Interview Jean-Christophe Chaumette
de Jean-Christophe Chaumette
aux éditions
Genre : Interview

Auteurs : Jean-Christophe Chaumette
Date de parution : juin 2012 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Jean-Christophe Chaumette vient de signer un thriller fantastique chez Rivière Blanche, Le Maître des ombres.

 
« En 2031, les Etats Sanctifiés et Unis d’Amérique contrôlent le Proche et le Moyen Orient, à l’exception de l’Iran contre qui a été lancée l’opération « Justice divine ». Jason Garnett, lieutenant de l’Armée de Terre, capture un soldat ennemi dans la crypte d’une ziggourat vieille de trente-trois siècles. La vision d’un terrifiant pictogramme gravé sur un des murs entraîne Jason dans une quête plus dangereuse que toutes les luttes qu’il a menées jusqu’ici.
 
Pourchassé par les combattants de l’Islam, il part à la recherche de la geôle dans laquelle les Zoroastriens pensaient avoir enfermé l’incarnation du dieu des ténèbres. Avec l’aide de son prisonnier, d’un rabbin de la secte des Haredim et d’une infirmière française, il devra comprendre quelle est la pire menace : le Maître des ombres, ancien démon captif depuis des millénaires, ou la folie des hommes dont l’âme est le véritable champ de bataille entre Ormuzd et Ahriman, le dieu de la lumière et celui des ténèbres. »
 
Plongée dans un monde au bord de l’Apocalypse
 
Situé dans un avenir très proche ce roman d’anticipation nous narre les tribulations d’un groupe tentant de comprendre à quoi peuvent bien correspondre des symboles trouvés dans une crypte antédiluvienne.
 
Il n’en faut pas plus pour suivre les aventures cauchemardesques de Jason, jeune soldat noir de l’Armée Américaine, d’Ali, son prisonnier, membre des Légions de l’Islam, d’Isaac Rabbin capable de traduire l’écriture et les symboles trouvés dans la crypte et de Nathalie, jeune infirmière qui va les croiser. Le tout baignant dans une atmosphère de Guerre des Religions entre des Etats-Unis ayant succombé au charme d’un président télévangéliste persuadé d’être le messager de Dieu sur Terre et le Mahdi, Vieil Imam aveugle chef des Légions de l’Islam épaulé par le terrifiant Ahmed, géant au visage atrocement défiguré, et grand tueur devant l’Eternel…
 
Insidieusement Jean-Christophe Chaumette tisse sa toile, et s’amuse à entrecroiser des technologies de pointe militaire, une très grande connaissance des mythes et légendes pré-monothéistes, et une aventure menée tambour battant, le tout avec talent. Le soin apporté aux personnages est tout aussi remarquable : point de manichéisme, juste des êtres humains avec leurs doutes et leurs croyances. Les scènes d’action sont rondement menées et quelques scènes hardcore auraient permis à ce roman de trouver toute sa place dans la collection GORE de Fleuve Noir.
 
Une très grande maîtrise, c’est ce qui ressort de ce roman, très bon page-turner qui s’amuse en créant une anticipation à court terme intéressante et un très bon roman d’horreur. Une mise à nu intelligente.
 
Eléments de comparaison
 
En lisant ce livre je songeais naturellement au dernier roman de Dans Simmons, Flashback, que j’ai lu avec plaisir il y a peu de temps. Pour ma part, le roman de Chaumette est meilleur : que ce soit dans sa construction, ses personnages que son histoire. Flashback souffre d’un défaut essentiel à mes yeux : Simmons montre trop qu’il est néo-conservateur. Bâtir tout un roman en critiquant Obama et le Medical Care, responsable futur de la désintégration économique des USA (ce à quoi on pourrait lui opposer que l’économie américaine a commencé à partir en sucette en 1971, avec la fin de la convertibilité du dollar en or, puis avec les chocs pétroliers de 1973 et 1979 et enfin par le mandat de Ronald Reagan et sa politique économique, mais bon…) Quant à la désintégration de l’Union américaine et au rachat et contrôle des USA par le Japon, on sent que pour Dan Simmons, le principal ennemi reste les japonais depuis Pearl Harbor (et puis c’est dans les vieilles soupes qu’on fait de bonnes recettes : revenons aux bons vieux ennemis ancestraux, souhaitant humilier les USA à cause de l’Amiral Perry et ses Navires Noirs dans la baie de Tokyo en 1864 : Le Japonais est fourbe et n’oublie pas !) De même la critique facile de l’Europe et des Européens qui se soumettront aux Islamistes sans sourciller… Dan Simmons réagit en Américain fier de l’être, et construit une dystopie destinée à montrer à ses compatriotes que la fin des temps est proche, notamment à cause des aides sociales, qu’il faut compter sur soi même et sur le travail, et au passage soutenir Israël face à ses belliqueux voisins… Si le monde est intéressant et le livre bien écrit, cela ne sauve pas l’ensemble…
 
A mes yeux, le roman Forteresse de Georges Panchard était autrement plus jouissif, et le livre de Jean-Christophe Chaumette est à ranger à ses côtés. Dan Simmons vieillit mal, et moi aussi…
 
Comme vous l’aurez deviné, Le Maître des Ombres a été une superbe et agréable surprise pour moi, merci à Philippe Ward pour l’avoir publié et à Jean-Christophe non seulement pour l’avoir écrit et pour avoir accepté de répondre à quelques questions par rapport à ce livre et à sa carrière d’écrivain.
 
 
BC : Bonjour Jean-Christophe Chaumette, je vais commencer par un compliment, je t’ai découvert, ado, en dévorant la série du Neuvième Cercle parue chez Fleuve Noir Anticipation, à l’époque la série m’avait marqué par rapport à ses personnages, bien construits, et à son thème entre guerre apocalyptique, mélange de Fantasy et de Space Opera et belle histoire d’amour par-dessus le marché... Pourrais-tu nous parler de toi, de ta vie, de ton boulot, et ensuite nous parler de ta carrière d’écrivain, Le Neuvième Cercle est ta première publication si je ne m’abuse : Comment cela s’est-il passé ? Après la fin de la collection Anticipation tu as continué à publier, peux-tu revenir pour nous sur cette période et nous parler de tes différents romans ?
JCC : Effectivement Le Neuvième Cercle est sorti en 1990-1991 en 6 tomes chez Fleuve Noir Anticipation. Cette saga a eu une vie très longue, puisque Fleuve Noir a procédé à une réédition dans sa collection Legend en 1998 (en deux tomes cette fois-ci, Le Peuple oublié et L’Impossible quête) ce qui m’a incité à écrire une suite, La Porte des ténèbres, parue dans la même collection en 1999. Plus récemment, Voy’el a repris toute la saga en grand format (avec des super couvertures de Genkis) ce qui m’a incité à clore le cycle avec deux tomes inédits. Donc la saga complète du Neuvième Cercle est disponible en 6 tomes parus en 2010-2011, les 1 et 2 (Le Peuple oublié et L’Impossible Quête) correspondant à la publication initiale de Fleuve Noir, les 3 et 4 à la suite éditée en 1999, augmentée d’une nouvelle qui éclaire l’intrigue du roman (La Porte des ténèbres et Le Réveil des golems), les 5 et 6 à la fin inédite (Les Larmes de pierre et Les Guerriers de l’enfer) Donc pour les amoureux de cette histoire, il est possible de s’y replonger et d’en découvrir les développements et l’achèvement.
 
En fait Le Neuvième Cercle est bien le premier roman que j’ai écrit, mais pas le premier publié. En 1989, Le Jeu, un polar fantastique sous la forme d’une polyphonie, est sorti dans la collection noire de Fleuve Noir avant que ce même éditeur ne publie Le Neuvième Cercle, alors que je l’avais écrit après.
 
Ces deux romans, je les ai rédigés pendant mes études de vétérinaire et la période qui a suivi ma sortie de l’Ecole vétérinaire de Nantes, à savoir mon service national dans l’aide technique à Tahiti, mes premiers remplacements, le temps consacré à ma thèse de doctorat. Après, je me suis installé comme vétérinaire praticien en Charente-Maritime, et pendant des années, je n’ai pas eu trop la tête à l’écriture. Mais peu à peu, l’envie est revenue, et j’ai écrit un roman de SF, Le Niwaâd, qui est sorti chez Fleuve Noir Legend en 1997, suivi donc de la réédition du Neuvième Cercle et de La Porte des ténèbres. A partir de là, la « machine était relancée », et je me suis consacré au Fantastique, avec L’Arpenteur de mondes chez Pocket terreur en 2000, Les Sept Saisons du Malin la même année chez Naturellement, L’Aigle de sang en 2001 encore chez Pocket Terreur. Là j’ai trouvé un genre qui me plaît beaucoup, et j’ai obtenu le prix Masterton 2001 pour L’Arpenteur de mondes, et le prix Masterton 2002 pour L’Aigle de sang. Comme Le Neuvième Cercle, ce sont des romans qui continuent à « vivre ». En 2009 L’Arpenteur de mondes a reçu le prix spécial du jury Masterton couronnant le meilleur roman fantastique des dix dernières années, et Lokomodo a décidé de le rééditer (sortie septembre 2012) Quant aux Sept Saisons du Malin, il a été traduit en Italien chez Gargoyle (Le Stagioni del Malino) en 2008.
 
Après cette période « fantastique », je me suis lancé dans un travail très différent, une idée que j’avais en tête depuis longtemps mais qui me faisait un peu peur, l’écriture d’un roman historique se déroulant au deuxième siècle avant JC, l’histoire de Zhang Qian, un intrépide ambassadeur chinois qui fut le premier homme à parcourir la route de la soie. Un roman historique demande énormément de boulot si on veut le faire sérieusement (c’est ça qui m’effrayait), ça m’a donc pris du temps, mais finalement Le Pays des chevaux célestes est sorti en 2008 et 2009 chez Ramsay, en deux tomes, L’Empire du dragon jaune et Les Royaumes des steppes. L’éditeur a voulu que je prenne un pseudo à consonance anglo-saxonne, Chris Jensen. C’est le seul de mes romans qui est sorti sous pseudo, et à vrai dire ça ne m’emballait pas trop. Après cette parenthèse roman historique, je suis revenu au Fantastique avec Le Dieu vampire en 2010 chez L’Editeur, prix Masterton 2011, et Le Maître des ombres en 2012 chez Rivière Blanche ; sans compter le petit détour par la Fantasy avec l’écriture des derniers volets du Neuvième cercle
 
 
BC : Quelle est ta technique de travail en tant qu’auteur, as-tu des "Tics" : Travail d’écriture à un moment spécifique de la journée, écriture manuscrite ou traitement de texte ? Relecture par des proches ou par d’autres personnes ? Phases intensives de réécriture jusqu’à trouver le ton juste ? Et comment se passe l’édition d’un livre en particulier ?
JCC : J’ai un travail de vétérinaire qui m’occupe pas mal, je ne peux donc pas me permettre d’avoir des « rituels » trop astreignants, il faut que je sois capable d’écrire à tout moment quand j’ai un instant de libre. A vrai dire, cette capacité à être productif dans n’importe quelle condition est venue avec le temps et l’habitude de l’écriture. Quand j’ai écrit Le Neuvième Cercle et Le Jeu, dans mes jeunes années, j’avais besoin d’une concentration totale, de ne pas être dérangé, voire de pouvoir écouter de la musique. Maintenant ce n’est plus du tout le cas, même si je préfère bien sûr avoir une bonne plage horaire sans risque d’être interrompu. J’ai évolué également de l’écriture manuscrite vers l’utilisation du traitement de texte, qui permet de gagner un temps énorme. Mes premiers romans, c’est ma femme qui les a tapés à la machine parce que j’en étais incapable. Et à l’époque, pas de traitement de texte, c’était la bonne vieille machine mécanique, aucun droit à l’erreur ou à la coquille ! J’ai eu la chance d’avoir à mes côtés quelqu’un qui m’aimait suffisamment, et croyait assez en moi pour se farcir le million de signes du Neuvième Cercle sans abandonner ! Bon, quand le progrès technologique est arrivé, il a fallu que je m’y mette, d’abord en tapant moi-même mes textes manuscrits sur un ordinateur (c’était laborieux mais avec l’informatique j’ai pu me livrer plus aisément à cet apprentissage que si j’avais dû avoir recours à une machine), puis en rédigeant directement au clavier. Le passage s’est fait progressivement.
 
Par contre je suis toujours un fou de la relecture. A l’époque de l’écriture manuscrite, c’était indispensable de donner à ma « secrétaire » un texte qui ne nécessiterait pas de reprises (sous peine de divorce) et donc que j’avais contrôlé des dizaines de fois. Maintenant je continue à me relire beaucoup. Je suis d’une nature maniaque, je déteste les répétitions, les phrases qui ne sonnent pas bien, les erreurs de toutes sortes. Le seul moyen d’y parer, c’est de se relire beaucoup, et encore, il y toujours des trucs qui passent à travers les mailles du filet. Mais il est rare que je remette en cause la structure ou l’histoire d’un roman à la relecture. Je mets beaucoup de temps avant de commencer, je « rumine » tout dans ma tête pendant des mois (voire des années) alors une fois que je me lance, la construction est prête et le premier jet est le bon. Les relectures servent à peaufiner les détails, le style, etc…
 
La relecture par des proches est la dernière étape. Ma femme est ma première lectrice. Mes parents. Et maintenant mes enfants (Deux filles de 23 et 20 ans, un garçon de 16 ans) Je tiens compte de leur avis. Mais je suis en général convaincu d’avoir raison lorsqu’il y a désaccord. Il faut de bons arguments pour me persuader de modifier quelque chose. Je crois que c’est important pour un écrivain d’être sûr de se trouver dans le vrai, contre vents et marées. Rien n’est pire que l’indécision.
 
Pour l’édition, eh bien il faut trouver un éditeur à qui le manuscrit plaît ! A mes débuts, ça s’est fait grâce aux envois postaux. Les chances étaient minces mais c’était encore possible. Aujourd’hui je ne crois pas que ce serait envisageable. Les éditeurs croulent sous les manuscrits, il faudrait des armées de lecteurs pour en venir à bout. Maintenant, j’ai eu pas mal de romans publiés, quelques prix, je peux envoyer un manuscrit à un éditeur en espérant qu’il le lira. En tous cas dans le domaine de la littérature de l’imaginaire. Parce que pour la littérature « noble » (c.a.d. pas la littérature « de genre ») la SF, la Fantasy, le Fantastique, ce n’est pas très sérieux ; du moins en France.
 
 
BC : Tu nous reviens aujourd’hui avec une petite merveille, Le Maître des Ombres, paru chez Rivière Blanche. Pour le coup je tiens à féliciter chaudement tant Philippe Ward pour la publication de ce très bon thriller, que l’auteur que tu es, pour avoir réussi à écrire un roman prenant, monstrueusement attachant grâce à des personnages solidement campés et une intrigue savamment dosée pour nous tenir en haleine de bout en bout : Tout d’abord, peux-tu nous parler du thème de ce Thriller ? Quand, comment et pourquoi as-tu décidé d’écrire ce roman, combien de temps cela t’as-t-il pris ? Peux-tu nous parler des divers personnages et de leur processus de création ?
JCC : Autant il est difficile parfois de répondre à cette question (le quand-comment-pourquoi) autant pour Le Maître des ombres je peux être précis. C’est la deuxième guerre d’Irak lancée par W. Bush qui m’a décidé à écrire ce roman. C’est à cette occasion qu’il m’est apparu qu’un pays devenu une unique « méga-puissance » pouvait se permettre à peu près n’importe quoi sur le plan politique. L’avis de la « communauté des nations », peu importe ! (pas besoin de l’aval de l’ONU) L’opinion publique, peu importe ! (les Américains ont été « retournés » par une campagne médiatique sans précédent en faveur de la guerre ; et les anti-guerre avaient intérêt à se taire…) La vérité, peu importe ! (les armes de destruction massives totalement fictives) Tout me paraissait ubuesque dans cette histoire… Il n’y avait rien de nouveau, un dictateur parmi tant d’autres dont on s’accommode très bien, et tout d’un coup, ce déchaînement, cette hystérie, ce broyage en règle de tous ceux qui n’étaient pas d’accord (à commencer par les Français) et cette atmosphère qui frisait la guerre de religions aux Etats-Unis. J’ai extrapolé, je me suis projeté dans le futur et j’ai imaginé ce que pourrait donner un certain type de président à la tête des USA. Parfois je me dis que j’aurais pu aller encore plus loin. Certains Républicains du « tea-party », potentiellement éligibles, sont pires que mon président de roman. Marvin Walker et sa cour s’inspirent d’individus qui existent réellement. Intéressez-vous aux idées de Sarah Palin, Sharron Angle, Michele Bachmann ou Ron Johnson, et imaginez de tels individus à la Maison blanche, c’est effrayant !
 
Cela dit, Le Maître des ombres n’est pas un roman « anti-américain ». Le héros est un soldat américain. Il n’y a ni bons ni méchants. J’ai voulu montrer le monde dans sa complexité, notamment les ressorts de la guerre, le terreau des haines, les menaces qui pèsent sur notre avenir. Jason, mon personnage central, est une sorte de Candide. Il croit au bien et au mal. Et il se retrouve confronté aux réalités d’un conflit. Pourtant c’est un vétéran. Mais il finit par être dans la situation de nombre de soldats, face à des choix impossibles. Ce n’est pas nouveau ; la guerre d’Algérie a déjà posé ce type de problèmes aux Français il y a longtemps. Et toutes les guerres posent la même question : Comment se battre pour défendre des valeurs auxquelles on est obligé de renoncer pour gagner ?
 
Ali est son double, son reflet du camp d’en face, en beaucoup moins naïf.
 
Isaac est le symbole de l’impossibilité de se retrancher du monde pour méditer et philosopher. Ce n’est pas un hasard s’il fait partie des haredim, des gens qui poussent très loin le refus de la réalité ; le monde ne peut se plier à leurs principes religieux et pourtant ils s’entêtent dans la même voie. Il est un versant de l’échec des religions à apporter la paix aux hommes. L’autre versant est représenté par le marja, le vieux de la montagne. Dans un cas (celui des haredim) la religion se retranche du monde et perd toute possibilité d’empêcher la haine et la folie ; dans l’autre cas (celui des fanatiques islamistes) la religion intervient pour utiliser et attiser la haine et la folie. Dans les deux cas c’est un échec.
 
Ahmed Firdoussi pourrait être vu comme l’incarnation du Mal, mais il n’est que le plus pur et le plus sincère des guerriers, celui qui sacrifie tout à son but et à sa croyance. Il synthétise tout ce que la guerre peut faire d’un homme, physiquement et moralement.
 
Nathalie est le seul personnage féminin, et le seul personnage à avoir une vue juste, une vue transcendante. Son don en est le symbole. Elle voit plus loin, elle voit au-delà, et à cause de cela, elle est perdue, égarée. La guerre fait des gens sensés et sensibles des inadaptés.
 
 
BC : Tout au long du roman on sent que tu as mené énormément de recherches sur la technologie militaire susceptible d’être utilisé dans un avenir très proche (l’horizon 2030) : Quel type de recherche as-tu mené et comment as-tu décidé de mettre en avant telle technologie plutôt que telle autre ? Laquelle t’a le plus intrigué et bluffé ?
JCC : Les sciences et techniques, les technologies du futur me passionnent. Depuis que je suis ado je m’intéresse à tous les domaines qui fédèrent ce qui est à la pointe de la technologie et de l’innovation, notamment l’aviation et l’armement (c’est un constat désolant mais exact : la quintessence de la recherche humaine sert à créer de nouvelles armes) Donc je n’ai pas eu à mener des recherches approfondies, parce que je me tiens au courant en permanence.
 
Tout ce que j’évoque existe ou est sur le point d’exister. Ou en tout cas les projets existent. Le HCV, qui permettra aux USA de frapper n’importe quel point du globe en moins de deux heures, est dans les cartons. Les « mini-nukes » sont une technologie déjà existante. Les drones sont déjà là, un peu moins perfectionnés que dans le roman, mais nombreux et très utilisés. Les smart-tankers sont un projet sérieux. Je crois que le plus bluffant dans ces technologies est la djellaba en bio-steel. Le concept du guerrier invulnérable et invisible est surprenant, mais c’est vraiment de la prospective à court terme, le concept existe, le projet de modification génétique des chèvres pour la fabrication du bio-steel n’est pas un délire d’écrivain, et le système de « cape d’invisibilité » non plus…
 
 
BC : Ton roman est un savant mélange des genres : Thriller, réflexion sur la religion et leurs limites par rapport à l’interprétation qu’en font les hommes : En nous dépeignant des Etats-Unis succombant à un accès de foi chrétienne, en élisant un télévangéliste persuadé d’être le messager de Dieu sur Terre et en nous dépeignant de l’autre côté un Imam, Chef caché d’une organisation islamiste radicale, Les Légions de l’Islam, tu mets en scène une gigantesque guerre des religions avec d’un côté une armée américaine à la pointe de la technologie, intervenant partout sur le globe (et surtout au Moyen-Orient) sous prétexte d’apporter la Démocratie à tous et de l’autre une organisation, à l’image d’Al-Qaïda, qui réagit en organisant des attentats-suicides à une échelle gigantesque. Peut-on considérer ton roman comme une critique de la théorie du Choc des Civilisations, de Samuel Huttington, chère aux néo-conservateurs américains, qui met en place l’illusion d’un Islam uni et s’opposant à l’Occident ? La nature ayant horreur du vide, peut-on y voir la volonté de se créer un nouvel adversaire après la "disparition" du concurrent soviétique ? Y a-t-il une critique, à peine voilée, de l’utilisation du divin pour des buts essentiellement économiques et humains ?
JCC : Je dirais que c’est plus qu’une critique de la théorie du choc des civilisations. C’est un exposé de ce que ce genre de théorie peut nous amener. La réalité des faits, c’est que les fanatiques islamistes décidés à mener des actions violentes sont une poignée, une infime proportion des Musulmans. Mais si on ne cesse de répéter urbi et orbi que la religion musulmane porte en elle-même les ferments d’une menace, que l’Islam est intrinsèquement dangereux, etc, etc…, on finit par faire grossir les rangs des fanatiques. On peut construire un ennemi. On peut fabriquer une menace. Une menace fantasmée permet de convaincre électeurs et élus qu’un complexe militaro-industriel pléthorique est nécessaire. Si le bloc soviétique disparaît et que rien ne le remplace, que devient ce complexe ? Il ne va pas s’évanouir comme ça ! Il a besoin d’un ennemi pour perdurer. Un dictateur lambda peut devenir du jour au lendemain une menace terrifiante qui justifie une guerre (ce n’est pas de la SF, c’est arrivé en Irak) Un abcès de fixation comme l’Afghanistan peut mobiliser toutes les armées occidentales pendant 10 ans et servir de terrain d’entraînement aux djihadistes convaincus. Il est possible de créer un état de guerre à partir d’une situation qui ne le justifie pas. Le problème c’est que ce genre de petit jeu peut déraper. C’est ce que j’évoque dans Le maître des ombres.
 
 
BC : Tu joues beaucoup avec la religion Mazdéiste, que nous connaissons plus sous le nom de Zoroastrisme (réforme mise en place par Zarathoustra) : rappel salutaire de la lente construction des religions monothéistes primordiales qui ont savamment pioché dans les religions précédentes et utilisé au mieux divers concepts que l’on retrouve dans le christianisme et l’islam. En jouant avec cette religion et d’autres concepts bibliques (le déluge et une ancienne civilisation très avancée et disparue précocement), tu t’amuses avec le concept de civilisation fondatrice et des mythes et légendes humains et divins : peux-tu nous éclairer sur l’aspect religieux primordial dans ton roman ?
JCC : Il y a deux aspects dans cette question.
 
D’abord l’utilisation des mythes et légendes. C’est quelque chose que j’aime bien faire, dont je me sers dans chacun de mes romans fantastiques. Il peut s’agir d’un mythe assez « bateau » et très utilisé (le Diable dans Le Jeu ou Les Sept Saisons du Malin), d’une synthèse de mythes autour d’un même thème (la fin du monde dans L’Arpenteur de mondes) de la « déconstruction » d’un mythe (les vampires dans Le Dieu Vampire) ou de tout un ensemble mythologique (germano-scandinave dans L’Aigle de sang) Là je me suis servi des mythes mazdéistes. Tu as raison à ce propos d’utiliser les verbes « jouer » et « s’amuser ». Les anciennes légendes offrent des ressources inépuisables pour bâtir une histoire fantastique. Avec le mazdéisme, c’est bien entendu la lutte des ténèbres et de la lumière qui procure une « toile de fond » intéressante, même si à la fin j’essaie de dépasser complètement cette vision binaire. Et puis il y a des mythes bibliques utilisés également dans ce roman, mais le ciment, c’est une référence constante aux croyances des anciennes civilisations, l’utilisation de l’aura conférée aux affirmations issues des civilisations disparues. Il n’est qu’à voir les délires actuels autour du calendrier maya et de 2012 pour comprendre l’intérêt qu’il y a pour un écrivain fantastique d’utiliser la puissance de cette aura.
 
Deuxièmement l’impact des religions sur le monde d’aujourd’hui. Autant je suis très intéressé par la quête spirituelle, et je suis persuadé qu’elle est indissociable de la pensée humaine, autant je suis révulsé par les horreurs que les religions ont poussé les hommes à commettre tout au long de l’histoire. Il y a un gouffre entre la spiritualité, qui est quelque chose de personnel, de très intime même, et les religions, qui prétendent établir des normes de conduite et les imposer à tous. Les religions sont d’ailleurs en général un dévoiement de la spiritualité (assez flagrant en ce qui concerne les religions chrétiennes). Au départ il s’agit de mysticisme, un truc qui n’a jamais fait de mal à personne (trouver le divin grâce aux états modifiés de conscience nés du jeûne, de la privation sensorielle, de la méditation, de la prière ou de la consommation d’hallucinogènes ne fait aucun tort au voisin) et puis à l’arrivée on se retrouve avec des règles qui précisent quoi manger, ne pas manger, quand le faire, ne pas le faire, des listes de choses pures ou impures, des kyrielles d’interdits, et des hordes d’individus qui s’efforcent de faire respecter tout cela, si besoin en utilisant les méthodes les plus coercitives et les plus violentes. A ce sujet, je recommande à tout le monde de regarder Agora, le film sublime d’Alejandro Amenabar, qui décortique avec précision le mécanisme conduisant les adeptes d’une religion au fanatisme le plus extrême et à l’obscurantisme le plus affligeant. Bref, j’ai essayé dans Le maître des ombres de montrer moi aussi, à ma manière, ces menaces que les religions, et je dis bien toutes les religions (aucune n’est intrinsèquement plus ou moins nocive que les autres, elles ont juste des périodes où elles sont plus ou moins puissantes), font peser sur les civilisations humaines.
 
 
BC : Pour conclure, as-tu d’autres projets sur le feu, en attente d’être édités ?
JCC : A part le roman qui sera bientôt réédité chez Lokomodo (L’Arpenteur de mondes) un roman inédit sortira en 2013 chez Voy’el, sous le titre Gospel. Il s’agit d’un livre très différent de tout ce que j’ai écrit jusqu’ici, même s’il y a des points communs. Sur la forme c’est une polyphonie comme Le Jeu. Il y a transposition de toute une croyance religieuse dans le temps comme dans L’Aigle de sang. D’une certaine manière c’est un roman historique comme Le Pays des chevaux célestes. L’histoire se déroule dans les années vingt, dans le delta du Mississipi, parmi les musiciens noirs de Blues et de Gospel. Difficile d’en dire plus sans dévoiler ce qui ne doit pas l’être. A l’arrivée, j’espère que le résultat sera vraiment aussi « spécial » que je le souhaite. Même sur le plan graphique il sera particulier (grâce à un gros travail de Genkis) et il y aura une dimension musicale dans l’édition numérique.
 
 
BC : Jean-Christophe, encore merci pour ce roman prenant, mené tambour battant, mixant avec réussite bon nombre de thèmes originaux et complexes, un vrai roman d’aventures doublé d’une anticipation à court terme apocalyptique.
JCC : Merci à toi. 
 
 
Bertrand Campeis