Interview Frédéric Weil pour Europole
de Frédéric Weil
aux éditions
Genre : Interview

Auteurs : Frédéric Weil
Date de parution : décembre 2013 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Frédéric Weil est le fondateur des éditions Mnémos. Il nous parle du beau livre Europole mais également de la collection Ourobores de Mnémos.

Actusf : Bonjour Frédéric, la collection Ourobores s’enrichit d’un nouveau tome : Europole, le guide de résistance. Cette œuvre est issue en partie d’un jeu de rôle, Rétrofutur, paru en 2002 chez Multisim et racontant un futur qui n’est pas arrivé. Comment et pourquoi avez-vous décidé de revenir dans ce monde parallèle créer ce nouveau guide-univers ?
Frédéric Weil : À l’origine, cet objet littéraire non identifié (un OLNI :)), pour reprendre la terminologie de Raphaël Granier de Cassagnac (directeur et co-auteur de plusieurs Ourorobes) avait été conçu et rédigé par le collectif des auteurs et mis en maquette par Aurélien Police (qui faisait alors ses premières armes) durant la période de parution du jeu de rôle Rétrofutur. Mais le livre, bien qu’en grande partie achevé, n’avait pas pu être publié du fait de l’arrêt de Multisim.
 
Et j’ai toujours pensé que cela été bien dommage qu’un tel ouvrage qui avait été passionnant à réaliser ne puisse pas voir le jour. Nous avons donc décidé chez Mnémos de le publier. 
 
Nous voulions que le public puisse s’immerger dans cet univers incroyable fait d’années 1950 tordues, de références à des auteurs et des créateurs que nous vénérons (William Burroughs, Philip K. Dick, Terry Gilliam, George Orwell, les films de SF en N&B des années 1950, etc.).
 
Nous avons donc pris contact avec tous les auteurs, expliqué notre démarche et ils ont tous donné avec enthousiasme leur accord. De plus, Aurélien Police a accepté de reprendre, d’améliorer une partie de ses visuels et surtout d’en créer de nouveaux ! 
 
Bref, le projet a pu prendre rapidement son envol et acquérir l’ambition que nous souhaitons pour les Ourobores.
 
 
Actusf : Comment as-tu constitué et géré l’équipe autour de ce projet ?
Frédéric Weil : Dès l’origine d’Europole, le but avait été de fabriquer un livre sorti de l’univers, comme s’il venait tout droit de ces Twisted 50’s par une faille spatio-temporelle. C’était l’ambition de Maël Le Mée, le coordinateur originel du livre. Nous avons essayé de conserver cet esprit. Nous avons donc réuni un groupe à la fois d’écrivains et aussi d’auteurs et de concepteurs de jeux de rôle afin de matérialiser ce livre objet et de composer toutes les "preuves", les "pièces à conviction" en provenance de cette Europole. L’idée n’était pas de faire un supplément au jeu de rôle mais bien une œuvre indépendante dont le plaisir de création (et nous l’espérons de lecture !) est de plonger directement, comme s’ils étaient des habitants et plus particulièrement des résistants de cette titanopole, les lecteurs dans les mystères et les affres de cet univers à la fois noir et plein d’espoir ! 
 
Les auteurs ainsi que l’illustrateur, plus qu’un guide, ont composé un véritable manuel de résistance à l’oppression qu’exercent les agences, ces entités omnipotentes qui ont remplacé à la fois les États, les syndicats, les partis, les entreprises et pour lesquelles tout le monde travaille. 
 
C’est en fait un livre contre la folie bureaucratique, son absurdité générale et les désordres profonds que de telles organisations peuvent créer dans, à la fois, les sociétés humaines mais aussi au sein de la psyché individuelle ! Les auteurs s’en sont donné à cœur joie ! Ils ont inventé les figures comme les anonymes de l’Europole, les pubs, les articles de journaux, les faits divers, les attaques étranges que subit la réalité, les objets quotidiens comme les armes fabriquées soi-disant avec une technologie extra-terrestres. 
 
 
Actusf : Acceptes-tu de nous dévoiler quelques éléments de guide qui t’ont marqué en tant que lecteur ?
Frédéric Weil : Le choix va être difficile ! Car tout me plaît dans le guide ! Mais, en tant que lecteur, j’apprécie tout particulièrement les illustrations magnifiques d’Aurélien Police qui magnifient les textes des auteurs. Ainsi les vraies-fausses affiches qu’Aurélien a créées à partir des textes de Jérôme Noirez sur l’exposition "rétrospective" organisée par Le Grand Couloir, un lieu où, je cite : "les arts comme le cinéma expérimental, le théâtre d’agit-prop, la prestidigitation de combat, l’art des marges, l’hyperpoésie et la musique industrielle peuvent trouver refuge". 
 
C’est l’un des éléments passionnants avec Europole car en plus d’être une description hallucinée de cette réalité parallèle, de cet univers uchronique où les agences gouvernementales se sont enfermées dans des mensonges sans fin, les textes composent une ode permanente à la lutte par les arts, à la révolte individuelle face à l’idiotie machinique des bureaucraties, à la liberté de penser, aux marges comme seules zones d’expérimentation et de création.
 
 
Actusf : La collection Ourobores, avec son statut unique, à la fois de beau livre et de guide-univers rôliste, s’impose comme une belle réussite de votre maison d’édition, acceptes-tu de revenir pour nous sur le passé et l’avenir de cette collection ?
Frédéric Weil : Avec plaisir :) La collection Ourobores est avant tout un lieu où nous cherchons à publier des livres artefacts ! La ligne éditoriale et la démarche qui nous anime sont, au final, assez simples : composer des livres qui auraient pu être publiés dans les univers qu’ils abordent ! 
 
Mais il ne s’agit pas de produire des encyclopédies (même très belles) relativement ennuyeuses à lire ou bien de très beaux livres d’illustrations, uniquement légendées par quelques textes, somme toute peu signifiants, frustrants pour le lecteur à la recherche de plus d’histoires ou de sens. Au contraire, nous proposons aux auteurs comme aux illustrateurs de mettre la narration (des personnages, une histoire, un scénario) au cœur de chaque Ourobore.
 
Le plus de la collection est que ces narrations sont composites, fragmentées, reliées entre elles, interagissent avec les auteurs eux-mêmes, les lecteurs, les dessins. Elles sont à la fois une façon de rentrer dans les univers imaginaires de chaque Ourobore. Il est important qu’elles puissent être appréciées en tant qu’histoires et elles participent aussi de la construction de l’univers par leur forme, leur rythme, leur mise en abîme et les styles employés par leurs auteurs.
 
Et donc, l’autre élément important de la collection, c’est d’essayer de faire en sorte que chaque participant au projet s’immerge lui-même dans l’univers imaginaire et partage avec les autres ses découvertes. Nous organisons beaucoup de réunions préparatoires durant lesquelles les auteurs, les artistes (illustrateurs, directeur artistique), les responsables du projet échangent, inventent en commun. Il y a des croquis, des bouts de texte, des cartes, des sommaires, une "bible" d’univers, toute une première exploration passionnante qui aide par la suite les créateurs du livre à continuer leurs découvertes ! Raphaël Granier de Cassagnac anime avec grand talent ces moments particulièrement jouissifs de la création d’un Ourobore.
On est un peu comme des archéologues de mondes imaginaires ! On creuse, on farfouille et on met à jour de magnifiques artefacts ! Ces Ourobores. J’ai l’habitude de dire que ces livres existent en dehors de nous et que nous faisons que de les trouver, les révéler :)
 
Nous avons publié aujourd’hui huit ouvrages dans la collection Ourobores, ça commence à faire ! 
 
Nous avons ouvert la collection avec Abyme, le Guide de la cité des Ombres, d’après les romans de Mathieu Gaborit, avec les illustrations remarquables de Gérard Trignac. 
 
Puis, les auteurs sont partis dans les contrées du Rêve et ils ont rapporté Kadath, le guide de la Cité Inconnue. Il explore les mystères et les horreurs de cette ville légendaire découverte par HP Lovecraft. Il est important pour moi de signaler que le livre imprimé magnifiquement illustré par Nicolas Fructus a fait l’objet d’une adaptation en livre numérique augmenté au format ePub, à la fois prototype de ce que pourrait être une lecture numérique interactive et ballade poétique dans cette ville des Contrées du Rêve.
 
Nous avons aussi sorti Le Culte des Goules, le fameux ouvrage de démonologie du comte d’Erlette dont nous avons publié l’exact facsimilé de l’original en possession d’Antoine Téchenet ! 
 
Quelle joie aussi de publier en Ourobores ce que je considère comme l’un des chefs-d’œuvre des littératures de l’imaginaire (de la littérature tout court) : La vallée de l’éternel retour d’Ursula Le Guin. C’est un livre multiple, profond dont on ressort de sa fréquentation plus riche en émotion et en humanité. 
 
Cette année a été intense pour la collection puisque nous avons publié Un an dans les airs d’après Jules Verne et à nouveau illustré par Nicolas Fructus, à la fois hommage à l’écrivain de génie qui a enchanté nombre d’enfants et de grands ados et aussi manifeste d’un steampunk à la française, cet Ourobore a été un régal à composer ! 
 
Ensuite nous avons ouvert les "petits Ourobores" avec le Dit de Sargas par Régis Antoine Jaulin. Le principe de base de ces ouvrages est simple : ce sont des recueils de mythologies inventées ! Là aussi, nous essayons de proposer des textes originaux dans des petits livres élégants, qui donnent envie de les conserver et de les ouvrir régulièrement. À chaque fois, nous proposons à un illustrateur d’enrichir le texte de planches marquantes. Pour le Dit de Sargas, nous avons eu la chance de travailler avec Lionel Richerand. Nous venons de faire paraître un deuxième opus dans la même présentation, il s’agit des Velins Carminae qui réunit les poèmes d’Isabelle Périer et les textes que j’ai pu écrire sur la mythologie et les légendes des Nephilim, d’après un univers que Fabrice Lamidey et moi-même avons forgé dans les années 1990 pour le jeu de rôle éponyme. Nous avons illustré l’ouvrage avec les dessins subtils de Franck Achard et Jean Bey.
 
Enfin, dans l’avenir tout proche, après Europole, nous allons publier pour Noël Expédition de Wayne Barlowe. Ça va être magnifique ! Cet Ourobore raconte l’exploration d’une exoplanète proche par un artiste de talent qui est chargé de représenter la faune abondante qu’on y a trouvée. C’est juste sublime ! La version US existe depuis plusieurs années et fait partie de mes livres de chevet depuis longtemps. Wayne Barlowe est devenu depuis un des grands messieurs de l’illustration américaine et c’était le bon moment pour Mnémos de lui proposer la version française. Il a accepté avec enthousiasme et nous avons pu recevoir et admirer certains des originaux de l’artiste ! 
 
2014 s’annonce tout aussi fertile pour la collection. Il y aura au moins un nouvel petit Ourobore. Ça sera les légendes du Pays de Vam de Vladimir Colin dont nous venons d’acquérir les droits, un texte de toute beauté décrivant les agissements des dieux et de la révolte d’un humain appelé Vam. Il y en a un autre en préparation sur un univers de fantasy très connu et très apprécié mais, chut, c’est encore en discussion :)
 
D’autre part, nous commençons à recevoir des propositions très construites d’Ourobores par des écrivains et des illustrateurs. Nous travaillons actuellement sur la possibilité d’éditer au moins l’un d’entre eux. Il est question de fées mais avec un traitement particulièrement original.
 
Il y a aussi plusieurs Ourobores grand format en préparation mais il est encore trop tôt pour en parler. D’une certaine façon, c’est plus le trop de projets que le pas assez qui est la difficulté de la collection !
 
 
Actusf : Le steampunk, le rétrofuturisme et l’uchronie sont des thématiques que l’on retrouve souvent chez Mnémos. Prévois-tu de sortir de nouvelles œuvres s’en réclamant à l’avenir ?
Frédéric Weil : Oui, clairement, nous aimons ces genres littéraires depuis toujours ! Ils sont l’une des composantes mêmes de la politique éditoriale de Mnémos depuis 20 ans, cela est dû, bien sûr, aux premiers romans que nous avons publiés d’auteurs comme Mathieu Gaborit, Johan Heliot qui font partie des écrivains fondateurs de ces genres en France. Mais aussi, parce que nous avons toutes et tous une appétence forte pour l’histoire aussi bien la science humaine que ses très nombreuses déviations et dérivations !
 
Enfin, ces genres sont aussi pour nous comme pour les auteurs et les lecteurs un formidable moyen de jouer avec les grands auteurs qui nous ont précédés, avec les textes qui ont enchanté nos lectures d’enfant et d’ados, avec les histoires souvent compliquées de nos petits et vieux pays européens. 
 
À la fois jeu littéraire, réminiscence d’une forme de romantisme et possible miroir révélateur des contradictions des sociétés des époques revisitées, le steampunk comme l’uchronie me paraissent bien plus qu’une mode ou bien un simple décor, comme souvent ils restent cantonnés, en particulier dans le monde anglo-saxon. Ils peuvent être révélateurs de comment la littérature peut s’emparer de thématiques politiques, économiques, historiques sans perdre sa fonction première, raconter des histoires.
 
 
Actusf : Le mot de la fin t’appartient...
Frédéric Weil : On est très heureux de voir qu’en France il y a maintenant une place pour ce type d’ouvrages ! Il est possible de proposer des œuvres qui sortent de l’ordinaire, pas calibrées pour un seul public, mixant plusieurs médias, composées, réalisées à plusieurs.
 
À très bientôt donc pour de nouvelles découvertes d’Ourobores !
 

Bertrand Campeis