Interview Carole Trébor sur Nina Volkovitch
de Carole Trébor
aux éditions
Genre : Interview

Auteurs : Carole Trébor
Date de parution : juin 2013 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Suite à la sortie du dernier tome de Nina Volkovitch, nous sommes retournés ( voir la première interviewici) voir Carole Trébor, lauréate du prix Imaginales des collégiens 2013, pour lui poser quelques questions.

Actusf : Bonjour Carole, tout d’abord, comment as-tu géré ces deuxième et troisième tomes ?
Carole Trébor : J’ai écrit les trois tomes dans un grand souffle, je ne fais pas vraiment de différence dans la façon d’écrire les trois tomes, c’était dans une continuité. 
 
 
Actusf : On dit souvent que le deuxième est le plus dur et le troisième, et dernier tome, une véritable délivrance vu qu’il permet de boucler toutes les pistes, cela a-t-il été vrai dans ton cas ?
Carole Trébor : Chaque tome a un rôle particulier, chaque tome a sa place. Le troisième a peut-être été le plus dense, plus émotionnel… Mais je ne vais pas trop en dévoiler. Et c’est vrai que c’est au dernier tome qu’on se rend vraiment compte si on a réponse à tout, si la Communauté a toute sa cohérence ; et le signe de cette cohérence, c’est que l’histoire peut être encore approfondie. 
La fin du tome 3 ouvre des pistes sur une infinité de possibles puisque la Communauté existe depuis le 16e siècle, et les icônes magiques depuis le 8e siècle… 
Donc à la fin du tome 3, j’ai ressenti une forme de délivrance, peut-être, quelque chose comme « ouf, ça y est c’est fini et ça se tient… », mais aussi une séparation avec mes personnages… Heureusement je pouvais me dire que je retrouverai peut-être ma petite Nina un jour… Qui sait ? 
 
 
Actusf : Tu t’es amusée avec les codes du roman initiatique, avec un deuxième tome beaucoup plus ésotérique, et un troisième montrant de manière voilée le passage de l’enfance à l’âge adulte pour Nina non ?
Carole Trébor : Oui, c’est vrai, on peut voir ça comme ça, c’est une jolie interprétation. Quand je l’ai écrit, je n’en avais pas conscience, mais tu as toujours des analyses qui ouvrent des pistes. Nina accepte qui elle devient grâce à son initiation, et elle peut devenir adulte… Il y a aussi certains événements (que je ne raconte pas) qui la font grandir.
 
 
Actusf : Une fois le mot fin écrit qu’est-ce qui se passe ? Es-tu heureuse à jamais où songes-tu d’ores et déjà à la suite ?
Carole Trébor : J’étais à la fois délivrée et en deuil à la fin de la trilogie ! Peut-être avais-je besoin de reprendre mon Souffle avant de repartir au Combat ? 
 
 
Actusf : D’ailleurs par rapport à cette suite, aurons-nous la préquelle avec l’histoire de la famille Volkovitch puis la suite des aventures de Nina, bref vas-tu faire ton Georges Lucas ?
Carole Trébor : Ah ah… Je verrais bien un préquelle sous Ivan le Terrible, avec la Première Passeuse, une lignée de guérisseuses, et l’histoire russe en toile de fond… Et des soldats cosaques rebelles qui s’en mêlent, le tout sur fond d’hérésie des Trois ! ça pourrait être bien, non ? 
Quant à la suite des aventures de Nina, il y a des ados qui la réclament… Peut-être dans les Pays de l’Est en 1950 ? Ou à Paris ? 
 
 
Actusf : En parlant de Georges Lucas, et c’est amusant quand on y songe : celui-ci a "récupéré" des éléments traditionnels du conte (le chemin initiatique, l’apprentissage, etc). en lisant le tome 2 où tu mets en place la communauté des Icônes chargée de les cacher et de les protéger et en montrant les différents rôles tenus par ces moines-guerriers (défenseurs, attaquants, etc) j’ai pensé aux chevaliers Jedis. De même, tout le tome 3 avec sa quête initiatique, le combat final et le fait que le Grand Méchant soit issu de la famille Volkovitch m’a refait penser à Star Wars. Cela montre à quel point certains mythes ont été phagocytés par des représentations plus modernes qui réussissent à occulter les mythes fondateurs. Est-ce que tu as eu des retours là-dessus ? Et comment faire face à ce genre de comparaison, à la fois flatteuse mais réductrice ?
Carole Trébor : Tu es le premier à comparer avec Star Wars ! Waouh… ça me flatte ! D’ailleurs, à tout hasard, je suis ouverte aux propositions de scénaristes ou de réalisateurs, qui voudraient faire une trilogie au cinéma. Allo Luc ? (Besson, hein, pas Skywalker !)
Je pense qu’on est tous inconsciemment influencés par nos lectures, nos films fétiches, tout ce qui a nourri nos imaginaires, donc il y a certainement des « mythes fondateurs » que l’on s’approprie et que l’on transforme dans chacune de nos histoires. 
J’avais envie que le méchant soit de la famille, c’est plus troublant, et les haines de familles, les jalousies entre frères, c’est aussi un « mythe fondateur » d’un autre ordre.
L’idée d’initiation est assez traditionnelle dans la fantasy, c’est génial, j’adore les rites initiatiques, l’apprentissage. Je trouve que Ioda est un personnage d’autant plus subtil qu’il a une apparence physique comique et le Savoir en même temps. Dans mon livre, les Maîtres sont les plus anciens de la Communauté des Trois : c’est plus banal !
En ce qui concerne mes « moines-guerriers », les Défenseurs, les Passeurs et les Souffleurs correspondent pour moi à l’idée de l’équilibre entre les différentes forces présentes dans l’univers et en chacun d’entre nous : le Pouvoir du Vent de l’Ange Protecteur, que s’approprient les Passeurs quand ils prennent leur forme évanescente, c’est l’énergie du mouvement, une force de légèreté, qui poussée à l’extrême devient incontrôlable, destructrice : dans la nature, le vent passe de la brise à la tornade. Dans l’être humain, la capacité de mettre du mouvement dans sa vie va de l’évolution harmonieuse à l’auto-destruction, au déséquilibre ou la fuite en avant, etc. Les Passeurs détiennent et transmettent la mémoire : c’est aussi le mouvement, le partage, le don. Lorsqu’ils sont transformés en fer, les Défenseurs reçoivent, eux, la force de l’Ange Annonciateur - celle de la pesanteur. C’est une énergie lourde, celle de l’ancrage, qui est source d’équilibre et de centrage, mais qui peut dévier vers l’immobilisme, l’emprisonnement, l’incapacité à évoluer ou à faire évoluer le monde, la non-participation, etc. Il y a donc à chaque fois la bi-polarité, le côté négatif et le côté positif (obscur !!) des Forces, des énergies, des pouvoirs. Et les Souffleurs sont ceux qui donnent vie, donnent naissance (la matrice, la mère, le Souffle de Vie), c’est la force des particules vivantes, des cellules… De l’Origine du vivant. Enfin, il y a le pouvoir de Destruction de l’ange Dévastateur, le plus puissant. Ce que ça raconte indirectement peut-être, c’est que toutes ces forces sont dans l’univers, sur terre, et en chacun de nous, et qu’elles sont toutes liées les unes aux autres. Et il est possible d’échanger, de transmettre, de partager, de mettre du mouvement, de s’ancrer, mais aussi de se figer, se durcir, s’immobiliser, s’emprisonner, et détruire, faire du mal. Et pour moi, tout cela provoque un effet de miroir avec la dictature stalinienne, non ? Où tout est exacerbé, notamment la capacité de détruire de l’homme. 
Je ne sais plus si je réponds à ta question, en fait… 
 
 
Actusf : Les choses qui m’ont le plus marqué dans cette trilogie sont ces passages où tu décris le quotidien de la Russie stalinienne, où tu insistes sur les personnages qui sont obligés de faire avec une dictature digne de 1984 mais continuent de croire en l’utopie communiste, en tant qu’auteur quels sont les personnages qui t’ont permis de mettre en avant cet aspect ?
Carole Trébor : Le fait que les victimes communistes continuaient à croire à l’idéal communiste, voire à l’URSS et au Petit Père des Peuples, même dans les camps, c’est une réalité terrible de la dictature stalinienne. Pas tous les détenus, bien sûr, ne gardaient leurs convictions, certains revenaient à la Foi orthodoxe, d’autres ne croyaient plus en rien… Pourquoi continuaient-ils à croire ? C’est compliqué. Cela prouve d’abord la force de la propagande, ensuite la puissance de la peur, enfin c’est aussi une manière de survivre. S’ils avaient fait la Révolution ou la Guerre, s’ils avaient cru défendre la justice, s’ils avaient perdu des êtres chers pour cette Cause, arrêter de croire, c’était perdre le sens de leur vie, et continuer à croire, c’était ne pas mourir… 
 
 
Actusf : Et quels sont les détails propres à cette dictature qui t’ont suffisamment frappé pour que tu les rapportes (et quels sont ceux que tu n’as pas pu mettre) ? (Le coup des pendules dans les gares, où il y a deux aiguilles pour indiquer l’heure : 1 montrant l’heure de Moscou, l’autre l’heure locale m’a énormément marqué).
Carole Trébor : Tous les mensonges, la médiocrité des abuseurs eux-mêmes abusés, la façon dont ce genre de régimes réveille le pire chez les hommes - la dénonciation par exemple – et tire les ficelles de la terreur à tous les niveaux de la vie des gens. Je voulais montrer comment la terreur pénètre dans chaque foyer, comment elle dévaste les vies ; montrer ce que produit un régime fondé sur la peur, un régime de non-droit où tout est possible, où l’on traite mal les êtres humains, où la vie n’a finalement plus de valeur… Ce sont toutes absurdités, le non-sens de tout que je voulais aborder. Par exemple, la personne dénonçant est dénoncée à son tour et se retrouve au camp avec celui qu’il a dénoncé… Etc. Chacun peut devenir victime, même au plus haut niveau. Il y a tant de choses dont je voulais parler. Et je voulais aussi dire qu’il y a des hommes et des femmes qui gardaient leur conscience, discrètement, qui avaient peur, oui, on a peur pour ceux qu’on aime dans un pays comme celui-là, mais qui restaient dans la conscience. Et on le voit aussi dans les camps. 
 
 
Actusf : Pour conclure as-tu des retours, des anecdotes par rapport à cette trilogie ? 
Carole Trébor : Ça n’a pas été facile d’écrire le tome 3, j’ai dû me plonger dans l’histoire terrifiante des goulags, et j’y ai cherché, parce que c’est ma nature, les papillons blancs, les myrtilles sauvages, le « Grand Bien qui règne sur l’Univers » même au milieu du Pire, mais toute cette noirceur m’a fait du mal à des moments. Alors j’ai été sauvée par l’aspect fantastique de mon roman, par les loups, les Pouvoirs, la magie… J’ai été guidée et allégée par le Souffle de Nina, qui m’a aidé à traverser cette période si sombre, si dense en tragédies. Voilà, ce sont mes petits outils d’auteur et d’être humain. Et c’est la joie, la Force, la magie de l’imaginaire ! 
Alors, forcément, les yeux brillants des ados en rencontre et en dédicace, leurs questions spontanées, leur sincérité, leur curiosité me touchent énormément. Je réalise qu’il y a plein de collégiens qui aiment vraiment Nina, qui se sont attachés à elle. C’est incroyable, non ? Il y a des filles qui me demandent si « Nina et Sacha vont rester ensemble et vivre une histoire d’amour », d’autres qui réclament une suite (on le voit sur le Facebook), d’autres qui aiment le côté historique parce que ça les change des autres livres de fantasy, etc. Et il y a le Prix Imaginales qui m’a fait tellement plaisir. Les rencontres avec les collégiens ont été géniales. Il y a des ados qui ont dessiné la fresque que Nina peint dans l’orphelinat, d’autres ont imaginé la couverture, écrit des poèmes, fait des collages de poupées russes, représenté Nina à leur façon. C’était très émouvant. Quelques collégiens m’ont confié que Nina était le premier livre qu’ils arrivaient à lire en entier tellement ils voulaient savoir la suite. 
 
 
Actusf : Sur quels projets travailles-tu actuellement et y a-t-il un moyen de te suivre au quotidien ?
Carole Trébor : Je travaille sur un projet de roman pour collégiens, sur un album pour les petits qui est très drôle (avec Jacques Dau et Arianna Tamburini) et sur une histoire historique et fantastique sous Ivan le Terrible !
 
 
Actusf : Le mot de la fin ?
Carole Trébor : En russe, on dit « Vsiévo dobrovo », ça veut dire « je vous souhaite tout ce qu’il y a de bien » et que le Souffle des Volkovitch vous accompagne !
 

Bertrand Campeis