Interview Jeff Noon
de Jeff Noon
aux éditions
Genre : Interview

Auteurs : Jeff Noon
Date de parution : 0000 Inédit
Langue d'origine : Anglais UK
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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A l’occasion de la sortie attendue de Descendre en marche, Jeff Noon a répondu à quelques questions sur son roman.

Actusf : Descendre en marche a plus de dix ans... Pouvez-vous nous parler de la genèse de ce roman ?
Jeff Noon : Les fondations de Descendre en marche ont été posées quand j’ai lu pour la première fois des textes à propos de Claude Shannon. C’était un mathématicien anglais qui publia, en 1948, l’article “Théorie mathématique de l’information”. Il est l’une des figures importante de l’informatique moderne. Concrètement, c’est l’une des personnes ayant programmé la manière dont les boutons ON et OFF peuvent être utilisés pour cartographier des processus complexes. En tout cas, voilà en quelque mot ce qu’est cette théorie de la communication : chaque message a besoin d’un émetteur et d’un receveur et est codé d’une certaine manière ce qui fait que l’émetteur et le receveur ont tous deux besoin de comprendre ce code. Et ce n’est pas que propre aux machines. C’est aussi valable pour n’importe quel message imaginable. Si vous me parliez en français, je ne pourrais pas comprendre plus de quelques mots. Je ne connais pas le code pour déchiffre votre langue (désolé !). Cela paraît simple mais Shannon a poussé vraiment loin la complexité de cette idée fondamentale. Il parle également de bruit ou d’interférence sur le chemin du message. Chaque message possède un “facteur bruit” : il y a et il y aura toujours des éléments externes au message. OK, c’est une longue introduction : mais c’est le genre de choses que j’adore. Je cherche l’inspiration dans les essais que je lis, c’est la source principale de mes romans. J’ai fait un rêve, ou plutôt un cauchemar si vous préférez : que se passerait-il si le niveau de bruit dans chaque message commençait à augmenter pour une raison inexplicable ? La société commencerait à s’effondrer vu que notre manière de vivre, de nos jours, repose énormément sur l’échange de messages. J’ai donc pensé que ça serait un sujet intéressant pour un roman de science fiction, un peu comme une version post-moderne de l’un des premiers romans catastrophes de SF : un remix pour notre présent de John Wyndham. C’était l’idée de départ pour le roman.
 
 
Actusf : On retrouve les mêmes thématiques que vos précédents romans (drogue ; réalité décomposée à laquelle on ne peut pas faire confiance ; rapport à l’information) mais l’écriture est plus mélancolique, plus posée. Pourquoi ce changement ?
Jeff Noon : Pour plusieurs raisons. J’étais arrivé à un tournant important de ma vie, où j’ai décidé de quitter Manchester, après y avoir vécu la majorité de mon existence. Le roman parle donc d’adieux et de ce que l’on perd en chemin. En fait, le voyage de Marlene dans le livre la conduit du nord de l’Angleterre jusqu’à Brighton sur la côte sud, où j’ai déménagé et où je vis maintenant. Voilà une raison. J’étais aussi, depuis un moment, en train de réfléchir à changer mon écriture, à abandonner les romans pour faire autre chose. Je ne me voyais pas écrire des romans toute ma vie. Quand j’étais plus jeune, j’ai exploré des médias différents : musique, poésie, théâtre, peinture, etc et j’avais envie d’y revenir. J’avais un peu conscience que Descendre en marche pourrait être le dernier roman que j’écrirais pour un long moment. Je pense que ces deux choses – quitter ma ville natale et sentir que j’allais arrêter d’écrire des romans – ont infecté l’écriture du livre. Il est mélancolique. C’est un sentiment qui m’a toujours attiré dans l’art des autres. Concernant le style propre du livre : je voulais que le bruit s’empare de la narration mais que Marlene (l’écrivain et la narratrice) le combatte. Le style est calme, posé, de manière presque délibérée jusqu’à ce que le bruit l’infecte et que la prose se brise. Marlene essaie alors de reprendre le contrôle. Du moins, c’était le plan. Le premier problème que j’ai vu, en tant qu’auteur, a été le suivant : comment une histoire pouvait-elle avoir de sens dans un monde où les messages sont en constante mutation ? Ainsi, par nécessité, le roman se retrouve à la frontière de l’ordre narratif et du chaos poétique.
 
 
Actusf : Le roman parle également de la famille, de la mémoire, du deuil même. Il est beaucoup plus triste que vos livres précédents... Que vouliez-vous faire ?
Jeff Noon : Si je regarde dans la plupart, si ce n’est dans tous mes livres, les personnages principaux sont très souvent dans des groupes familiaux étranges, alternatifs : les Chevaliers du Speed dans Vurt ; Alice et sa soeur artificielle, Celia, dans Alice Automate ; le groupe Glam Damage dans Needle In The Groove. Presque à chaque fois, cette famille alternative est composée de personnes venant, à différents degrés, de vraies familles mais qui d’une certaine manière ont été brisées. J’ai donc devant moi des réfugiés familiaux se regroupant dans des cellules familiales étrangères. Descendre en marche continue véritablement avec cette thématique : Marlene, Peacock, Henderson et Tupelo fonctionne comme une famille étrange. Après, je ne veux pas rentrer dans les détails de ma propre vie qui ont nourri ce thème ; c’est très personnel. Mais j’ai l’impression que j’essaie d’une certaine manière, encore et encore, de “soigner” la famille. Cela peut paraître bizarre de le dire si abruptement mais c’est le cas. Descendre en marche n’est en rien différent. L’histoire centrale, celle d’une mère et d’un enfant décédé, ne peut qu’impliquer que le livre sera bercé par des vagues de tristesse. De plus, j’explorais l’idée très post-moderne qu’on ne peut plus compter sur les “vérités ultimes” ou, en effet, qu’on ne peut plus les trouver en premier lieu. Le bruit s’infiltre partout, nous détournant de la vérité quant à ce qu’est la vie humaine. En ce sens, j’aime penser que ce livre parle d’une personne se résignant à cette perte de sens et la surmontant... ou, du moins, permettant à cette perte d’avoir son propre sens.
 
 
Actusf : L’une des plus jolies scènes du livre est la visite de Marlene au Musée des choses fragiles, où les mots dans les livres disparaissent dès qu’ils sont lus. D’où vous vient cette idée ?
Jeff Noon : En toute honnêteté, je pense que je l’ai prise à William Gibson. En 1992, il a publié un livre, Agrippa. Le texte (qui traite de la nature éphémère de la mémoire) devenait encrypté, une fois lu. L’artwork et le texte du livre disparaissaient avec le temps, grâce à un revêtement chimique. Vous pouvez lire plus sur ce livre sur le lien suivant. En gros, c’était un livre qui ne pouvait être lu qu’une seule fois. Quand je suis arrivé au concept du Musée des choses fragiles, cette image a surgi dans mon esprit, comme une métaphore parfaite de la lutte de Marlene, cet écrivain durant un Âge de bruit. Un auteur fait son possible pour capturer une certaine réalité humaine dans un livre. Mais ce livre peut si facilement se volatiliser, être perdu, déchiré, être épuisé, mis au pilon, brûler même… Les choses disparaissent. Il y a aussi quelque chose à propos du concept du livre qui s’efface qui me rappelle une autre influence majeure dans mon travail, Jorge Luis Borges. Je crois que nous commençons seulement maintenant à prendre conscience de la fragilité du monde numérique. J’ai entendu une conférence récemment, décrivant tous les différents systèmes d’enregistrements numériques qui ont disparu, emportant avec eux nos souvenirs. Malgré tout, le papier semble encore être le meilleur moyen d’enregistrement jamais inventé pour les mots, les histoires et l’information.
 
 
Actusf : Lewis Carroll et son personnage Alice reviennent souvent dans vos textes. Quelle importance ont-ils pour vous ?
Jeff Noon : Je ne pourrais jamais échapper à ces deux personnages. L’Alice du pays des merveilles est une malle aux trésors regorgeant d’idées et d’images. Ils ne semblent jamais passer de mode. Je m’attends vraiment à ce que les gens continuent de les citer dans cent ans et de leur trouver une part de mystère. J’ai lu ces livres à l’école évidemment mais j’ai vraiment commencé à les étudier quand j’avais 16 ou 17 ans. C’est à ce moment que j’ai réalisé à quel point ils étaient profonds et la multitude de choses qu’ils contenaient. Des livres merveilleux.
 
 
Actusf : Vos livres, et en particulier Descendre en marche, ne suivent pas une structure narrative linéaire. Est-ce difficile à écrire ? Avez-vous écrit ce roman au fur et à mesure ou aviez-vous un plan détaillé ?
Jeff Noon : Je crois que Descendre en marche a la plus étrange préhistoire de tous mes livres. J’avais l’idée de cette épidémie de bruit mais j’ai complètement bloqué concernant l’écriture en elle-même. J’ai jeté beaucoup de chapitres d’ouverture. Il faut savoir que je garde depuis des années des idées de livres, des centaines d’idées compilées dans des petits carnets. J’étais tellement frustré que j’ai décidé de recourir à une expérience un peu folle : j’ouvrirais mon tout premier carnet d’idées (écrit il y a des années et dont j’avais presque tout oublié) et j’utiliserai la première idée de la première page comme point de départ du roman. Et c’est ce que j’ai fait. Cela m’a amené à une histoire d’un ex-soldat qui revient, plusieurs années après la fin des combats, sur une zone de conflits à l’étranger pour chercher le corps récemment découvert d’un camarade. Étrange, comme cela a amené à Descendre en marche. J’ai créé un ancien soldat, Peacock, j’ai créé un voyage, une chambre d’hôtel un peu miteuse, plusieurs compagnons de voyage et une sorte de quête. J’ai simplement modifié le motif du corps d’un défunt par un bout du miroir brisé d’Alice. Cela serait leur quête. Donc, j’ai écrit cette scène dans la chambre d’hôtel. Mais cela prenait place au milieu d’une histoire plus grande, alors j’ai commencé à écrire plusieurs chapitres menant à cette chambre et des chapitres en partant. J’ai fait en sorte de rejoindre ces deux lignes temporelles en alternant les chapitres, de sorte que l’histoire avançait et reculait en même temps. C’était étrangement beau dans mon esprit mais mes bêta lecteurs ont tous trouvé ça confus. J’ai donc démêlé les deux lignes temporelles et les ai réagencées pour former une ligne temporelle plus linéaire. Le livre a grandi à partir de ce nouveau modèle. Quelle étrange manière d’écrire un livre !
 
 
Actusf : Vous expérimentez depuis un moment sur Twitter. Pourquoi cette expérimentation ? Que vous apporte Twitter dans l’élaboration de ces micro fictions ? 
Jeff Noon : Ces spores, comme je les appelle, font désormais partie de ma vie en tant qu’écrivain. J’en écris tous les jours. Je trouve que mon esprit peut vraiment se concentrer sur un format aussi court. Évidemment, ils ne peuvent pas contenir autant d’informations qu’un roman mais les meilleures d’entre elles semblent impliquer une histoire cachée au-delà des 140 caractères. Elles résonnent. J’aime beaucoup les écrire et je trouve que les autres personnes peuvent les saisir et en faire leurs propres histoires, très facilement. C’est pourquoi je les appelle “spores”, je les vois comme des graines que je jetterais dans le web juste pour voir quoi atterrirait où et qui s’en emparerait. En quoi fleuriront-elles ?
 
 
Actusf : Pourra-t-on les retrouver un jour compilées à un même endroit ou sont-elles destinées à rester éphémères ?
Jeff Noon : Oui, je vais les réunir dans un livre appelé Pixel Dust, un de ces jours. Il y en aura beaucoup, environ 1 500. Je trouve aussi qu’elles fonctionneraient bien en tant qu’application et je suis en train de voir pour cette possibilité. Je viens de commencer de discuter avec plusieurs personnes d’une exposition d’oeuvres visuelles de différents artistes, chaque pièce étant inspirée d’une spore. Je pense que les spores peuvent être remixées de plein de manières et j’ai envie d’explorer ces options avec différents collaborateurs.
 
 
Actusf : Channel SK1N vient de paraître. De quoi parle-t-il ?
Jeff Noon : Il parle d’une femme qui se transforme en télévision. Nola Blue est une pop-star qui remarque, un jour, un bleu sur sa peau. Il devient une image animée, une émission de télé. Dans les jours qui suivent, elle reçoit de plus en plus de signaux télé, jusqu’à ce que son corps soit couvert d’images et de son. Elle devient un écran vivant, une nouvelle interface. Évidemment, elle est terrifiée par ce qui lui arrive. Les autres s’intéressent à elle pour son potentiel publicitaire ou pour la gloire absolue d’avoir vu un écran humain. Nola finit par s’enfuir. Le roman, une novella en fait, suit son évolution alors que l’image prend le pas sur la chair. De plus en plus nous fusionnons avec les médias, de manière plus proche et plus intime. Ce livre explore le phénomène et l’élargit à un scénario se déroulant dans un futur proche. Bien que l’histoire s’intéresse au côté le plus sombre de cette thématique, je vois également le roman comme une célébration, de plusieurs manières, du futur et des possibilités de changement.
 
 
Actusf : Pourquoi n’avoir rien publié depuis dix ans ?
Jeff Noon : J’adore les films. J’ai donc décidé de tenter ma chance en tant que scénariste. Bien sûr, c’est un monde où réussir est incroyablement difficile mais je me suis bien amusé et j’ai appris beaucoup sur la manière d’écrire. Donc c’était une bonne expérience. J’espère qu’un film sera fait un jour à partir de l’un de mes scripts. En fait, je> viens juste de commencer un nouveau scénario. En gros, c’est ce que j’ai fait pendant ces années “perdues”. Un jour, j’ai réalisé que je n’avais pas touché un public depuis un long, long moment. J’ai donc commencé Channel SK1N et le site www.metamorphiction.com, et la fiction sur Twitter et tout ça. J’étais de retour !
 
 
Actusf : Pourquoi ce choix d’indépendance et de publication numérique ? Est-ce par la force des choses ou par réelle conviction ?
Jeff Noon : Oui, je publie Channel SK1N moi-même, en tant qu’eBook indépendant. Je le fais également pour la plupart de mes anciens romans. Il y a eu plusieurs éditeurs importants qui étaient intéressés par le roman mais en fin de compte, je voulais m’en occuper moi-même, avoir la liberté de faire ce que je voulais avec, de le publier comme j’en avais envie, à un prix que j’avais décidé, avec plus de contrôle quant à l’image de couverture, etc. En plus, cela signifie que je peux publier autant de livres que je veux, aussi rapidement ou lentement que j’en ai envie. Cela peut être des expérimentations ou des histoires beaucoup plus classiques, linéaires. C’est uniquement mon choix. Pour moi, à cette période particulière de ma vie, c’est une question de liberté. Mais soyons clairs : j’adore les livres papier, maintenant et pour toujours. Ils sont le meilleur moyen pour transporter une histoire. Mais je crois aussi que les livres numériques auront un futur propre. Nous en sommes encore aux débuts mais on voit déjà des nouvelles couches d’auteurs être découvertes, à la fois dans le domaine général ou expérimental. Bien sûr, ce qu’on fait relève souvent d’un bon vieux snobisme mais, de mon point de vue, j’aime beaucoup l’idée d’un grand épanchement “amateur” de talent, de sentiments et d’expression. Enfin, une des premières choses que j’ai jamais faite était des fanzines durant la période punk : des feuilles A4 remplies de poèmes, histoires, interview, artwork, etc. le tout agrafé dans un coin et vendu lors de concerts pour un prix ridicule. Ça a été mes débuts en tant qu’auteur. Est-ce vraiment différent de ce qui se passe maintenant ? Je ne crois pas. Personne ne peut prédire où le phénomène eBook mènera mais je suis très heureux de me placer quelque part à la pointe du changement. Où d’autre devrait se trouver un écrivain de science fiction d’après vous ?
 
 
Actusf : Quels sont vos projets ?
Jeff Noon : Ma tâche principale en ce moment est de permettre à mon travail précédent d’être disponible en numérique. Une fois que c’est fait, je me concentrerai vraiment sur l’écriture de nouveaux livres. J’aime beaucoup l’idée de pamphlets, vous savez : de courts eBooks dédiés à un sujet, avec des histoires bizarres ou du travail expérimental, avec peut-être un peu d’artwork, tous vendus pour une bouchée de pain. Revenir à l’idée de base du fanzine, vraiment. C’est un peu comme un musicien publiant un EP plutôt qu’un album. Je vais également continuer avec mes aventures scénaristiques. J’ai toujours beaucoup de choses sur le feu, quel que soit le moment. Je suis toujours en train d’explorer.

Marie Marquez