Interview Lauren Beukes
de Lauren Beukes
aux éditions

Auteurs : Lauren Beukes
Date de parution : avril 2014 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
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En avril dernier nous avons eu la chance de rencontrer l’auteur de science fiction sud africaine de Moxyland, les Lumineuses et Zoo City.

Actusf : Quels sont vos auteurs préférés et ceux qui vous ont influencé ? 
Lauren Beukes : Je lis beaucoup. Je pense qu’on devrait cultiver la promiscuité et emporter tous les livres au lit avec soi. (rire). Parmi mes influences, il y a Margaret Atwood, William Gibson, David Mitchell, Stephen King... J’aime les écrivains inventifs et qui me surprennent. 
 
Actusf : Il y a des liens dans vos livres avec l’univers de William Gibson. On songe notamment au Neuromancien. Quelle importance a-t-il pour vous ? 
Lauren Beukes : Je suis arrivée à Gibson très tard. J’ai commencé avec Identification des schémas qui donne un aperçu très vivant et très précis du monde. En le lisant, je voulais quitter cette réalité. C’était étrange, cool, intéressant, absolument irréel. 
Pour Le Neuromancien, je ne dirai pas qu’il a influencé mon livre puisque je ne l’avais pas lu quand je l’ai écrit. C’est plus global : Matrix, Second Life et tant d’autres livres/films/jeux vidéos lui doivent beaucoup. Son influence s’étend sur la société entière et sur le futur. 
 
Actusf : Moxyland est votre premier roman ? Comment l’idée vous est-elle venue ?
Lauren Beukes  : Je me suis dit : de quelle manière l’histoire se répète-t-elle ? Comment sommes-nous hantés par le passé ? Et pourquoi finit-il toujours par revenir quoiqu’on fasse ? J’ai évidemment pensé à l’apartheid : un régime terrible basé sur des relations malsaines entre noirs et blancs. Je voulais savoir comment ça se passerait si un tel système se remettait en place... 
Aujourd’hui la technologie a un pouvoir de séduction totale et globale sur nos vies. On laisse filer tous nos droits pour avoir ce confort. Parallèlement à ça, les gouvernements utilisent la peur pour nous contrôler. Ils agitent le spectre du terrorisme, exactement comme durant l’apartheid ou l’on nous faisait craindre une attaque des noirs sur le pays. Cela leur permet de justifier la violence et les bavures policières. 
 
Actusf : Pourquoi avoir voulu faire de la science fiction ?
Lauren Beukes : Vous savez, je voulais seulement écrire. Ce sont les gens qui décident « ça c’est de la science-fiction ». Ca ne me pose pas de souci. J’aurais pu situer l’action en 2008 mais utiliser des éléments fantastiques et les mélanger avec le futur proche était une belle expérience dans Moxyland. Et pareil pour la magie noire dans Zoo City ou les voyages dans le temps dans Les Lumineuses.
Moxyland est mon premier roman et maintenant, cinq ans plus tard, il me semble encore plus actuel. On a vraiment glissé vers la perte de nos droits face à la technologie. Et ça m’effraie. Il y a d’autres choses que je n’avais pas prédites qui me font encore plus peur comme les robots tueurs venus du ciel. Je n’avais pas imaginé les drones. Pour moi la science-fiction sert avant tout à parler de l’humanité et de la manière dont cette dernière et l’esprit humain ont réussi à perdurer face à la technologie. Elle a évidement aussi le potentiel de générer du bien-être même si mon roman est plutôt pessimiste. Je me considère comme une optimiste pragmatique. Ce roman n’est pas tant une prédiction qu’un avertissement.
 
Actusf : Cinq ans plus tard, quel regard portez vous sur lui ?
Lauren Beukes : Je n’avais pas prédit twitter alors qu’il joue un rôle énorme aujourd’hui dans ma vie. On m’a récemment fait la remarque suivante : Moxyland est une véritable capture d’écran, un arrêt sur image sur 2008 et sur le crash financier. Prenons par exemple le personnage de Tendeka. Dans le roman, il se retrouve isolé. Aujourd’hui, ce ne serait plus possible. Il n’aurait plus la sensation d’être seul dans son coin parce qu’il serait très bien connecté à un réseau qui lui apporterait du soutien et de l’aide. S’il y a quelque chose que je devrais changer, ce serait le point là.
 
Et puis il y a des choses que j’avais imaginé et qui sont arrivées. Dans Moxyland, il y a une scène où des manifestants se rassemblent et reçoivent tous le même message : « vous êtes à une manifestation illégale, nous avons vos numéros ». Cela s’est passé en Ukraine il y a deux mois.
 
Actusf : Quel est votre rapport à l’Afrique de sud ? Votre regard sur votre pays ? 
Lauren Beukes : Nous avons un passé très sombre. Nous connaissons la démocratie depuis 20 ans seulement. Certains problèmes n’ont pas été résolu et il faudra des générations pour les résoudre. Je suis consciente d’être une sud-africaine blanche et j’en ai bénéficié… Ce n’était pas mon choix. Je ne me sens pas coupable mais responsable. D’ailleurs cet héritage douloureux se retrouve dans deux autres romans. Quant à Moxyland, s’il en parle bien évidemment, il évoque aussi des problèmes qui sont devenus mondiaux : gouvernements corrompus, surveillance extrême, importances des téléphones portables...
 
Actusf : Vous avez reçu le prix Arthur C Clarke ? Comment l’avez-vous vécu ? Comme une reconnaissance ?
Lauren Beukes : J’étais à la cérémonie avec mon frère. Je ne m’attendais absolument pas à gagner. Ian McDonald était pour moi celui qui allait gagner et j’étais en paix avec cette idée. Je me suis dit que ça ne pouvait pas être mon nom dans l’enveloppe, que j’étais nominée et que c’était déjà un honneur. Quand ils ont annoncé les résultats, j’étais choquée (rires). Mon frère a dû me pousser vers la scène où j’ai dû inventer mon discours car j’avais oublié mon petit papier derrière moi. C’était un moment incroyable, d’autant plus que j’étais la première gagnante africaine. J’en tremblais encore des jours après. C’était merveilleux.
 
Actusf : Sur quoi travaillez vous actuellement ?
Lauren Beukes : Je viens tout juste de finir mon nouveau livre, Broken Monsters qui se déroule à Détroit aux Etats Unis. Il parle de la naissance et de la mort du rêve américain, et des rêves en général. C’est l’histoire de meurtres étranges. Le héros est un détective qui doit enquêter sur des meurtres horribles. Le premier corps est un petit garçon coupé en deux dont une partie est attaché à un cerf. Cinq vies se télescopent au sein de Détroit. C’est vraiment très étrange. Mais à quoi vous attendiez vous de ma part ? (rires)
 

Jérôme Vincent

PS : Merci à Pauline Badier pour le coup de main sur la traduction.