Interview Ketty Steward

aux éditions
Genre : Actes de colloque
Date de parution : 0000 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
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A l’occasion de la sortie de son recueil de nouvelles Connexions interrompues, Ketty Steward a répondu à nos questions.

ActuSF : Comment tu en es venue à l’écriture ?
Ketty Steward : C’est une vieille envie que je serais bien incapable de dater.
Le livre était omniprésent à la maison. Je me souviens d’avoir eu très envie d’apprendre à "lire pour faire comme tout le monde" et très envie de savoir "écrire pour faire des histoires". Ça allait de soi. Je n’imaginais même pas qu’on puisse écrire des lettres aux impôts ou des compte-rendus de réunions. J’aurais sans doute été moins impatiente !

ActuSF : Quelles sont tes influences ?
Ketty Steward : Il y a plusieurs auteurs que j’aime, que j’admire, que je relis et dont je serais fière de me réclamer, mais je ne crois pas que l’écriture fonctionne par influence. Ce n’est pas le cas pour moi, en tout cas. Je n’ai pas de volonté d’imitation. Je crois que chacun a son vécu, son regard, ses idées et que s’il y a rapprochement de thèmes ou d’approches, c’est après-coup, par coïncidence. Tout ce qui nourrit mon imagination a une influence : scènes de la vie, reportages, question étrange au réveil, rapprochement insolite de deux idées, les rares films que je peux voir et probablement tout ce que j’ai pu lire de bon ou de moins bon.
Je tente des expériences, je reçois des conseils, j’en demande et j’essaie de m’améliorer. Je dois être particulièrement influençable !

ActuSF : Où puises-tu tes idées d’histoires ?
Ketty Steward : Dans l’inconscient collectif ? A moins que ce ne soit seulement le mien ? Ce qui déclenche l’écriture d’un nouveau texte est de l’ordre de la rencontre, du hasard : Le quotidien, les questionnements qu’il suscite, les instants qui restent, une phrase entendue, un mot qui interpelle, une frustration, plus rarement un rêve et pour la SF, banalement, un "Et si ?" que j’ose explorer.
Il m’est arrivé aussi de voir passer un thème de concours ou d’appel à texte qui déclenchait une avalanche d’idées. J’ai parfois gardé l’idée, sans l’échéance, et j’ai pu rédiger quelques textes de cette façon.
D’autres fois encore, on m’a demandé un texte sur un thème donné. C’est comme ça que fonctionnent les livres souvenirs de conventions. Mine de rien et Gardien sont de telle commandes. Ça ne change pas grand chose, si le thème vous parle. Une fois que je me le suis approprié, c’est comme tous les autres textes, je l’englue de mes obsessions habituelles.

ActuSF : Pourquoi avoir choisi la SF ?
Ketty Steward : C’est la SF qui m’a choisie. Suite à une série de rencontres, je me suis retrouvée à ma première convention SF en Belgique. J’écrivais déjà et quelques nouvelles et poèmes étaient parus en revue. La particularité du monde de la SF c’est qu’il ne considère pas l’écriture comme le privilège de quelques dieux. Les nouveaux venus sont accueillis sans méfiance. Tout le monde lit, écrit ou s’y essaie, sans que les auteurs ne se sentent menacés. J’avais peu lu de SF à l’époque, mais j’ai quand même été sollicitée par Alain le Bussy pour écrire une micronouvelle. Une fois vaincues mes réticences, j’ai cédé et rédigé un texte assez mauvais. Mais le pas était franchi et les complexes surmontés. J’ai donc continué. Tout ceci ne m’empêche pas d’écrire dans d’autres genres. Au contraire.


ActuSF : Y a-t-il d’autres genres auxquels tu aimerais t’essayer ?
Ketty Steward : J’ai écrit et publié de la poésie, j’ai un manuscrit de littérature générale en partance pour quelques maisons d’édition. Ça me paraît large déjà. Mon regret c’est de ne pas pouvoir écrire de grands essais sur la société, la vie, les gens. Mais mes idées se logent dans les coins de mes textes.

ActuSF : Penses-tu écrire un roman, un jour ?
Ketty Steward : L’an dernier, je disais encore "non". Du fait d’une vie professionnelle prenante, j’ai peu de temps à consacrer à l’écriture et le format roman exige une plongée plus longue dans un même projet. Ça reste donc une idée qui m’effraie un peu. Seulement, je me rends compte que l’envie de développer des personnages est de plus en plus présente. J’ai envie de tenter ces expérimentations de vie dont parle Kundera dans L’Art du Roman. Avoir terminé deux projets de plus de 200 000 signes m’aide aussi à relativiser l’immensité du roman : on peut attaquer la montagne par petits morceaux. Donc, j’y pense, de plus en plus.
 
ActuSF : Quels sont tes rituels d’écriture, (si tu en as ?) ?
Ketty Steward : Je fuis la routine et je m’en vante volontiers. Mais force est de constater qu’il y des constantes. Ce besoin d’alterner écran et papier pour poursuivre ou retravailler un texte, m’a tout l’air d’être une de ces manies. Quand je fumais, la cigarette à la main gauche, le cendrier sur le bureau étaient indispensables. Je les cherche encore, des années après et je n’ai rien trouvé de comparable. La cigarette électronique est un pis-aller.
J’aime les papiers de couleurs différentes, de préférence sans lignes, je choisis mes stylos, je m’isole, mais je pense que c’est comme beaucoup de personnes. Généralement, je préfère me passer de musique.
Il y a aussi le chat sur les cuisses, mais ça doit plutôt être son rituel à lui.

ActuSF : As-tu déjà co-écrit des textes ? Si oui, est-ce une expérience que tu souhaiterais renouveller ? Et si non, est-ce une perspective qui t’attire ou te rebute ?
Ketty Steward : Ça m’est arrivé. Les textes ainsi créés ne sont jamais sortis et ne sortiront jamais nulle part. J’écrivais à distance avec un ex-amoureux. Parfois nous écrivions séparément sur des thèmes communs. Parfois c’était un dialogue dans lequel chacun rédigeait une scène, un chapitre ou encore une micro-nouvelle. C’était avant tout une correspondance où l’écriture occupait une grande place.
J’en garde un souvenir plutôt agréable parce que ces échanges me semblaient stimulants. On écrit un peu pour l’autre, on essaie de l’épater aussi. On se laisse surprendre. On ose tout et on suit quelqu’un d’autre sur des chemins qui ne sont pas familiers.
Je me méfie tout de même des souvenirs. Tout est toujours plus beau quand on est amoureux.

ActuSF : Tu décris des réseaux dans ton recueil, mais la solitude des individus me paraît être un motif récurrent ; est-ce une évolution inévitable, à l’heure d’internet ?
Ketty Steward : On est seul. C’est pour moi une évidence. Même avant l’informatique. On est seul, mais en lien avec d’autres, d’une manière ou d’une autre. Les réseaux ne sont qu’une autre façon d’être en lien avec ses semblables. Mais il me semble qu’aux instants décisifs, au moment des choix, c’est davantage l’individu qui se détermine. Ce n’est pas dû à Internet, mais plutôt à l’individualisation qui est une évolution de nos sociétés. L’internaute face à son ordinateur n’est qu’une image caricaturale de cette évolution qui touche tous les domaines de la vie : on décide de se marier seuls, non par obéissance à sa famille, on développe une pratique religieuse personnelle, on construit sa propre carrière, on est responsable de son parcours et ce, dès l’école maternelle, et je pourrais citer des dizaines d’autres exemples.

ActuSF : Est-ce que la sauvegarde d’une société plus humaine passe par les individus, par des rouages qui peuvent paraître insignifiants, mais qui vont gripper la machine ?
Ketty Steward : La Machine économique, ce que j’appelle le Manège, est une invention humaine. L’avidité humaine. On peut difficilement imaginer plus humain que cette façon d’exploiter, d’exclure et de détruire autrui. Et, en effet, je crois que c’est individu par individu que la barbarie peut se combattre. Des petites choses. L’employé de Pole emploi qui va aider plutôt que juger, la mère de famille qui va réfléchir à ses choix, les éducateurs qui vont rester fidèles à certaines valeurs, des gens qui vont oser dire non.

ActuSF : Quels sont tes projets ?
Ketty Steward : Je pourrais commencer à citer les vingt idées que je nourris ou la demi-douzaine de réalisations concrètes qui m’occupent en ce moment, mais je préfère les laisser pousser à leur rythme capricieux. Lesquelles seront les premières à s’accomplir ? J’aimerais bien le savoir moi-même !

ActuSF : Le recueil rassemble des textes écrits à des époques très différentes. As-tu eu la tentation d’en réécrire certains ?
Ketty Steward : Les retravailler, oui. Parfois de façon très approfondie quand ça m’a semblé nécessaire. J’ai mesuré, en les reprenant, les progrès que je n’étais pas consciente d’avoir faits. Des textes prévus au départ pour le recueil n’ont pas trouvé grâce à mes yeux de 2011 et ont été tout simplement écartés. De fausses bonnes idées, une narration touffue et pas d’apport si original que ça aux thèmes que je souhaitais représenter.
L’envie de tout refaire était là mais j’ai toujours un puissant garde fou : la peur du temps qui passe. Et ça promettait d’en prendre beaucoup.

J’ai également conscience qu’il faut s’arrêter de réécrire pour éviter de trop lisser le texte. Je n’aime pas les textes trop polis qui finissent par sembler artificiels.

Enfin, dès que j’ai appris qu’il faudrait présenter chaque nouvelle, j’ai renoncé à viser une unité de ton et de style. Un des textes date de 2003, la préhistoire de mes pas en SF. Ça se sent, chaque phrase en porte la marque, mais il reste lisible, il me semble. Il y a aussi dans ce texte une audace que ne n’ai plus, une façon de raconter l’histoire qui me semblait pouvoir être montrée.


 ActuSF : Y a-t-il un personnage que tu as créé que tu souhaiterais rencontrer dans la vraie vie ?
Ketty Steward : Non. Peu d’entre eux sont vraiment sympathiques. Certains me ressemblent trop et d’autres m’évoquent des personnes que j’ai vraiment croisées.
De plus, l’avantage avec les personnages qu’on fait vivre, c’est qu’on en tient plus ou moins bien les ficelles. On les voit venir et même si on s’y attache, on évite les déceptions. Qu’ils restent donc dans le monde des personnages !

 ActuSF : Tu as fait des interventions dans des conventions. Qu’est-ce qui te motive dans ce périlleux exercice ?
Ketty Steward : Peut-être cette frustration que j’’évoquais précédemment, de ne pas écrire des essais intelligents. A moins que ce ne soit une nostalgie des sermons que je disais enfant et adolescente à la chaire de l’église.
Probablement un peu des deux. J’aime me documenter sur un sujet, imaginer une approche originale pour le présenter, trembler au moment où je me rappelle que tout ça sera entendu et jugé par un public de connaisseurs. Enfin, j’aime le public des conventions SF, celui-là même dont l’indulgence m’a permis d’écrire des bêtises.


 ActuSF : Le petit Grégory, l’affaire Roman, qu’est-ce qui te fascine dans les faits divers ?
Ketty Steward : Les gens. Le petit Grégory, c’est à part. Il a fait partie de mon enfance, comme un frère de plus, un peu trop présent. Les histoires comme celle de Jean-Claude Roman m’intéressent parce qu’elles me parlent de moi et de nous tous. Des gens que leurs voisins, amis, famille, décrivent comme ordinaires et qui vont du jour au lendemain devenir des monstres. Ces individus nous rappellent que l’humain est imprévisible et qu’il est inutile de chercher à le réduire à une quelconque équation.
Pour quelqu’un qui écrit, c’est important de s’en souvenir. On a parfois tendance à imaginer des personnages un peu trop déterminés par leur milieu, leur métier, leur enfance. Rien n’est si simple.
 

Nathalie Ruas, Tony Sanchez

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