Interview Jérôme Dutel sur Jack Vance
de Jack Vance et Jérôme Dutel
aux éditions
Genre : Interview

Auteurs : Jack Vance , Jérôme Dutel
Date de parution : juillet 2013 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Le 26 mai dernier, le dernier auteur de l’Âge d’or américain nous a quittés. Jack Vance avait 96 ans et laisse derrière lui des dizaines de romans et des centaines de nouvelles qui ont marqué des générations de lecteur. Nous avons posé quelques questions à Jérôme Dutel, du Centre d’Etude sur les Littératures Etrangères et Comparées de l’université Jean Monnet de Saint-Etienne, afin de revenir sur la carrière de l’un des plus grands conteurs que la science-fiction ait connu.

Actusf : Quelle place a, selon vous, Jack Vance dans le paysage de la science-fiction mondiale ?
Jérôme Dutel : Vance occupe une place certainement ambiguë. Il est l’un des derniers grands auteurs de l’Âge d’Or de la science-fiction américaine à s’éteindre (ne reste désormais plus que Frederik Pohl) mais il n’est pas complètement représentatif du genre. Certains de ses pairs, comme Herbert, Clarke ou Bradbury, m’apparaissent comme complètement connus et reconnus alors que lui demeure derrière une sorte de voile. Vance a fait de la science-fiction mais aussi de la fantasy, du fantastique et du policier ; son ancrage dans un espace bien délimité reste ainsi un critère mouvant. Il y a quelque chose d’insaisissable chez lui. Jean-François Jamoul a ainsi pu écrire de Vance qu’« il est plein d’intentions contradictoires et […] offre un curieux mélange de gaieté et de mélancolie, d’exubérance et de tristesse. » Ceux, heureusement nombreux et parfois influents, qui placent Vance très haut – comme l’un des grands auteurs du XXe siècle – ont d’ailleurs parfois du mal à expliquer pourquoi. Il y a quelque chose d’inconstant et de diffus chez Vance qui participe certainement à l’attraction discrète mais persistante qu’il suscite.
Je ne suis pas convaincu que le temps change réellement la hiérarchie désormais presque historique de la science-fiction américaine et que le nom de Vance finisse par éclipser les autres. Pourtant, je ne serais en rien étonné que certaines de ses œuvres soient rééditées plus régulièrement et plus longtemps que beaucoup d’autres…
 
 
Actusf : Quelles sont les caractéristiques de son imaginaire et les grandes thématiques ?
Jérôme Dutel : Les caractéristiques les plus frappantes de Vance sont sans conteste son imagination étonnante et son style d’écriture unique, qu’on pourrait qualifier, en jouant sur les mots, de remarquablement "panaché". Le style vancéen a en effet autant de panache qu’il use parfois d’un surprenant mélange d’écritures, passant d’un paragraphe baroque mais poétique à un dialogue prosaïque mais incisif.
L’imagination de Vance, elle aussi, est complexe et mêlée ; elle rayonne dans toutes les directions et sur tous les supports. On a parfois comparé Vance à un ethnologue de l’ailleurs, convoquant les paysages, les créatures et les artefacts d’un autre monde autant que les coutumes, les arts, les architectures ou les objets courants. Vance cherche moins à construire un cadre ou à tendre un châssis qu’à simplement peindre sa toile. C’est là que ses créations se distinguent de celles de beaucoup de ses confrères ; les siennes sont faites comme un art à part entière.
Par ailleurs, une thématique vancéenne omniprésente est celle de la formation ou de l’éducation. Beaucoup des textes de Vance peuvent se lire comme des textes d’éducation. Confronté à ce qui est inconnu en lui, le héros vancéen doit aller chercher ailleurs – et demain – ce qui lui permet de se trouver. Cette dialectique est complexe car elle joue sur plusieurs niveaux, aussi bien matériels que spirituels : l’individu ne se connaît pas – il est son propre inconnu – et pour accéder à la connaissance, il doit surmonter la tentation de la reconnaissance mais aussi se tester, s’étalonner, face à l’inconnu que représente l’Autre ou l’Ailleurs. Au milieu des millions d’étoiles et de mondes imaginaires possibles, l’évasion, le voyage, l’abandon, la famille, la morale, la justice deviennent alors naturellement des champs privilégiés pour Vance. Des grands sujets qu’il reprend avec constance et conscience durant plus d’un demi-siècle. 
 
 
Actusf : Pourquoi a-t-il autant marqué les esprits de plusieurs générations de lecteurs alors que vous expliquez dans votre article qu’il a toujours semblé être occulté par le succès des autres auteurs ?
Jérôme Dutel : Il y a certainement une différence entre la notion de succès – vu comme une reconnaissance financière ou médiatique – et la notion d’influence. L’histoire littéraire est bien là pour nous montrer que les deux ne concordent que rarement. Pour utiliser une analogie, je dirais qu’on peut trouver une femme incroyablement belle et une autre simplement jolie : rien ne garantit que ce n’est pas de la seconde que l’on tombera follement amoureux. Plus sérieusement, l’influence de Vance se revendique principalement à travers deux axes, celui de l’imagination – de la création d’univers – et celui style. Dans l’un comme dans l’autre, Vance est très à part de tous les autres auteurs de science-fiction. Je pense que c’est cette différence, cette singularité, qui fait de lui un auteur moins significatif mais aussi, paradoxalement, plus distinctif.
 
 
Actusf : Quels sont ses ouvrages les plus intéressants pour vous ?
Jérôme Dutel : Ma réponse ne sera pas si surprenante que cela : presque tous le sont pour une raison ou pour une autre. Les derniers romans de Vance, comme La Mémoire des étoiles ou Escales dans les étoiles (à lire sans forcément penser à Lurulu, sa suite, bien moins réussie), sont d’une richesse profonde mais certains romans plus anciens sont de véritables classiques de la science-fiction comme Emphyrio ou Les Langages de Pao. Parmi les nombreuses séries de Vance, j’accorde une place particulière à Cadwal ou à La Geste des Princes-Démons (avec le grandiose Le Visage du démon). Dans le domaine de la fantasy, où Vance peut exceller, le cycle de Lyonesse m’apparaît comme une synthèse complexe et un vrai chef-d’œuvre. J’avoue aussi une prédilection toute particulière pour le premier recueil de Vance, Un Monde magique, plein de magie et de mélancolie. Pour finir, impossible de négliger les nouvelles de Vance (comme « Le Secret », un texte ne relevant pas vraiment de l’imaginaire mais que je trouve d’une grande beauté) ou même certains de ses romans policiers…
 
 
Actusf : Il y a quelques temps, une pléiade d’auteurs ont rendu hommage à Jack Vance et à son cycle de la Terre Mourante dans l’anthologie Songs of the Dying Earth (traduction en cours chez Actusf). Pourquoi ce cycle est-il important dans sa bibliographie ?
Jérôme Dutel : Ce cycle est important puisque, comme on vient le dire, Vance débute par des récits se déroulant dans cet univers. Il utilisera d’ailleurs ce cadre jusqu’en 1984 (soit plus de trente ans après ses premières incursions) en y intégrant les personnages emblématiques que sont Cugel et Rhialto. 
La mélancolie que fait peser sur le monde ce soleil mourant, objet de tant de discussions au cours des récits, est sans conteste ce qui apporte une saveur si particulière à cet univers.
 
 
Actusf : Quand est-il apparu en France et à partir de quand a-t-il eu réellement du succès ?
Jérôme Dutel : Jacques Chambon s’est déjà expliqué assez précisément sur ce point : les premiers textes parus dès 1955 dans la revue Galaxie étaient des nouvelles relativement secondaires et elles n’ont pas contribué à faire connaître l’écrivain. En 1965, par contre, la parution française simultanée du premier volume de la Geste des Princes-Démons, Le Prince des étoiles, et de deux romans classiques, Les Langages de Pao et Les Maîtres des Dragons, permet de découvrir des grands textes de l’auteur. La traduction, l’année suivante, des aventures de Cugel fait qu’on peut considérer que le nom de Vance est désormais bien connu ; savoir s’il est pour autant reconnu est une autre histoire.
 
 
Actusf : La troisième partie de votre article porte sur la nouvelle "Les Dix Livres". Pourquoi avoir choisi de s’arrêter sur ce titre précis ?
Jérôme Dutel : Les raisons sont multiples. 
Tout d’abord, il s’agit d’une nouvelle. Si Vance a excellé dans les séries romanesques et dans ce que les Anglo-saxons appellent les novellas (qui sont le format intermédiaire entre la longue nouvelle et le court roman), il a aussi livré quelques nouvelles brillantes et souvent déconcertantes. Certaines sont des petits bijoux de science-fiction, d’autres échappent largement ce cadre, permettant d’entrevoir, par une sorte de fragmentation, tout l’éventail de l’imagination vancéenne.
Ensuite, ce texte pose à mon sens la question de la communication par le texte. Le langage crée et il peut faire exister ce qui n’a pas d’existence. Une grande part de la force de la Littérature repose sur ce constat très simple et Vance l’illustre à merveille. Même l’usage le plus outré du pouvoir des mots peut déboucher sur les plus belles et les plus effectives des réalisations. Ne pourrait-on pas penser que ce sont Verne et Wells qui permettent à Armstrong de poser un pied sur la Lune ?
Pour finir, cette nouvelle tourne autour d’une question lancinante chez Vance : Qu’est-ce qu’être un homme ? Qu’est-ce qui fonde l’humanité ? Parfois mal interprétée, cette préoccupation constante chez Vance n’est pas vraiment une posture politique ou morale mais plutôt une interrogation métaphysique. Certes, Vance nous donne des exemples et des contre-exemples, il nous guide sur le chemin qu’il pense juste – et qui ne l’est peut-être pas. Au-delà des réponses qu’il pourrait donc apporter, ce qui me semble admirable est qu’il ne cesse de nous poser cette même et simple question, nous renvoyant avant tout à nous-mêmes.
 
 
Actusf : Au-delà de l’écrivain, ses interviews étaient parfois déconcertantes. Il affichait une certaine distance avec la science-fiction et on a du mal à percevoir l’homme derrière l’auteur. Quel homme était-il ?
Jérôme Dutel : Les réponses ne manquent certainement pas. Cependant, je tiens comme la meilleure celle qu’il a faite à plusieurs reprises et que je réinterprète ainsi : L’auteur n’a pas d’intérêt pour le lecteur ; pour ce dernier, seul compte le texte et tout se trouve dans celui-ci.
Pour ma part, je trouve cette conception finalement plutôt saine. L’homme n’est pas l’œuvre. L’œuvre n’est pas à l’homme derrière l’auteur mais au lecteur. Ceci explique aussi ce que je mentionnerai plus bas, à savoir l’espace que les phrases vancéennes semblent souvent laisser aux images que va s’en faire le lecteur. Par ailleurs, cette attitude est certainement à l’origine de bien des malentendus et des maladresses : les anecdotes ne manquent ainsi pas sur un Vance, revêche et peu disert, dénigrant les lecteurs de science-fiction ou même la science-fiction elle-même. Je crois que Vance ne s’attendait, ou ne souhaitait, pas qu’on le trouve dans ses œuvres ; par contre, il espérait certainement secrètement que le lecteur s’y retrouve.
 
 
Actusf : Qu’est-ce que le projet VIE ?
Jérôme Dutel : À la fin du siècle dernier, un groupe international de lecteurs de Vance, réunis sous le nom de VIE – Vance Integral Edition – s’est attelé, en s’appuyant sur le bénévolat de ses membres et sur la parution d’une e-revue (Cosmopolis qui, au bout de 63 numéros, a laissé la place à Extant en 2005), à un vaste projet d’édition définitive. Celui-ci, en quarante-quatre volumes, devait fournir l’intégralité des textes publiés par Vance sous son véritable nom ou sous ses divers pseudonymes. Outre l’intérêt de voir réunis des textes qui pour certains sont devenus presque introuvables dans leur édition primitive, ce projet mettait aussi en place, avec l’aide et les conseils de Vance lui-même, une rigoureuse restauration de ces œuvres : les titres originaux donnés par l’écrivain sont préférés aux titres, quelquefois plus connus, choisis par les éditeurs et, d’une façon générale, toutes les "améliorations" éditoriales (fréquentes dans le milieu des pulps) ont été éliminées. Dans le même esprit, lorsqu’il existe plusieurs versions de la même histoire, les volontaires du projet ont sollicité l’accord de l’auteur avant de rendre une copie définitive. Les quarante-quatre volumes du projet VIE ont été mis sous presse dès 2002 puis progressivement distribués les trois années suivantes. Le coût final de l’ensemble posait pourtant les limites de sa diffusion, l’achat par titre n’étant pas possible. Néanmoins, VIE a permis la mise en place d’un outil fabuleux, appelé Totality en référence à un des épisodes des aventures de Cugel, pour le chercheur à travers la création d’un index parcourant tous les textes et consultable directement sur le net. Une excellente nouvelle pour en finir avec ce point : VIE a aujourd’hui donné naissance à VDE – Vance Digital Edition – qui permet de télécharger tous les volumes du projet sous format e-book pour des tarifs modiques.
 
 
Actusf : Y a-t-il encore des inédits et des choses à découvrir de Jack Vance ?
Jérôme Dutel : Malheureusement, en dehors de tout ce qui a été justement publié par le projet VIE – notamment le 44e volume qui rassemble quelques inédits sous le titre Wild Thyme and Violets and Other Unpublished Works – et du dernier ouvrage de Vance, le seul à ne pas être fictionnel puisqu’il s’agit de son autobiographie – This is me, Jack Vance ! (or, more properly, this is « I ») –, publiée en 2009, il ne reste a priori rien à découvrir. 
En même temps, cette « finitude » de l’œuvre vancéenne a quelque chose de réconfortant car elle laisse le champ libre à la relecture et je crois sincèrement que, parmi tous les écrivains, Vance est par excellence un auteur qui se relit. La construction épisodique et anecdotique de beaucoup de ses textes est en effet certainement sa véritable richesse. Après une première lecture, vous gardez en mémoire une trame narrative – souvent simple d’ailleurs chez Vance – et certains éléments qui, pour une raison ou une autre, vous marquent mais vous avez aussi la quasi-certitude de voir, au cours d’une lecture ultérieure, apparaître soudain, au détour d’un chapitre, une petite fenêtre ouverte tellement largement qu’elle semble vous permettre de vous pencher à l’intérieur d’un nouvel univers. Cette aspiration imaginative repose d’ailleurs sur des données fondamentales pour qui apprécie Vance : d’une part, la remarquable efficacité de son style – qui peut jouer de l’énumération baroque autant que de la concision dramatique –, d’autre part, l’appel personnel qui est fait à l’imaginaire du lecteur et comme à lui seul.

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