Interview Laurent Courau (2006)
de Laurent Courau
aux éditions ActuSF
Genre : Fantastique

Auteurs : Laurent Courau
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Parution en vo : septembre 2006

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Interview : Laurent Courau

Ancien rédacteur en chef de La Spirale, webzine culte de la cyberculture qui l’avait amené à la rencontre de tout ce que l’underground compte de subcultures, Laurent Courau est parti à la rencontre des vampyres. Simples gothiques en version un peu plus hardcore ou nouveaux illuminatii des ténèbres ? Un choix qui pourrait paraître insolite pour un homme qui s’est déjà frotté à des communautés autrement plus exotiques. Explication…

ActuSF :
La première question qui s’impose, c’est pourquoi, de toutes les subcultures de l’underground, avoir choisi de t’intéresser plus spécialement aux vampyres ?

Laurent Courau : Tout simplement, suite à ma rencontre avec les Hidden Shadows, un clan de vampyres de Spanish Harlem, que m’a présenté Lukas Zpira en juillet 2002. La découverte de cette famille, en grande partie composée de membres des minorités portoricaines et afro-américaines new-yorkaises, et la manière dont ils associaient un mythe européen, voire même victorien, à leur culture urbaine m’a tout de suite donné envie d’en savoir plus. Ce qui s’est concrétisé quelques mois plus tard avec la commande d’un reportage de neuf minutes sur les Hidden Shadows par les rédacteurs en chef de l’émission Tracks sur Arte. Par le biais de rencontres, l’aventure s’est ensuite poursuivie pour s’étaler sur quatre années et donner naissance à un film* documentaire annoncé pour la fin de l’année et à ce livre qui le précède.

Au-delà de l’aspect purement folklorique (les tatouages, les crocs et leurs fêtes orgiaques, voire sanglantes), je trouve passionnant qu’une subculture s’inspire d’un archétype fictionnel, directement issu de la littérature et du cinéma fantastique. Ca me semble tout à fait symptomatique de l’éclatement de la réalité consensuelle au sein du monde occidental, de l’importance croissante de l’imaginaire dans nos sociétés. Les sociologues et les médias nous parlent depuis de nombreuses années de la désagrégation du tissu social. A leur manière et aussi inquiétant que cela puisse paraître, les vampyres répondent à cette demande de liens communautaires au travers de leurs familles et de leurs clans. Et ils recréent aussi un peu de rêve là où on en manque cruellement, dans les ghettos et les immenses banlieues pavillonnaires US.

Thomas Bégeault du fanzine cyberpunk Num-R-Ik m’a fait très justement remarquer que les vampyres auraient leur place dans un roman de William Gibson. Je ne peux qu’acquiescer, en ajoutant que je les verrais bien aussi chez Norman Spinrad, Richard Kadrey, Pat Cadigan ou Neal Stephenson. Cette combinaison d’un mode de vie semi nocturne, de tribalisme et d’un mysticisme sombre qui emprunte à la fois à Aleister Cowley, Anne Rice, Blade et Bram Stoker sort clairement des limites du commun, y compris en matière de contre-cuture où l’on pensait avoir tout vu. Comme quoi le futur se cache toujours là où on ne l’attend pas.

Ce n’est d’ailleurs que plus tard, en grattant derrière la surface des choses, que j’ai vraiment découvert la spiritualité qui sous-tend la subculture vampyrique et par la même occasion ses liens avec des traditions occultes plus anciennes. On peut retracer une sorte de filiation entre eux et les cercles ésotériques anglais de la fin du 19ème siècle que fréquentait Bram Stoker, l’auteur de Dracula. Une filiation qui passe entre autres par Aleister Crowley, son disciple californien Jack Parson, Anton LaVey de l’Eglise de Satan et Michael Aquino du Temple de Set.

Finalement et pour répondre à ta question, c’est l’association de tout ces éléments qui m’a donné envie de travailler sur un sujet que je continue à trouver particulièrement riche et représentatif de notre époque, au-delà des clichés horrifiques que j’adore par ailleurs.

ActuSF : La manière dont tu dépeins ces vampyres, et dont Lukas Zpira les photographie, est très flatteuse – mettant l’accent sur un côté très "romantique" du milieu. Pourtant quand on se rend sur le site de Michelle Belanger, qui est un des piliers de la communauté, et qu’on regarde les photos de la House Kheperu, la réalité semble beaucoup plus prosaïque (pour le dire avec bienveillance). Qu’est ce qui fait qu’ils sont un peu plus qu’une forme un peu hardcore de geeks ?
Laurent Courau : Il existe de nombreuses familles de vampyres, généralement regroupées par quartiers ou localités. Les Hidden Shadows sont basés à Harlem, la House Panthion dans le Bronx, la House Sahjaza dans le bas de la ville. Toutes sont différentes. D’un point de vue esthétique, les nosferatus new-yorkais sont certainement parmi les plus marquants. Ce sont aussi les plus nombreux avec plus de soixante clans dans la périphérie de la ville et ce sont en tout cas ceux sur lesquels nous nous sommes le plus attardés. New York est de facto la capitale nocturne par excellence. C’est à la fois une mégapole corrompue et décadente qui ne s’arrête jamais de fonctionner, jour et nuit, et le modèle originel de Gotham, la ville de Batman. Elle a vraiment toutes les qualités pour constituer, comme les vampyres se plaisent à l’appeler, la Rome vampyrique.

Pour en revenir à d’autres familles, comme la House Kheperu de Michelle Belanger, leurs looks et leurs poses sont certes moins étudiés. Mais il faut aussi prendre en compte leur environnement immédiat. Je doute que les habitants de la ville de Colombus dans l’Ohio soient aussi tolérants ou blasés que les new-yorkais en matière d’excentricité vestimentaire et comportementale. Un adolescent s’est récemment fait tuer en Floride à la sortie d’un supermarché, simplement parce qu’il arborait une paire de crocs de vampire. Ceci expliquant peut-être que les vampyres qui ne vivent pas à New York, Chicago ou Los Angeles se fassent plus discrets. On résume souvent les Etats-Unis à leurs grandes villes, mais selon les régions, on n’est parfois pas loin de l’ambiance du film Délivrance de John Boorman. En Louisiane, les membres de la House Crimson Blade doivent ainsi organiser des soirées spéciales pour que les vampyres, mais aussi toutes les personnes "différentes", puissent se retrouver et faire la fête en sécurité, à l’abri des rednecks locaux qui ne manqueraient pas de les lyncher s’ils en avaient l’occasion.

ActuSF : Lorsqu’on lit les différentes interviews des membres de la communauté, on pense évidemment aux différents groupes se réclamant des magiciens du Chaos (comme le fait par exemple Alan Moore). Quelle est la place des vampyres dans cette communauté magicke ?
Laurent Courau : Les vampyres font partie d’une grande vague de retour vers l’occultisme et l’ésoterisme dont on commence à sentir les effets dans l’ensemble de la sphère pop culturelle. Ce qui transparait nettement chez des auteurs de comics comme Alan Moore que tu cites ou chez Grant Morrison. Le phénomène vampyrique étant récent (à peine plus d’une dizaine d’années) et par essence discret, il est encore difficile de le situer dans la nébuleuse occulte. D’autant plus que différentes traditions et spiritualités cohabitent au sein de la communauté, ce qui ne va pas toujours sans tensions entre les adeptes de voies ’lumineuses", comme celle de la House Kheperu qui est très tournée vers la méditation et un travail sur les énergies inspiré du taoïsme ou du bouddhisme, et des courants plus sombres comme le Temple du Vampire qui annonce pour bientôt la Moisson Finale où les Grands Anciens reviendront sur terre pour occuper leurs trônes. Mais il est d’ors et déjà clair que ce phénomène est trop important pour être longtemps ignoré par les traditions magiques déjà en place.

ActuSF : Est-ce que le côté composite de leur subculture – qu’ils revendiquent – d’ailleurs pleinement, ne paraît pas un peu artificiel ?
Laurent Courau : En tant qu’Européens, nous sommes évidemment plus proches de nos racines et de notre histoire, certains diraient de notre passé. Ce qui peut parfois constituer un frein. Les Américains s’embarrassent moins de ce genre de conventions, de ce qui paraître artificiel par rapport des références historiques et culturelles. Leur souci de cohérence ne se situe pas au même niveau, ils sont plus immédiatement dans l’action. Ce qui explique sans doute l’émergence de nombreux mouvements culturels importants des décennies passées aux USA, par exemple le hip hop dans le Bronx, la techno à Detroit, la house à Chicago et le punk dans le Lower East Side new-yorkais) qui fut ensuite repris par les Anglais avec le succès qu’on lui connaît). Ce dynamisme des marges et des minorités constitue pour moi la vraie richesse du pays.

Je me souviens d’une interview à la sortie du livre avec un journaliste envoyé par un titre de la presse branchée parisienne qui voulait à tout prix savoir si je croyais au discours des vampyres et si j’avais assisté à des manifestations paranormales dignes de me convaincre. Questions stupides, l’histoire n’est pas là. Non, je ne crois pas à l’existence de mort-vivants qui sortiraient de leurs tombeaux la nuit pour se nourrir du sang des vivants, mais je crois par contre à l’existence d’une subculture inspirée par ce mythe. Et ça me semble déjà en soi plus qu’intéressant. Pour faire un parallèle, il m’est arrivé de passer par Lourdes et d’assister à certains transports de fidèles. Sur le moment, je n’avais pas besoin de me sentir habité par la foi pour être impressionné par ce qui se déroulait sous mes yeux.

En résumé, lorsqu’un phénomène me touche, j’ai du mal à le considérer comme "artificiel". Et les branchés peuvent toujours se gausser. On en reparlera le jour où ils oseront mettre le nez hors du triangle Bastille - Belleville - République.

ActuSF : Au fond, quel est leur message ?
Laurent Courau : Il est difficile de parler d’un message, car les vampyres n’ont pas pour vocation de s’adresser au monde extérieur. Tout au plus, ils invitent ceux qui se reconnaissent dans le modèle qu’ils proposent à les rejoindre au sein de leur communauté. Ce qui peut se faire en intégrant un clan ou tout simplement en fréquentant la scène, ses soirées et ses lieux de rendez-vous. Father Sebastiaan et Michelle Belanger ont publié plusieurs livres, mais ceux-ci ne font qu’effleurer la surface des choses. Comme dans tous les cercles initiatiques, le vrai savoir est réservé aux seuls initiés. Il se transmet oralement. Lors de notre immersion, nous avons pu avoir accès à de nombreux textes et filmer certains rituels jusque-là strictement interdits aux profanes, mais le coeur de leur tradition ne nous a pas été entièrement révélé. Ceci dit, le livre regorge d’indices sur les traditions passées et présentes pour ceux qui savent lire entre les lignes.

ActuSF : En lisant les interviews, notamment celle de Father Sebastiaan, on devine que la communauté poursuit un but bien précis, sur lequel ils restent d’ailleurs très discrets. Lequel à ton avis ?
Laurent Courau : Certains vampyres, dont fait partie Father Sebastiaan, croient en l’existence de lignées vampyriques dont les héritiers seraient aujourd’hui disséminés sur la planète entière. Selon la tradition Strigoi Vii, on ne devient pas vampyre. Ca fait partie de la nature même de l’individu, c’est quelque chose que l’on porte en soi depuis la naissance et qui se révèle à l’adolescence, ou suite à un choc traumatique. Jack Dean Strauss, le fondateur du Fang Club de Los Angeles, m’a dit en avoir pris conscience après un accident routier qui lui a valu un long séjour dans le coma. En reprenant conscience, il a réalisé que sa perception du monde avait changé et a cherché à comprendre ce qui lui arrivait. La révélation de cette nature profonde, qu’ils appellent l’Eveil, peut constituer un passage difficile. Et un de leurs buts avoués est de porter assistance à leurs congénères isolés en les aidant à se révéler et à affirmer leur vraie nature.

ActuSF : On est frappé aussi de voir à quel point ils contrôlent leur image et leur communication, notamment en dosant très soigneusement ce qu’ils disent ou ne disent pas. En cela, sont-ils un pur produit de la culture de masse ?
Laurent Courau : La manière dont ils gèrent leur image peut nous sembler surprenante, mais elle est aussi justifiée par certaines pressions médiatiques. La disparition de la journaliste Susan Walsh qui enquêtait en 1996 sur les premiers clans de l’East Village new-yorkais et les meurtres perpétrés à la même époque par le Kentucky Vampire Clan de Rod Ferrell avait attiré l’attention des médias américains qui s’en étaient donné à coeur joie à grand renfort de manchettes sensationnalistes. Suite à ça, certaines figures de la scène, dont de nouveau Father Sebastiaan et Michelle Belanger, ont choisi de prendre la parole publiquement afin d’expliquer que non, ils ne kidnappaient pas d’enfants pour les immoler à la gloire de Satan et que non, ils n’attaquaient pas non plus de vierges la nuit aux détours de ruelles sombres.

Quelque part, ça rejoint ce que je disais plus haut sur les agressions parfois meurtrières dont ont été victimes les vampyres. L’Amérique est le pays des extrêmes et les choses peuvent s’y retourner de manière très brutale. Il y a des vampyres, mais autant, sinon plus, de chasseurs de vampyres potentiels. De là, cette nécessité de gérer leur image et leur communication. Ce qui me semble sage dans un pays où les armes sont en vente libre et où le taux d’alphabétisation n’est pas des plus élevés.

ActuSF : Ne sont-ils que des recycleurs ?
Laurent Courau : Bien sûr, les vampyres recyclent. Mais qui ne le fait pas ? Je ne connais pas de mouvement pop ou subculturels né du néant. Pour ne prendre que cet exemple, le critique rock Greil Marcus reliait le mouvement punk aux situationnistes, aux dadaïstes et aux premiers gnostiques chrétiens (!) dans son essai Lipstick Traces.

Au moins, on ne peut pas retirer aux vampyres la capacité d’innover en s’inventant une subculture à part entière. Ce qui n’est pas le cas de la culture populaire mainstream qui digère les mouvements de fond en provenance des marges pour les recracher sur les rayons des supermarchés culturels, non sans les avoir auparavant vidés de toute substance active. Et encore moins celui d’un art contemporain qui n’a globalement plus pour seule fonction que de divertir les élites.

Nous vivons une époque marquée par une nouvelle forme de totalitarisme économique et médiatique. Ce que des auteurs de fiction spéculative comme JG Ballard, Norman Spinrad ou John Brunner avaient annoncé dès la fin des années 60. On est prié de ne pas sortir du rang, de travailler et de consommer en restant bien gentiment devant son poste de télévision. Dehors, c’est dangereux, il y a des sauvageons et des violeurs d’enfants.

Dans ce contexte, les vampyres me semblent constituer un défi sympathique et rafraîchissant au statu quo. Faire sécession avec l’espèce humaine, c’est aussi refuser de reconnaître ses règles et ses normes. Ce qui ne me semble pas forcément être une mauvaise idée par les temps qui courent. Mais les fans de Paris Hilton et de Julie Lescaut ont tout à fait le droit de ne pas être d’accord avec moi. Aucune loi interdit le suicide mental, bien au contraire.

ActuSF : Les vampyres revendiquent parmi leurs influences des films comme Blade, les jeux de rôles White Wolf, et ça n’est qu’en second lieu qu’ils se sont rattachés à des mouvances de la pop culture un peu moins innocentes. Comment, du coup, sont ils perçus par ses autres mouvances, comme la scène fétichiste ou SM, les mages du Chaos ou les néopaganistes ?
Laurent Courau : Si on prend le cas de New-York et de la plupart des grandes villes nord-américaines, les scènes gothiques, vampyriques et fétichistes ont fusionné au point de ne plus constituer qu’une grande scène dark qui réunit toutes ces composantes. La plupart des soirées gothiques comportent dorénavant une "playroom" équipée avec les gadgets habituels : pilori, croix de Saint André, etc. De nombreuses dominatrices professionnelles fréquentent la scène vampyre. Aujourd’hui, tout se mélange. Nous avons par exemple filmé Michelle Belanger, Father Sebastiaan et le Vampire Don Henrie à l’occasion d’une conférence qu’ils donnaient au Paddles, un des grands clubs SM de Manhattan.

Pour ce qui est de la magie, de nombreux vampyres se considèrent comme néo-païens ou s’intéressent à la magie du chaos. De nouveau, la scène occulte nord-américaine mélange allégrement les traditions. Ce qui se vérifie dans des ouvrages comme Book of Lies, le guide magick et occulte de Richard Metzger du site Disinformation.com. De nombreux courants ne sont plus aussi hermétiques qu’ils l’ont été par le passé. Les frontières sont plus floues qu’auparavant. Beaucoup de choses ont évolué durant la seconde moitié du vingtième siècle et on assiste en même temps que l’expansion de la communauté vampyrique à la montée d’une nouvelle génération d’occultistes en herbe qui se prépare à son tour à modifier la donne.

Certes, les adeptes d’un hermétisme pur et dur ne vont pas apprécier. Mais on ne peut pas empêcher la société et les cultures d’évoluer, y compris sur ce terrain.

ActuSF : Est-ce qu’on peut mettre en parallèle leur nature de vampyre, avec le fait qu’ils semblent se nourrir de toutes les composantes culturelles qui les intéresse pour se créer à partir du néant ? Comme s’ils vampirisaient la culture pop ?
Laurent Courau : Mais justement, ils ne se créent pas à partir du néant, mais d’une foule de références pop culturelles. Et c’est en ça qu’ils me semblent particulièrement représentatifs de l’époque. Nous vivons à l’ère du sampling et du copier/coller. Le hip hop ou la techno ont aussi vampirisé les musiques des décennies précédentes. Là où les vampyres se distinguent, c’est en additionnant des éléments issus de l’occultisme et des domaines de l’imaginaire à une subculture éminemment urbaine. Comme si la réalité culturelle de notre époque ne leur suffisait plus et qu’ils choisissaient d’y incorporer des éléments fictionnels afin de l’enrichir et de la remodeler à leur guise.

ActuSF : Les vampyres s’organisent autour d’une communauté très cohérente, mais prônent avant tout l’épanouissement individuel. Ce n’est pas un peu paradoxal ?
Laurent Courau : Certains vampyres fonctionnent à l’extérieur des clans et des familles. La communauté les reconnaît sous l’appellation de "rônins", d’après le mot japonais qui qualifie les samouraïs errants, séparés de leur seigneur. Mais la plupart des vampyres choisissent toutefois d’intégrer un groupe, un clan. Ca participe d’un tribalisme somme toute classique. L’individu rejoint une tribu qui le protège et qu’il contribue à renforcer en s’améliorant à son contact en retour. Il y a aussi quelque chose de l’ordre du rite de passage. Les vampyres les plus âgés ont souvent tendance à s’éloigner du clan qui les a accueilli lors de leurs premiers pas sur la scène, sans pour autant quitter la communauté.

Le système clanique en vogue chez les vampyres doit aussi beaucoup au jeu de rôle Vampire : La Mascarade qui a énormément influencé la scène à ses débuts. Au fil des parties, le joueur choisissait un clan dans les caractéristiques duquel il se reconnaissait. Le jeu a aujourd’hui été dépassé par une forme de réalité, mais son influence perdure.

ActuSF : On sent nettement chez les Européens que tu interviewes (notamment Nicolas C. et Jean-Paul Bourre), sinon un vague mépris, du moins de la perplexité quant à la philosophie vampyrique telle qu’elle est formalisée par Father Sebastiaan et l’Ordo Strigoi Vii, comment expliques tu cela ?
Laurent Courau : Du mépris, je ne crois pas. Du moins, ce n’est pas ce que j’ai ressenti. Mais il y a peut-être la tentation de l’éternelle querelle des anciens et des modernes. Jean-Paul Bourre avait étudié les cultes vampiriques européens dans son livre Le culte du vampire aujourd’hui, publié en 1983 (réédité cette année par les Editions INRI de Marcos Drake : www.editions-inri.com). Voir débarquer toute une mouvance avec ses propres codes, ses propres traditions et ses signes de reconnaissance, ne peut que l’interpeler et l’amener à se questionner.

Le cas de Nicolas C. est un peu différent. Le surnom de "Vampire de Paris", qui lui a été attribué par les médias anglo-saxons suite à son affaire criminelle, l’a amené à devoir se positionner vis à vis de la nouvelle scène vampyrique. Mais il a toujours été clair sur sa non-appartenance à cette communauté. Sa spiritualité a plus à voir avec un satanisme traditionnel. Ce qui ne l’empêche pas d’entretenir des liens d’amitié avec Father Sebastiaan.

ActuSF : Il y a un point que tu évoques avec Gabrielle St Eve (qui est une figure plus ou moins périphérique de la scène vampyrique), c’est la fascination pour l’Europe et son histoire. Comment expliques tu cette fascination pour le passé pour une communauté qui semble pourtant s’inscrire si parfaitement dans le paysage des subcultures contemporaines ?
Laurent Courau : Tout simplement parce que les racines de l’archétype vampirique, tel que nous le connaissons au travers de la littérature et du cinéma fantastiques, sont européennes. Le Comte Dracula a pour modèle Vlad Tepesch, dit Vlad l’Empaleur, un voïvode de de Valachie du XVe siècle. Il est difficile de faire plus européen. C’est aussi le cas de nombreuses courants ésotériques qui inspirent les vampyres. Je pense par exemple à certaines traditions alchimiques ou maçonniques. Les amateurs connaissent les légendes qui courent autour de Casanova, de Cagliostro et bien sûr du Comte de Saint Germain. Celles-ci sont principalement ancrées autour de Venise.

Pour conclure, bien que l’archétype se soit modernisé au travers de films comme Blade ou Génération perdue, l’Europe reste la source en matière de vampirisme. Qu’est-ce qui a fait le succès mondial de Dracula, sinon les films anglais de la Hammer dans les années 60 ? Armand, Lestat et la plupart des personnages d’Anne Rice sont eux aussi originaires du vieux continent. Elle situe d’ailleurs une grande partie de leurs aventures à la Nouvelle-Orléans, la ville la plus française des USA. Après, on peut éventuellement discuter des éventuelles origines égyptiennes ou summériennes des vampires, mais c’est un autre débat que nous laisserons pour l’heure aux spécialistes.

ActuSF : En dépit de l’ouverture d’esprit dont ils font montre dans leurs discours, il y a tout de même chez les vampyres la récurrence de cette notion d’être au sommet de la chaîne alimentaire, ou d’être des créatures à part – plus éveillées, plus sensibles. N’est-ce pas flirter avec des idées un peu dangereuses ?
Laurent Courau : Pour le moment, il n’existe pas de connexion directe entre la scène vampyrique et les idéologies auxquelles tu fais référence. La mixité ethnique de la scène américaine a d’ailleurs de quoi rebuter les nostalgiques des années 30. Mais rien ne dit que ce ne sera pas le cas dans le futur. Le vampyrisme touchant actuellement le nord de l’Europe ou les anciens pays du bloc de l’Est où les néofascistes sont très actifs, on peut s’interroger sur une éventuelle récupération de ce mouvement. Ca ne serait pas la première fois que cela se produirait. On se souvient de la récupération au tournant des années 80 d’une partie du mouvement skinhead par le National Front et le British Movement anglais.

Mais on en reste encore très loin pour le moment et il serait complètement mensonger d’assimiler les vampyres à un quelconque courant politique. De toute manière, ils me semblent beaucoup trop chaotiques pour être récupérés.

ActuSF : Est-ce que, eux-mêmes, se définiraient comme des post-humains, ou peut-on les inclure dans le maillage de ces différentes mouvances qui se définissent par rapport à la post-humanité (comme les Extropiens, les Transhumains, etc…) ?
Laurent Courau : Il y a là aussi des variations dans la manière dont les vampyres perçoivent leur nature. Pour certains, il s’agit d’une légère mutation de leur enveloppe physique. Pour d’autres, la différence avec l’être humain lambda se situe à un niveau métaphysique ou spirituel. Ce qui peut être l’héritage d’une longue chaîne de réincarnations.

Alors oui, on peut les inclure dans les différentes mouvances post-humaines, puisqu’ils ne se considèrent plus exactement comme humains. Mais la plupart des courants post-humains, et notamment ceux que tu cites, se réfèrent à des arguments technologiques, ce qui n’est clairement pas le cas des vampyres pour qui la vérité se situe bien au-delà du champ scientifique.

Ceci dit, je ne serais pas surpris par l’apparition de nouvelles mouvances marginales et extrêmes associant étroitement le scientifique et le spirituel. Et je ne parle pas des lecteurs de Pierre Teilhard de Chardin. Si tu veux mon avis, elles sont même déjà là... Il reste maintenant à les débusquer. La fête n’est pas finie. Nous vivons vraiment une époque merveilleuse !

Eric Holstein