Interview : Greg Soros répond aux internautes sur Le Trône de Fer
de Greg Soros et George R. R. Martin
aux éditions

Auteurs : Greg Soros , George R. R. Martin
Date de parution : février 2015 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Il y a quelques mois, la page J’ai lu du Trône de fer organisait des interviews avec différents intervenants sur le Trône de Fer. Alors que la série télé adaptée des romans de George R.R.Martin va lancer dans quelques semaines sa cinquième saison, nous avons eu l’autorisation de reprendre ces interviews sur Actusf afin de vous les proposer.
Greg Soros a signé il y a quelques mois le livre Game of Thrones : le mythe.

 
Question de Julien : Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre sur les Mythes dans la série ? 
GS : Pour tout dire, je n’avais pas encore commencé la lecture des livres de GRR Martin lorsque j’ai commencé à visionner la série façonnée par HBO, plus par curiosité à l’époque donc que par "passion". J’avais quelques réticences : la violence faite aux personnages qui me semblait trop démonstrative, l’approche initiale très "heroïc fantasy"… Puis je me suis laisser guider et gagner par l’ambiance, par les thèmes, par les dialogues, par la force des personnages, de l’intrigue et des oppositions. Jusqu’à devenir véritablement un aficionado, un fan. J’attendais chaque nouvel épisode avec fébrilité. Je re-visionnais deux saisons sur un week end. Il m’a semblé à un certain point qu’il y’avait là quelque chose qui dépassait la simple histoire. Il y avait quelque chose qui me parlait "à l’intérieur". Car je n’étais pas le seul : le succès de la série est planétaire ! 
Malgré une intrigue si complexe, malgré des dialogues et des renversements si élaborés. Malgré un récit pas si facile à suivre. Loin des recettes scénaristiques traditionnelles. Il m’a semblé alors qu’il me fallait comprendre, comprendre ce que l’histoire délivrait comme message entre les mots, comprendre ce que la quête du trône de fer représentait pour moi, en tant que fan, en tant u’homme du XXIème siècle, bien éloigné de l’ère d’Essos et Westeros - où qu’elle se situe dans l’espace/temps.
C’est à dire qu’il y avait là quelque chose, dans le récit, qui parlait à chacun, et qu’il me fallait comprendre de quoi il s’agissait. Ce sont les mythes, retranscrits dans l’écriture, qui s’élèvent, qui se font face, et qui s’affrontent. Et qui font écho en chacun de nous. Car les mythes sont à la fois séculaires et personnels : ils ont été élaborés par l’homme dans le but de répondre au besoin primordial d’apporter une signification au monde. Ils expriment notre façon de penser profonde, depuis l’aube des temps, et qui fait encore écho en nous, encore à notre époque. Ils sont la trace de notre humanité la plus ancienne, la plus élaborée. On peut dire il me semble qu’ils sont le trait de la culture proprement "humaine". Universels et mystérieux. Ils sont le langage de nos rêves. Ils sont nos paroles profondes. 
 
 
Question de Stéphanie : Quels sont les principaux mythes de la série ? 
GS : On trouvera dans la série la quête de l’unité, le dialogue avec l’animal intérieur, le rapprochement des opposés, la transgression des interdits et du sacré, l’homme enfant, l’arbre de vie, la magie et le merveilleux, l’alchimie, la part féminine et masculine, la mort, l’effroi, les forces ensevelies si anciennes qu’on ne veut pas en connaître le visage, la beauté, l’amour, le mariage sacré, l’inceste … Tout l’éventail des émotions humaines internes je dirais. 
 
 
Question de Marc : De quels mythes s’est inspiré George R.R.Martin ? Et quels sont ceux qu’il a crée de toutes pièces ?  
GS : GRR Martin a ouvert les vannes de son récit à tous les courants profonds et intérieurs qui agitent l’humanité depuis l’aube des temps. Il s’agit bien sûr d’une histoire imaginaire, mais elle baigne de toutes parts dans le merveilleux. Quel mythe a-t’il créé par lui-même ? Aucun à mon sens, le propre du mythe est presque de pré-exister à la pensée, d’être là à attendre la capacité d’exprimer ce qui ne peut être entièrement compris. Alors le mythe prend vie, et nous le voyons s’élever, lutter, s’accomplir. Une des grandes forces de GRR Martin par contre aura été de mettre tous ces mythes en rapport, et de les porter jusqu’à ébullition, et jusqu’à l’affrontement. Certains personnages à ce titre sont archétypaux, c’est à dire qu’ils expriment à eux seuls un mythe particulier. Les voir s’élancer les uns vers les autres, c’est voir deux ou plusieurs mythes se combattre ou faire alliance. Mais la grande réussite surtout de GRR Martin tient en ceci : il nous montre à quel point un mythe ne peut pas rester figé sur ses positions. Un mythe doit évoluer : c’est une façon de la psychés humaine pour représenter une idée ou un groupe d’idées. Et à ce titre, l’homme évolue, le monde évolue, et les points de vue, les perspectives changent. Les mythes, les archétypes, doivent aussi évoluer, rester en mouvement. Ou bien on les voit disparaître un à un dans le récit : les personnages ou les clans qui sont restés sur leurs positions, ou qui personnalisent trop froidement une qualité ou un défaut périssent. Le mythe est pré existant, mais il évolue, car nous évoluons. Il doit être fluide. La magie propre à GRR Martin rend grâce à cette faculté. Et le mouvement crée d’autres déséquilibres, d’autres mythes, d’autres rebondissements qui ne cessent jamais de m’étonner. 
 
 
Question de Daniel : Quelle est la place de ces mythes dans la série ?  
GS : Il me semble, et c’est tout l’objet de mon travail, que les mythes occupent une place très profonde dans la série. Ils sont les véritables matériaux de ce qui se trame, et les mots accolés, les positions, les situations, les dialogues ou les combats sont le versant le plus littéral de ce qui se préparait déjà et qui est en train de se réaliser - lorsque l’on lit le livre, ou que l’on est devant son moniteur. On ne peut pas savoir ce que veut Littlefinger par exemple au moment ou il l’obtient, mais on peut comprendre par où il a du en passer pour en arriver là : quels courants il a du activer, quelles forces il a du aménager, et pour nous avec quels mythes il a du composer. Et ces mythes nous entrainent dans la danse, en profondeur, intérieurement. Nous répondons intérieurement à l’appel, au langage que nous comprenons "à l’origine". Nous rentrons de plein pied dans l’histoire par cette passerelle, par cette proximité. 
 
 
Question de Tristan : Quand vous proposez cette ’’analyse’’ de la réussite de la série , quelles sont les thématiques qui vous ont le plus posé de problèmes à analyser ? 
GS : Certaines des forces évoqués par les mythes peuvent prendre des tournures très personnelles et presque tabou lorsqu’on se penche sur l’étude. Le plus difficile il me semble restera jusqu’au bout de décrypter qui finira sur le trône de fer… Qui rassemblera et formera l’unité du royaume et de tous ses courants éparpillés. Comment ces forces qui s’affrontent vont apprendre à vivre ensemble ? En somme c’est un peu la réponse à une problématique interne : comme pour chacun, avec toutes les diversités qui animent mon âme, comment puis-je, en tant qu’être humain, devenir véritablement moi-même, cohérent, et si possible dans la justice ? 
 
 
Question de Sophie : Votre éditeur parle d’une approche "jungienne" du processus d’individuation dans l’univers de Game of Thrones. Qu’entendez-vous par là ? Qu’est-ce que nous apprend la série sur le sujet ? 
GS : Carl G.Jung était un des premiers psychanalystes, qui a choisi une voie d’étude plus originale et moins centrée que Freud sur le passé. Selon lui, chaque homme reproduit en quelque sorte pour lui même une histoire personnelle intérieure, qui est sa façon de s’adapter au monde. Et cette histoire intérieure utilise inconsciemment le langage des mythes pour se façonner. L’étude de la psychés d’un être humain doit pouvoir ainsi approcher les mythes personnels qui seront évoqués par cette personne pour se résoudre elle-même. Et trouver sa propre résolution, sa propre solution, son propre accomplissement : pour Jung, l’unification, entre tous les mythes qui s’affrontent intérieurement lors de la relation au monde est au bout du compte l’absolu de la quête, la quête du sens pour sa vie. 
 
 
Question de Nicolas : Selon vous, quelles sont les principales qualités de la série ? 
GS : La principale qualité de la série est d’être très proche de notre sensibilité profonde, enfouie, pulsionnelle, tout en donnant à lire ou à voir un récit extérieurement cohérent et captivant. L’autre grand tour de force est de savoir encore et toujours nous surprendre, jusqu’au dénouement à venir il me semble bien…
 
 
Question de Bastien : Quel est votre personnage préféré ?  
GS : Je dois dire que j’ai un faible pour Jaime Lannister : détesté et jalousé au début de la saga, son personnage nous apparaît petit à petit fidèle, torturé par ses idéaux et par son propre cheminement (interne aussi bien que physique), loyal à ses serments, désintéressé, et sage. On à l’impression qu’il se réalise lui-même tout au long du récit. Le chemin aura été long et douloureux, mais au milieu du chaos environnant, il semble aller de plus en plus en paix avec lui-même. Et il n’est jamais avare d’une répartie cinglante…
 
 
Questions de Loïc : Avez-vous pris en compte les nombreuses variantes entre la série TV et les romans ? 
GS : Il me semble que jusqu’à présent les variantes entre la série et les romans tenaient plus de l’adaptation, qui à mon sens est réussie. Bien sûr il y a plus de sensationnalisme dans la série HBO, mais ça ne me choque pas tant. C’est disons outrancier en comparaison des romans, mais la TV est un autre média, qui a son propre langage, le langage de l’image, et ce qui passe avec des accents circonstanciés à l’écrit nécessite parfois le choc de l’image. Néanmoins il y a des différences de plus en plus claires. Ce qui me choque le plus c’est le traitement fait à Jaime le temps d’un épisode cette saison par exemple - SPOILER !!!! le viol de Cersei au pied de l’autel funéraire de son propre fils né d’inceste me choque parce qu’il n’est pas dans les romans, et parce qu’il ne correspond pas avec Jaime à ce moment là de sa vie. Mais il fait passer une certaine idée, une certaine rancoeur, la brisure de sa relation avec Cersei... En ce sens, on peut dire que c’est une adaptation. 
Donc je pense que les thèmes et les directions de l’intrigue sont bien respectés. J’ai essayé de tenir compte surtout de ces courants profonds qui animent aussi bien la série que les romans.
 
Pourquoi les romans n’ont pas pu être adaptés tels quels ? 
GS : Il y a un problème technique principal : ce sont des romans fleuve. Les quatrièmes et cinquième tomes surtout sont chacun dédiés à un pan de l’histoire et se déroulent en même temps, pour se rejoindre à la fin du cinquième. Impossible de construire une série littéralement là dessus : la TV encore une fois est un autre média, qui nécessite une autre écriture. Mais les courants de l’intrigue restent les mêmes.
 
 
Le succès tient-il plus au genre, à la qualité du tournage, à certains personnages emblématiques ou à un savant mélange ? 
GS : Le succès à mon sens, du moins c’est le sens de mon travail, tient à l’écriture profonde de la série, des romans, qui fait appel à quelque chose en nous de déjà présent : les mythes que nous connaissons bien et qui nous habitent intérieurement, que nous voyons matérialisés sur l’écran ou évoqués à l’écrit, et mis en mouvement. L’écriture, et c’est un tour de force étant donné l’ambition du livre, est sublime, les dialogues et les luttes d’influence sont passionnants. Le suspens incessant, inimitable, est d’une grande force. La série TV a sur rendre la puissance de certaines altercation avec un bel effet.
 
 
Le succès fait-il lire les romans ? 
GS : Le succès de la série m’a fait lire les romans. On y trouve plus de psychologie, et une immersion "magique" dans un univers inimitable. En plus, l’écriture chorale nous met véritablement dans la peau et dans la tête des personnages principaux, confrontant les points de vue, défiant toujours notre propre point de vue. A la lecture de ces livres, on a l’impression de vivre l’aventure mythique.