Interview : Erik Lhomme le Spartiate

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Langue d'origine : Français
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Alors que Nouvelle Sparte, son dernier roman en date, vient de sortir chez Gallimard Jeunesse, Erik Lhomme nous a accordé une interview pour évoquer les thèmes et inspirations qui l’ont guidé dans l’écriture de ce récit post-apocalyptique.

Comment est née l’idée de ce roman ?

Nouvelle Sparte est né d’inspirations plurielles, du rêve d’un enfant qui voulait devenir pilote, des souvenirs d’un adolescent qui lisait des romans d’anticipation, de la fascination d’un étudiant pour la Grèce antique et son histoire, ses poètes, ses philosophes…

Ma passion pour la nature sauvage et la liberté, deux voyages récents dans le Péloponnèse, mon goût enfin pour les contrastes, m’ont poussé à imaginer le destin d’une cité grecque dans les confins sibériens !

Qu’est-ce qui t’a donné envie de transposer la société de la Grèce antique dans un futur post-apo ?

Comme le proposait Léodagan pour les dernières présidentielles : « Tout cramer pour repartir sur des bases saines ! ». Si on ne fait pas du neuf avec du vieux, on peut toujours construire l’avenir en lien avec l’Histoire, faire confiance aux lignes de force d’un passé attentif – celui qui ne passe pas parce qu’il est intemporel. Notre époque, jetée en pâture au réductionnisme des monothéismes et de leurs avatars, épuisée par un consumérisme qui ravale l’homme au rang d’esclave (l’esclave heureux de Huxley), n’est plus capable de comprendre les sociétés antiques. Je me suis donc amusé à en recréer une sur les ruines de ce que nous connaissons, à l’imaginer aussi dans un environnement d’hyper-technologie, pour proposer une autre manière d’être au monde. J’emploie volontairement le mot imaginer : je suis romancier, pas essayiste… 

Pourrais-tu nous présenter tes deux héros, Valère et Alexia ?

L’histoire commence la veille de la kryptie, l’épreuve qui « met à l’épreuve », qui transforme « les garçons en hommes-forts et les filles en femmes-fortes ». Valère et Alexia ont seize ans. Ils se connaissent depuis l’enfance et s’aiment sans se l’être encore dit. Valère a d’ailleurs suivi Alexia par amour lorsqu’elle a choisi de s’inscrire à l’académie Ikaros qui forme les pilotes de squalines, ces redoutables avions à hydrogène, mi-oiseaux mi-poissons. Par amour encore Alexia viendra en aide à Valère quand il se retrouvera en perdition dans la capitale de l’Occidie où, à cause de sa mère occidienne, il a été envoyé par le Directoire enquêter sur les attentats qui frappent Nouvelle-Sparte.

Le monde de tes héros est en effet bouleversé par des attentats. Evidemment on ne peut y voir qu’un lien avec l’actualité. Ce livre c’est un peu ta manière de réagir par rapport par exemple à ce qui s’est passé au Bataclan ?

C’est la grande force de la science-fiction : renvoyer les lecteurs vers eux-mêmes sans les filtres de leur époque. La génération de mes lecteurs est une génération qui vit depuis des années sur fond de menace terroriste (la liste des attentats islamistes remplit huit pages sur Wikipedia, juste pour les années 2016-2017 !). C’est une réalité dont je ne voulais pas me couper.

Mais je ne suis pas resté collé à elle. La problématique terroriste dans mon roman est tributaire de la période futuriste et imaginaire dans laquelle elle s’inscrit. Et la réponse qu’y apporte Nouvelle-Sparte est à l’image d’elle-même, virile et décalée. Quand Alexia intériorise le drame vécu quelques jours plus tôt, elle reste profondément stoïque : « Vie-mort, comme les pôles plus et moins de la pile que constitue le Je-suis… Ça n’ôtait pas la tristesse bien sûr. Le mort, présent hier et absent aujourd’hui, chamboulait forcément l’univers. Mais qui sait ce que les dieux veulent ? Et que peut-on reprocher aux dieux quand eux-mêmes tremblent devant le destin ?  »

 

Même question sur L’Occidie, où les inégalités sont légions ?

Comme je viens de le dire, je n’ai pas voulu seulement écrire une histoire ni décrire une atmosphère. Mon récit est construit sur la confrontation de deux mondes, deux sociétés, deux mentalités, faits de disparités.

Pour être exact, le Monde-d’après est constitué de quatre espaces civilisationnels nés à la suite d’une terrible catastrophe (le roman se déroule deux cents ans après ces événements), dont un qui n’est qu’évoqué (La Muraille) et un autre seulement effleuré (le Darislam).

Pour des raisons de complexité narrative, je me suis concentré sur Nouvelle-Sparte et la version post-moderne de la société dont elle est issue.

L’Occidie, puisqu’il s’agit d’elle, devient alors un miroir dans lequel se redécouvrent au fil du récit les citoyens de Nouvelle-Sparte.

Mais surtout, ce jeu de contrastes offre au lecteur la possibilité de porter un regard inhabituel sur sa propre époque et son propre monde, dans le double reflet occidien et néo-spartiate…

Est-ce qu’on retrouvera les héros dans d’autres aventures ? 

Ce n’est pas prévu. Mais un afflux de courriers, une manifestation massive, un incessant harcèlement sur les salons, pourraient me faire changer d’avis !

Est-ce que tu peux nous dire un mot sur le roman en littérature blanche que tu vas publier en janvier prochain chez Calmann ?

Cela faisait un moment que j’avais envie d’écrire un livre pour les adultes. Si la littérature jeunesse aide les lecteurs à grandir et à envisager le monde dans lequel ils devront se faire une place, la littérature adulte aborde les choses autrement. Elle offre des grilles de lecture alternatives du monde et de la vie, des regards différents qui confortent ou confrontent les expériences des lecteurs. J’ai ressenti le besoin à mon tour de proposer un déchiffrage de la trame…

Mais je ne voulais pas arriver avec un simple roman de plus. Mon expérience en jeunesse m’a amené à faire confiance à l’intelligence des lecteurs. C’est dans cet esprit que j’ai imaginé un roman singulier, conçu comme une vraie tragédie, c’est à dire une histoire sans solution (comme souvent la vie), dégagée de la gangue du bien et du mal, mettant en scène des tensions qui trouvent leur résolution dans leur aboutissement.

Pour aller au fond des choses, j’ai écrit ce récit en cohérence de forme et de fond. Ainsi, même s’il ne répond à aucune des règles de la tragédie classique (sauf la progression dramatique !), on y retrouve le chœur, le nombre réduit d’acteurs, des épisodes parlés et des parties récitées, le tout bien sûr pensé comme un roman…

De quoi s’agit-il ? D’un road trip déjanté, une cavale furieuse et mystique à travers la France. De la vengeance d’un homme auquel on a tout pris (même la raison) et de son amour pour une jeune femme à peine rencontrée que l’enchaînement des circonstances condamne au destin des étoiles filantes…

Le roman s’intitule : Déchirer les ombres. Le titre contient le livre. Ces ombres sont celles, plus ou moins épaisses, qui nimbent les existences ; ce sont aussi les ombres qui dissimulent certaines vérités…

Pour déchirer ces ombres, il fallait un personnage hors norme : Lucius Scrofa, à mi-chemin entre Rambo qui aurait lu Sénèque et l’Ignatius de « La conjuration des imbéciles » qui aurait enfourché une Harley ! Scrofa appartient à la catégorie des géants et des ogres, trop grands dans un monde trop petit qu’ils malmènent et dévorent…

Il ne s’agit pas dans ce livre de réparer les vivants mais de les secouer ! Bousculer les vivants. Mon personnage s’y emploie tout au long du livre et il ne fait pas les choses à moitié…

Jérôme Vincent