Interview : Lilian Peschet pour La Brigade des Loups
de Lilian Peschet
aux éditions

Auteurs : Lilian Peschet
Date de parution : février 2015 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Bertrand Campeis est allé à la rencontre de Lilian Peschet pour l’interroger sur la Brigade des Loups, son cycle de 6 romans dont l’intrigue se déroule à Bucarest en Roumanie. Entre deux enquêtes de crimes lupins, l’auteur se livre.

Bertrand n’est pas un agent, il est journaliste. L’agent de liaison est restée vague sur la manière dont il traverse les mondes, mais il peut se rendre n’importe où. Grâce à cette faculté, il joue le rôle d’indic. Parait que c’est pas trop risqué. La preuve, il le fait depuis plus de dix ans, sans jamais avoir été blessé.
 
À moins qu’il soit doué.
 
Bertrand est un homme de bonne compagnie, souriant, chaleureux, il met à l’aise facilement. Puis il est dans le milieu depuis si longtemps, qu’il a des centaines d’anecdotes. Pour ne pas trop m’impressionner, l’agent de liaison lui a demandé de la boucler un peu, prétextant que j’étais un bleu. Résultat, depuis une heure, nous parcourons les rues de Bucarest sans échanger le moindre mot.
 
— Qu’est-ce qu’on fait là au juste ? Demandai-je.
 
— Je dois t’interviewer.
 
— OK.
 
Bertrand apprécie tout particulièrement les interviews in situ, comprendre, emmener l’auteur dans son univers pour en parler.
 
Il commence :
 
— Pourquoi avoir choisi d’en faire une uchronie ? Était-ce volontaire dès le départ ou cela s’est-il imposé pendant le projet ?
 
— C’est l’uchronie qui m’a choisi. En commençant à travailler dessus, j’avais en tête le jeu Loups garous de World of Darkness, c’est-à-dire un monde comme le notre où les loups-garous seraient cachés. Sauf que les cacher, c’est un peu chiant. D’ailleurs les loups-garous, ils sont toujours en dehors de la société. Là, je voulais un monde où au contraire, ils seraient intégrés à la société, au quotidien. Bon bah là, y a pas à tortiller, fallait créer ce monde. Quitte à réécrire le nôtre.
 
Il enregistre mes réponses dans un appareil sur lequel est inscrit en gros « Tesla ».
 
— L’épidémie lycanthrope donc.
 
— Une bonne épidémie permet de réécrire l’histoire, d’autant qu’elle impacte tout le monde, chaque personne individuellement est touchée, du plus petit ouvrier au plus haut représentant politique ou patron d’une firme internationale. Face à la maladie, nous sommes tous égaux. Il suffit ensuite de faire agir les corps institutionnels : ministères, pays, organisations internationales et ça se met en place assez facilement.
 
— Le Lupus, une forme de Sida ? Parce que ça y fait penser.
 
— Y a de ça. Mais sans en faire une fiction préventive : si tu lis La Brigade, tu ne seras pas immunisé. Et finalement j’ai peu, voire pas du tout, parlé des moyens pour s’en protéger. Je suis resté sur une MST. Par contre, à titre personnel, quand je vois que les jeunes se protègent de moins en moins, que la prévention à l’école prend du plomb dans l’aile, je me dis qu’il faut parler du Sida sérieusement (ou en déconnant, si nécessaire) pour quand même pas oublier que ça craint.
 
— Et le nom Lupus ?
 
— Beaucoup m’en ont voulu. Surtout les fans de Docteur House.
 
— Je me doute. C’était pas bien malin.
 
— Sur le coup je pensais que les lecteurs s’habitueraient. Mais ça n’a pas été le cas pour tout le monde.
 
— Revenons à l’uchronie. Qu’est-ce que cela apporte à tes yeux d’auteur, et que penses-tu que cela apporte au lecteur ?
 
— Ça me fait un plus grand terrain de jeu. Idem pour le lecteur. À ceci près que ce terrain de jeu, est déformé par les valeurs que je souhaite mettre en avant. C’est donc mon terrain de jeu, dans lequel j’invite le lecteur à s’amuser.
 
Il se tourne vers moi, intrigué :
 
— Justement, par rapport à ces valeurs, y a-t-il un message que tu souhaitais faire passer à travers ton œuvre (peur de l’autre, des maladies, préjugés raciaux, etc.) ?
 
— Pas vraiment : je ne suis pas fan des bouquins militants, ni des histoires qui donnent les réponses. Je préfère travailler autour de thèmes qui me touchent, les mettre en scène, en faire mes moteurs. Le lecteur les voit. Mais il comprend qu’il s’agit du background. Il a le choix. Passer au travers ou se sentir touché, se poser des questions ou voir les choses autrement, ou refermer le livre et passer à autre chose. Je fais que proposer. Le lecteur dispose.
 
Il en sourit. À travers ces questions je devine qu’il est fan d’uchronie. Une chance. Il reprend :
 
— Quand tu parles de crimes lupins dès le premier épisode, c’est quelque chose de fréquent ?
 
— Je conçois les lupins comme une population ordinaire, ni plus violente, ni moins violente. Tiens, on aurait pu parler de la banlieue avec ce thème.
 
— Hum. Pourtant, le nombre d’affaires semble se multiplier malgré la mise en place de la Brigade.
 
— Tout dépend à quel moment nous sommes dans l’histoire…
 
Je me tourne vers l’agent de liaison, qui ne me file aucune indication.
 
Je reprends :
 
— Les Brigades ne préviennent pas les crimes, elles cherchent à les résoudre, grâce à leurs capacités spéciales.
 
— La série s’ouvre sur un meurtre. L’homicide est un crime représentatif ?
 
— Je trouvais la violence de celui-ci légitime. Et je savais qu’on reparlerait plus tard de la victime. Un vol aurait pu faire l’affaire, sauf que dans mon esprit, le loup-garou est davantage associé à la violence qu’à l’agilité.
 
— Ok, ok.
 
Nous traversons la rue et nous nous retrouvons devant le bâtiment qui héberge la Brigade des loups. J’aimerai en monter l’escalier, découvrir les bureaux, croiser mes personnages, en vrai, sauf qu’un coup d’œil à l’agent me fait comprendre qu’il n’en sera rien.
 
— Un QG plutôt habituel : un vieil immeuble, des bureaux, des cellules d’ailleurs ? Je ne me souviens pas.
 
— Je l’ai pas précisé.
 
— Ok. Reprenons : quand et comment as-tu eu l’idée de ce roman ?
 
— En 2010. Je m’en souviens comme si c’était hier. Cette année là, je suis allé au ciné et j’ai vu Wolfman (Réalisé par Joe Johnston, 2010). Je n’en suis pas revenu : moyen, avec un schéma narratif toujours un peu pareil, un peu rengaine, je crois me rappeler qu’il y avait quelques incohérences, mais au regard de la déception, je les ai oubliées.
 
— Ok, et à partir de là ?
 
— J’ai eu envie de sauver les loups-garous. De faire quelque chose de bien. De leur rendre hommage.
 
— C’est un peu présomptueux.
 
— Oui un peu. Mais bon, faut bien une grande ambition pour avancer un tout petit peu.
 
— Et cette idée de brigade ?
 
— C’est… ce sont, deux idées en fait. La première c’est que dans les films de loups-garous, c’est toujours le schéma du pignouf solitaire, mordu qui s’attaque à ses proches. Le loup-garou est un monstre unique. Un être en dehors de l’humanité. Dans la nature, un loup n’est jamais seul. Je suis parti de là : une meute. En étudiant les meutes j’ai découvert deux trois trucs sympa, comme les mâles alpha, l’organisation sociale, et sans vouloir en coller une tartine, je m’en suis inspiré. La seconde idée vient de mes goûts honteux pour les séries télé policières. Je me suis simplement dit : comment ça serait chanmé qu’une meute de loups-garous mène des enquêtes ! Et voilà, les fondations étaient là. Et là à commencer le vrai boulot : pitcher un univers, c’est fun, le tester en live, c’est mieux. J’ai donc écrit une nouvelle pour voir. Et dès le départ se sont imposées cette forme si ramassée et la parole à chaque personnage.
 
Bertrand enregistre tout. J’espère ne pas trop dire trop d’âneries, ni trop m’étaler comme le ferait un auteur vaniteux : je ne suis pas un habitué des interviews, et chaque fois, je suis un peu mal à l’aise.
 
— OK, poursuit-il.
 
Je jette un coup d’œil à l’agent, qui continue de marcher à nos côtés. Je ne sais pas où ils veulent en venir, mais je continue de me prêter au jeu.
 
— Comment as-tu travaillé : tes recherches, la phase d’écriture, le travail éditorial, le retour sur le manuscrit, le choix du feuilleton numérique ?
 
— Y a plein de questions là mine de rien.
 
— Bah ouais, c’est une interview.
 
— Oui, oui… Les recherches. Beaucoup sur le net. De la recherche des lieux, aux journaux, aux véhicules, enfin tous les détails ont été recherchés, vérifiés, validés, pour créer un sentiment de dépaysement. Toutefois, comme je m’intéresse surtout aux personnages, à leurs histoires, à leurs interactions, je n’ai mis que 20% de mes recherches dedans, peut-être 30. Je voulais que le lecteur se concentre sur chaque personnage, se choisisse son préféré et le suive durant l’aventure. C’était quoi après ?
 
— La phase d’écriture.
 
— Bin j’ai tapé au clavier. Durant deux ans je crois. Je mets souvent deux ans pour écrire quelque chose. Faudrait que je soigne ce handicap. Et après ?
 
— Le travail éditorial.
 
— Énorme. En fait, lorsque j’ai soumis La Brigade, il manquait deux épisodes. J’ai toutefois tenté ma chance en fournissant un plan détaillé. Quand la série a été acceptée, Aude Bourdeau, directrice de la collection, a repris l’univers, les personnages, les épisodes écrits et à venir, pour tout vérifier. Ensemble, nous avons passé un temps fou à tout retravailler pour aboutir aux épisodes finaux. Un travail titanesque. Je la remercie au passage car sans elle, la série n’aurait pas connu un tel succès.
 
— Le retour tu viens un peu d’en parler. Le choix du feuilleton ?
 
— C’était pas vraiment un choix. J’étais parti sur 6 nouvelles, avec une structure forte (50 000 sec max au début). C’était donc dans les gênes du projet. Reste qu’à 50 000, c’était bien trop peu pour les trois quarts des éditeurs de feuilleton (qui préfèrent des épisodes plus longs). Il a fallu attendre qu’un éditeur se lance sur les petites séries pour que je tente ma chance. C’était Voy’el. Ça marché.
 
Une sirène retentit. Dans le QG, des ombres s’activent et passent devant les fenêtres. Je chuchote :
 
— Un crime…
 
— Parfait, s’exclame Bertand. Nous allons les suivre.
 
Quatre personnes sortent du bâtiment au moment où un véhicule se gare devant l’entrée. Tandis que les policiers lupins grimpent à l’intérieur, je reconnais Vasile.
 
Bertrand également.
 
— Vasile, un rapport avec la bande ?
 
— …
 
— OK, OK.
 
Nous montons dans un taxi et tandis que l’agent ordonne au conducteur de suivre la voiture de police.
 
Nous prenons les beaux quartiers, avec ses avenues larges, vides, longées par des zones pavillonnaires.
 
La voiture de police se gare devant une maison bourgeoise de deux étages. Le portail noir n’est pas sans me rappeler celui du Docteur Oenescu.
 
Le taxi s’arrête à bonne distance et nous apercevons la Brigade se déployer sur les lieux. Les voir agir en vrai est incroyable. Ils sont tels que je les imaginais. J’aimerai sauter de mon siège, aller à leur rencontre, les découvrir, discuter avec eux, échanger avec mes créatures.
 
— Pour conclure, les moyens de te suivre au quotidien ?
 
— Pour me suivre, j’ai un compte Facebook, une page, un compte Twitter (@lilianPCB), mais je suis de moins en moins présent dessus faute au boulot à côté. En parallèle, j’ai un blog où je chronique mes lectures et où je teste des univers, et j’ai mis en place un site mort-vivant qui contient ma bibliographie.
 
— Et les projets sur lesquels tu travailles ?
 
— Une nouvelle série, Empenn, titre provisoire, très casse-gueule, de 4 épisodes (ou 5 si je m’étale beaucoup), où il sera question de biotechnologies, de mort, d’enquêtes et… un truc là…
 
L’agent de liaison m’interrompt :
 
— Il fait ses classes au 38 quai des orfèvres.
 
— Voilà, comme le dit la madame… dis-je.
 
— La Police de l’Imaginaire ? S’étonne Bertrand.
 
— Elle-même, conclut l’agent. La ballade a suffisamment duré. Nous rentrons maintenant.
 
— Mais j’ai d’autres questions.
 
— Ça suffit. Nous rentrons.
 
— Je pourrais voir la Brigade ? Demandai-je.
 
— Et provoquer une rupture dans l’Imaginarium qui annihilerait toute vie sur tous les mondes ? Mais bien sûr.
 
Je déteste cet agent de liaison.
 

Bertrand Campeis