Hélice Hélas.

Merci pour tes questions !

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Jérôme Vincent