Interview China Miéville sur The City & The City
de China Miéville
aux éditions
Genre : Actes de colloque

Auteurs : China Miéville
Date de parution : novembre 2011 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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China Mieville a signé avec "The City & The City" un roman brillant entre science fiction et polar. Un futur classique de l’Imaginaire...

Actusf : Comment est née l’idée de The City & The City ?
China Miéville : À l’origine, j’avais l’intention d’écrire dans une cité fantastique, où vivent deux espèces de tailles différentes et qui, par conséquent, utilisent des bâtiments complètement différents mais étroitement imbriqués. Une sorte de double ville. À partir de là, j’ai eu l’idée d’une ville à cheval sur plusieurs dimensions. Mais rapidement, je suis passé à l’idée d’une distinction socio-politique exagérée, basée sur les frontières, les tabous et les lois plutôt que sur la magie ou la science. J’ai trouvé ça incroyablement excitant. Il n’y a rien dans la logique des deux cités qui ne puisse pas exister réellement. J’ai juste été un peu plus loin.


Actusf : On pense à plusieurs exemples dans l’histoire comme le mur de Berlin, la séparation de Jérusalem ou les deux Corée du Nord et du Sud. Les aviez-vous en tête en écrivant le roman ?
China Miéville : J’étais conscient qu’il y aurait plusieurs analogies avec notre monde, plusieurs ramifications avec des lieux réels – les gens parlent de Berlin et Jérusalem, mais également de Belfast, des Balkans ou même de villes divisées moins « ouvertement » comme Londres. J’ai toujours gardé à l’esprit qu’il pourrait y avoir de telles résonances métaphoriques. Mais en même temps, je ne voulais pas que le roman se lise comme une allégorie d’un quelconque scénario existant dans le monde réel. Des similitudes, c’est bien. Génial même. Mais que le livre soit étroitement lié à une quelconque situation réelle me mettrait mal à l’aise. Je ne pense pas que la fiction marche de cette manière, ou du moins je ne pense pas qu’elle le devrait. Il y a même un moment dans The City & The City où l’idée d’un lien entre mes villes et d’autres villes réelles fait ricaner Borlu. Elles ont leurs propres spécificités.


Actusf : Ce n’est pas la première fois que vous visitez l’envers du décor. Que représentent les villes pour vous ? Et notamment les "légendes urbaines" comme Orciny ?
China Miéville : Je trouve très intéressant le désir qu’ont les gens de connaître tous les détails de la genèse d’un livre. Je suis pareil. C’est très commun en science fiction et fantasy. Mais le fait est que, souvent, les livres reposent sur l’ambiguïté ou l’incertitude. Pas seulement les miens, tous les livres. Quant à ce que ces deux villes représentent pour moi, pour être franc, je n’en sais rien. J’ai toujours habité en ville et j’adore ça. Les cités ne cessent de me fasciner. Je pense qu’elles sont un patchwork infini et enivrant de gens et de situations, d’histoires, de politique, d’esthétique, etc.


Actusf : Certains lecteurs qualifient ce roman de « métaphysique ». Est-ce que c’est une appellation qui vous plaît ?
China Miéville : Oui. Cela ne me dérange pas du tout. Mais pour être honnête, je ne fais pas grand cas de la manière dont on peut classer mes livres. Il existe certainement une tradition de romans noirs « métaphysiques » ou « existentiels », et je suis content d’en faire partie.
 
 
Actusf : Un mot sur le personnage principal, Borlu. Comment le voyez-vous ? Vous aviez envie de le voir se confronter à ses limites ?
China Miéville : J’aime bien l’idée que Borlu soit à bien des égards un personnage de roman noir classique. Un homme bien mais un peu las du monde, cynique... mais qui toutefois garde secrètement de l’espoir. Un homme à la moralité irréprochable mais sceptique quant au système politique dont il est partie intégrante. D’ailleurs, c’est sans doute la chose la plus intéressante. Il n’est pas seulement un flic, il fait partie d’un système de séparation et de distinction extrêmes qui ne peut pas être sain psychologiquement ou socialement parlant. Tout cela a un coût psychique. Il est dans une situation plutôt foireuse. C’est un « gentil » de son propre point de vue, mais il contribue à garder en place un système terrible. La plupart de nos systèmes sociaux le sont aussi. Le sien est simplement plus extrême et donc plus bizarre.


Actusf : On n’a pas l’impression qu’il souhaite se révolter contre la séparation entre les deux villes. Il suit son enquête avec obstination. C’est comme si l’aspect "politique" et social des deux villes ne l’intéressait pas...
China Miéville : Exactement. J’aime l’idée d’un personnage qui tient pour acquis un cadre qui nous semble étrange en tant que lecteur. Cela crée une sorte de tension. Enfin je l’espère. Cela signifie que nous sommes continuellement frustrés par le refus du livre de parler ou de s’interroger sur ce que nous trouvons intéressant. Cela signifie également que nous ne faisons qu’entrapercevoir cet univers. Certains lecteurs m’ont fait savoir à quel point ils étaient ennuyés qu’il n’y ait pas plus de détails à propos des deux villes, de leur histoire, etc. Mais pour moi, ce genre de frustration a été l’un des grands plaisirs dans l’écriture de ce livre. Cela rend le texte bien plus intéressant, à mes yeux tout du moins.
 
 
Actusf : J’imagine que c’est la même volonté en ce qui concerne Bowden, dont on ne sait pas s’il a vraiment "renié" ses obsessions datant de sa jeunesse...
China Miéville : Disons que je laisse planer une certaine ambiguïté là dessus. Bowden a répudié la théorie qu’il a élaboré dans sa jeunesse mais il souhaite qu’elle soit vraie. Il sait que ce n’est pas le cas, mais il aurait aimé le contraire. C’est un échec intellectuel en quelque sorte, et c’est en partie ce qui provoque sa rage.


Actusf : C’est un livre très réussi et qui a un joli succès. Il a eu plusieurs prix. Mais vous, comment le voyez-vous ? Le considérez-vous comme "plus important" que vos autres romans ?
China Miéville : À certains égards, de tous les livres que j’ai pu écrire, c’est celui qui ressemble le plus à ce que je voulais en faire. C’est sans doute aussi celui qui a eu le plus d’impact en termes de lectorat. Mais je suis aussi très fier de mes autres romans. Malgré ses imperfections, Le Concile de fer a accompli quelque chose qu’aucun de mes autres titres n’a fait. Pareil avec Embassytown. Et dans la sphère de la science fiction, il me semble que rien de ce que j’écris ne pourra jamais avoir l’impact qu’a eu Perdido Street Station. Donc oui, The City & The City est un livre particulier et inhabituel pour moi. Je suis conscient qu’il a quelque chose de différent par rapport à tout ce que j’ai pu faire jusque ici. Je l’ai senti comme étant une sorte de virage. C’était excitant. Mais je ne pense pas – et j’espère avoir raison ! – qu’il est forcément le « plus important ».
Par contre, parce qu’il ne se déroule pas dans un monde imaginaire et magique, et parce qu’il a plus de résonance avec le monde réel, je pense qu’il parle plus facilement aux lecteurs qui ne sont pas familiers des éléments fantastiques de mes autres livres...


Actusf : Vous avez publié depuis Kraken et Embassytown qui sont encore inédits en Français, de quoi parlent-ils ?
China Miéville : Kraken est ce qu’on pourrait appeler une « farce », une comédie noire influencée par Thomas Pynchon* où plusieurs apocalypses arrivent en même temps... et avec un calmar géant. Embassytown est un roman de science fiction mélangeant diplomatie, théologie et sémiotique. Et des aliens.


Actusf : Sur quoi travaillez-vous ?
China Miéville : Je termine un roman écrit spécialement pour les jeunes lecteurs, qui sortira au Royaume-Uni et aux États-Unis l’année prochaine. Son nom : Railsea.


*Écrivain américain connu pour ses romans mélangeant absurde et érudition.

Jérôme Vincent, Marie Marquez