Interview de David Calvo sur Minuscules flocons de neige...
de David Calvo
aux éditions
Genre : Interview

Auteurs : David Calvo
Date de parution : février 2014 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Minuscules flocons de neige depuis dix minutes vient de reparaître aux Moutons électriques, à l’occasion des dix ans de la maison d’édition. L’occasion de reparler de ce roman avec son auteur, David Calvo.

Actusf : Minuscules flocons de neige depuis dix minutes est sorti en 2006... Pouvez-vous revenir sur la genèse de ce livre ?
David Calvo : Le destin de ce type qui devient pixel, il était en moi, il manquait simplement d’un contexte qui pouvait justifier ce passage d’une nature analogique au digital – d’autant plus que je n’avais aucune idée de comment une telle chose pouvait arriver. Je voulais explorer le thème à travers la supposée postmodernité de Disneyland, mais je crois que c’était hors-sujet : même si la fin du bouquin se déroule dans un des premiers hôtels construits là-bas par Disney, la plus grande partie du livre parle de ce qui se passait à Burbank, dans les studios d’animation construits au début des années 1940. Je voulais aborder un aspect secret de la méthode créative de Walt, à savoir sa collusion avec l’informatique des années 1950, et ses relations avec les japonais, notamment Tezuka. J’ai fais beaucoup d’interviews de gens qui ont connu cette époque, et m’ont donné des clés qui me manquaient, comme celle des souterrains. J’ai longtemps fait mes investigations sur place, sur les sites que je décris, en essayant d’extraire une sorte de "jus", dont je me suis servi pour défendre mes théories. Par la suite, le bouquin a pris une ampleur thématique, pour englober Los Angeles, les jeux vidéos, la culture des années 1950... Walt n’était plus qu’un élément parmi les autres. L’histoire est devenue une sorte de monstre intime, et mes recherches m’ont dépassé. J’ai dû mettre quatre ans à l’écrire ce livre, dompter ce monstre m’a coûté quelques neurones et un certain nombre de certitudes, mais je crois que ça en valait le coup.
 
 
Actusf : Avez-vous touché au texte pour cette réédition ?
David Calvo : Pas du tout. L’éditeur a corrigé l’orthographe, car c’était un manuscrit très buggé, mais je suis plutôt OK avec le bouquin d’origine, avec ses maladresses et ses glitchs. Ça fait partie de sa composition. Revenir à un texte plus poli me demandait un gros effort émotionnel, que je n’ai pas eu envie de fournir. J’ai toujours tendance à trop réécrire mes livres pour leurs rééditions. J’avais besoin de lâcher prise avec ça.
 
 
Actusf : La plupart de vos romans ne suivent pas un schéma, on oscille souvent entre plusieurs niveaux de narration, la réalité est mouvante... Est-ce difficile pour l’écriture ? Comment travaillez-vous ?
David Calvo : Chaque roman possède sa propre façon de me discipliner. Je ne sais pas ce à quoi va ressembler un bouquin avant de l’avoir fini. J’ai juste des phrases, quelques images, un titre. Le reste vient du quotidien, des thèmes qui se mettent en place, des révélations progressives. J’aime prendre mon temps, pour continuer à trouver des choses qui me surprennent dans un sujet, établir des liens que je n’avais pas fait avant. C’est très minutieux, j’enquête sur ce que je suis en train d’écrire, quitte à tout changer, à tout moment - c’est probablement ce qui donne ces effets de couches. Je n’ai aucune certitude sur ce que doit être mon histoire, et ça passe aussi par la manière dont les personnages la perçoivent et la vivent. D’où la pagaille.
 
 
Actusf : Le narrateur de Minuscules flocons... n’est jamais nommé, c’est toujours "il". Pourquoi cette absence d’identité ? Pour mieux se rapprocher du lecteur ?
David Calvo : Même si cette histoire est racontée à la première personne, j’avais besoin de mettre le narrateur à distance. Je ne l’aime pas beaucoup, il m’est à la fois très étranger et très proche. Il a un nom, mais il me semble qu’il ne se l’avouera jamais. 
 
 
Actusf : Il partage avec vous quelques ressemblances... Quelle est la part d’autobiographie ?
David Calvo : Je traînais le sujet de Minuscules flocons depuis longtemps, et il quand il fallut m’y mettre, j’ai écrit tout le livre à Los Angeles. Je dormais là-bas, dans cette maison près de Fairfax que je décris, chez Christian Divine, mais ses potes étaient plus tranquilles que dans le livre. J’avais une vie simple, dans des lieux où je ne faisais finalement pas grand-chose : écrire, lire, regarder des films de monstres, paresser au soleil, assis sur un trottoir. J’apprécie de vivre avec un roman, de pouvoir m’y installer pour en apprendre les codes. Je travaille avec la synchronicité, dans cette harmonie entre une histoire fantastique et une expérience du vécu. Je n’irai pas jusqu’à dire que ma vie est dans le livre, mais j’aime parfois laisser une histoire prendre des décisions pour moi. C’est chouette de se laisser emporter.
 
 
Actusf : Los Angeles est un personnage à part entière dans le roman, voire même le personnage principal. Quelle place a cette ville pour vous ?
David Calvo : C’est un terrain de jeu, sur lequel j’avais projeté un certain nombre de vies possibles. Je ne pense pas que Los Angeles soit un miroir, ni un mirage. Dans le roman, LA est une prison du 21e siècle, une ville du tiers monde, une grille virtuelle, un squelette sur lequel se greffent des bouts de sens. LA est un paysage morbide, un linceul dont les mailles composent le visage, et ce visage, je le voulais bouffi du matin, pas maquillé. J’ai cherché la façon de faire entrer la pourriture et la décomposition dans le virtuel. 
 
 
Actusf : Le livre est bourré de références : jeux vidéo, Disney, pop culture, musique... C’est votre culture ?
David Calvo : Le jeu vidéo est mon métier, et j’ai voulu, avec l’écriture, l’aborder sous un angle "analogique", pour le sortir d’une culture "gamer" que je déteste. La plupart des éléments du livre viennent de Los Angeles, des traits culturels génétiques dont j’ai hérité quand je me suis branché sur le système de la ville. Je voulais comprendre comment elle s’était créée, à la fois dans le réel économique et social, et dans l’imaginaire collectif. Je partageais déjà un certain nombre d’obsessions avec elle, dont Disney, qui est une sorte de phénomène indigène de LA. Disney est un sujet qui me fascine, parce qu’enfant, j’ai longtemps vécu dans cette spiritualité là, Disney comme une foi. C’est devenu une fixation plus "professionnelle" quand je suis devenu designer, et ce qu’il en reste aujourd’hui, c’est l’architecture. Pour Minuscules, j’ai enquêté plusieurs années sur les studios de Burbank, la façon dont on peux industrialiser le processus créatif, et dont un mythe s’inscrit dans les murs. J’adore allez jusqu’au fond des faits historiques, des traces archéologiques, pour y aménager des horreurs.
 
 
Actusf : Sur la 4e de couverture on parle de Roberto Bolaño, David Lynch et de William Gibson. Ce sont des influences que vous revendiquez ?
David Calvo : J’assume totalement Gibson. Minuscules flocons tente, à sa manière, d’actualiser les tensions psychosexuelles de Neuromancien, peut-être un de mes livres préférés. 
 
 
Actusf : Vous êtes actif dans le milieu du jeu vidéo. Quelle est votre actualité ?
David Calvo : On va présenter KWAAN à Amaze Berlin en avril. C’est un MMO expérimental bizarre qu’on développe avec Maxime Plantady depuis deux ans chez Ankama. Je participe aussi à l’élaboration du nouveau jeu post-digital des éditions Volumiques, Yo-Ho, un truc avec des pirates, qui, je pense, va réellement apporter quelque chose de nouveau à la façon dont on joue aux jeux de plateau. Je vais faire plein de jeux persos cette année, en papier et en pixels. J’ai une vision assez punk du jeu vidéo, j’aime pouvoir m’y plonger complètement, en ne me souciant pas des représentations officielles. Je pense aussi continuer à produire le travail des autres.
 
 
Actusf : Côté littérature, quels sont vos projets ?
David Calvo : J’écris un nouveau livre pour la Volte, qui se passe au Corbusier, à Marseille. C’est le résultat de deux ans de recherches sur le site. Le Corbu, il fait partie de ma vie depuis longtemps, et le moment était venu d’aller creuser un peu. C’est un drôle de petit monde, dont je n’ai pas encore retourné tous les cailloux - c’est un projet important pour moi car j’essaye de trouver comment formuler ce naturalisme d’une fantastique que je recherche depuis Acide Organique. Il me demande d’enquêter sur les origines mythiques de Marseille, ainsi que sur une intimité liée à la mer, aux rochers, c’est un numéro d’équilibriste. Je travaille aussi à un projet de fantasy animalière pour les Moutons, avec plein d’ornithorynques.

Marie Marquez

La chronique de Minuscules flocons de neige depuis dix minutes.