Interview Lorris Murail
de Lorris Murail
aux éditions
Genre : Interview

Auteurs : Lorris Murail
Date de parution : mars 2013 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Lorris Murail fait le point sur sa carrière : de ses débuts d’écriture en passant par sa casquette d’éditeur, ses romans pour la jeunesse et enfin ses derniers livres : Urbik/Orbik et la trilogie Les Cornes d’ivoire.

Actusf : Quels sont les romans et les auteurs qui vous ont marqué jeune et influencé ?
Lorris Murail : Je vous passe la prime jeunesse, comtesse de Ségur et l’excellent James Oliver Curwood. Ensuite, sans doute, Maurice Leblanc (Arsène Lupin). Mais si certains m’ont influencé, je les ai lus plus tard. Par exemple Lovecraft et Borges. Enfin, ces influences-là, je présume, ne se détectent plus aujourd’hui. Sait-on toujours, d’ailleurs, ce qui vous marque et influence ? On peut prendre partout, y compris dans les choses les plus éloignées de soi.
 
 
Actusf : Quand avez-vous commencé à écrire ?
Lorris Murail : Dans l’adolescence, vers quinze ans je crois. De très petits textes d’abord. La moindre nouvelle semblait déjà un Himalaya.
 
 
Actusf : Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire de la science fiction ? Et aujourd’hui encore ?
Lorris Murail : J’imagine qu’avant d’être auteur, on est lecteur. À partir d’un certain moment, je ne lisais plus guère que de la science-fiction. J’ai moins eu envie d’écrire qu’envie d’écrire de la SF. Sans doute sans elle n’aurais-je pas même commencé. À vingt ans, je n’imaginais pas pouvoir écrire un jour autre chose. Finalement, comme vous le remarquez plus loin, je n’en ai pas écrit tant que ça. Aujourd’hui, il m’arrive d’en écrire de nouveau. En revanche, je n’en lis presque plus. Je lis des choses qui me répugnaient presque autrefois (Hugo, Zola), puis plus ou moins n’importe quoi. Je crois qu’il faut lire au hasard. Bachelard le disait et faisait ainsi, me semble-t-il.
 
 
Actusf : Vous avez dirigé la collection SF de Lattès. Racontez-nous comment vous en êtes arrivé à travailler pour cette collection et quels souvenirs vous en gardez ?
Lorris Murail : Oh ! Tout simplement, mon premier roman (Omnyle) a été publié dans cette collection que personne ne dirigeait à proprement parler. Il y avait Messac, Moorcock, Howard... On m’a proposé de la prendre en mains, ce qui m’a beaucoup surpris. Honnêtement, je n’étais pas fait pour ça. D’autant plus (ou moins) qu’il me fallait m’occuper de tout comme de faire l’attaché de presse. J’étais jeune et innocent. Je me suis contenté de publier des textes qui me plaisaient, sans stratégie ni ligne directrice. Alors, l’aventure a été brève. Avec le recul, je vois que je ne me suis pas toujours trompé. Sauf qu’avant l’heure, ce n’est pas l’heure... Bref, j’ai publié le premier roman de Salman Rushdie (environ 400 exemplaires vendus, je pense). J’ai publié (hors collection) Entretien avec un vampire d’Anne Rice. Un peu mieux mais bide quand même (et rien à côté du succès qu’a eu ce roman bien des années plus tard en France). À la même époque, mes camarades et moi-même sortions les premiers livres de Stephen King (hormis le tout premier, Carrie... paru chez Gallimard !). Eh bien, ça ne marchait pas trop non plus, voyez-vous. D’ailleurs, je trouvais ça assez mauvais (j’ai traduit un recueil de nouvelles avec ma femme et, franchement, c’était souvent pénible). Puis je me suis remis à le lire, longtemps après. Et, aujourd’hui, je le tiens pour une sorte de génie. Donc, tout le monde peut se tromper. Mais il ne suffit pas de dire cela. Les auteurs évoluent, pas seulement les lecteurs. Le King des débuts était en effet médiocre. Ce type a appris son métier et fait des progrès phénoménaux. Curieusement, les amateurs de Stephen King aiment souvent moins ses romans récents. Plus il est bon, moins il plaît à ses fans (enfin, il y a aussi dans le tas de très mauvais romans).
 
 
Actusf : Est-ce que cette expérience a servi l’écrivain en vous ?
Lorris Murail : Eh bien, j’ai appris qu’il valait mieux que je m’occupe de mes livres que de ceux des autres. Mais, rassurez-vous, je m’occupe très mal des miens aussi. J’ai appris aussi que le talent ne faisait pas le succès. C’est réconfortant d’une certaine façon.
 
 
Actusf : Quels sont les livres que vous avez été particulièrement content de publier ?
Lorris Murail : Outre les deux déjà cités (Grimus de Rushdie et Entretien avec un vampire), j’aimais beaucoup Le bassin des cœurs indigo de Michael Bishop. Celui-là n’a pas eu la chance de réapparaître plus tard... C’est un livre très intelligent, un peu dans la veine d’Ursula Le Guin. Grimus n’a jamais été réédité non plus. Je crois que Rushdie n’y tient pas.
 
 
Actusf : Vous avez écrit pour les adultes, mais aussi pour la jeunesse, et également de la bande dessinée. Comment choisissez-vous comment tel type d’histoire est plutôt pour les ados ou les plus grands ?
Lorris Murail : Je ne suis pas sûr que ça se passe comme ça. Il s’agit en fait de savoir ce qu’on cherche, en fonction du projet qu’on entend mener. On ne réfléchit pas de la même façon selon qu’on envisage de s’adresser à tel ou tel public, ou d’employer tel ou tel medium. Après, il faut s’adapter et parfois être capable d’aller contre sa nature. Je suis fondamentalement un littéraire et j’ai beaucoup de mal à me résoudre à l’écriture pauvre et brève qu’exigent notamment la bande dessinée ou le cinéma. Et je vois que j’ai des difficultés croissantes aussi à rester dans les clous du secteur jeunesse. Je voudrais pouvoir m’adresser aux jeunes lecteurs comme à des adultes, avec le même respect et la même ambition. Les interdits ne sont pas forcément là où on pense. Un auteur jeunesse a le droit de massacrer le monde entier, avec des raffinements de cruauté. Ce que l’on ne lui pardonnera pas, c’est l’imparfait du subjonctif. Je schématise, hein, mais vous voyez l’idée : tout ce qu’on veut, sauf de la complexité, de la subtilité. L’interdit suprême, c’est l’ambiguïté. Et moi, pas de chance, j’adore ça.
 
 
Actusf : Omnyle est votre premier roman. Il est sorti en 1975. Quels souvenirs de cette période ?
Lorris Murail : Bah ! J’étais jeune. On écrit un premier roman (enfin, c’était le premier publié, pas écrit), on s’imagine le monde à ses pieds. J’étais impressionné par ce que j’avais fait et démoralisé déjà par la conviction que jamais je ne pourrais faire mieux. Aujourd’hui, je suis bien content que presque personne ne l’ait lu. Je me souviens de l’avoir trouvé avec stupeur, un jour (assez récemment), sur ma table lors d’un quelconque salon (certains libraires font vraiment bien leur boulot). Plus surprenant encore, un amateur s’est présenté. J’ai réussi à le dissuader de l’acheter. Enfin, en 1975, je croyais encore des tas de choses possibles et peut-être avais-je raison car sans doute l’étaient-elles. Cela ne concerne pas que moi mais la marche du monde. Je ne le savais pas encore mais nous vivions alors la fin de l’utopie née quelques années plus tôt. Nous avons manqué là un tournant crucial, celui qu’annonçait le Club de Rome. L’idée pourtant était toute bête autant qu’irréfutable. Consignés (quoi qu’en dise la SF !) sur une boule, nous étions condamnés à la ménager, à l’épargner, l’économiser, sous peine de périr. Cela est tout à fait fortuit mais le fait que mon premier roman se déroule sur une planète 100 % végétale me plaît assez. Je ne m’intéressais pourtant nullement à la nature et à l’agriculture à l’époque. Aujourd’hui, je suis convaincu que la gestion de ces ressources est la clé de notre survie. En 1975, je ne me voyais pas tel que je suis ces jours-ci, là d’où je vous écris, avec une bêche et un sécateur, à prier pour que le gel n’emporte pas tout et pour que les abeilles, cette année encore, reviennent.
 
 
Actusf : Comment aviez-vous imaginé la planète Omnyle ?
Lorris Murail : Je ne sais plus, c’est trop loin. Je crois que je voulais surtout me gargariser avec les mots. Avec l’âge et l’expérience, on apprend qu’ils sont comme la terre, qu’il faut les économiser et les remuer le moins possible, pour que le travail souterrain puisse s’accomplir. Je vous laisse le soin d’apprécier ce que sont les lombrics de la littérature.
 
 
Actusf : Vous êtes un écrivain de science fiction plutôt rare (tout du moins pour les "adultes"). disons que vos romans ne sont pas nombreux. Pour quelles raisons ?
Lorris Murail : J’ai un peu répondu déjà, sauf que je n’ai pas donné ces raisons. Je ne suis pas sûr de les connaître. Le fait d’être devenu critique et observateur du genre, peut-être. Plus probablement celui qu’il s’agit à mon sens d’un genre extrêmement difficile à maîtriser. Il faut trouver ce qu’on peut lui apporter. Et, quand on en a comme c’était mon cas il fut un temps une connaissance quasi encyclopédique, le défi est intimidant. Il faut se souvenir aussi que j’ai commencé à une époque où la SF était en pleine expansion. Il existait à un moment quelque vingt-cinq à trente collections spécialisées. Puis cela s’est réduit comme peau de chagrin. Comme nombre d’auteurs de SF, je me suis alors tourné vers un autre genre, qu’on peut appeler “roman historique”. J’ignore d’ailleurs pourquoi tant d’auteurs de SF semblent fascinés en particulier par le XIXe siècle. Quand j’ai appelé Gérard Klein à propos de Nuigrave, que je désirais lui soumettre, il m’a demandé d’un ton méfiant s’il s’agissait d’une histoire de dragons, de sorcières, de vampires, etc. On ne lui proposait plus guère que ça.
 
 
Actusf : Comment est né Nuigrave ? C’était important pour vous qu’il sorte chez Robert Laffont ?
Lorris Murail : J’avais commencé Nuigrave dix ans plus tôt, et abandonné. J’étais très content de ce que j’avais, je ne savais pas comment poursuivre le roman. Un jour, un ami qui s’occupait d’une collection plutôt tournée vers le roman noir m’a demandé de lui écrire quelque chose. Je me suis souvenu de ce texte inachevé, qui comportait des éléments proches du polar. Et, comme souvent, lorsqu’une sorte d’obligation m’y pousse, j’ai réussi à faire ce que je pensais impossible, à terminer ce roman. L’éditeur auquel il était destiné l’a refusé, n’y reconnaissant pas ses chiots, ce qui ressemblait assez pour moi à une catastrophe. Qu’en faire ? Comme je vous le disais... des vingt-cinq ou trente d’autrefois, il ne demeure plus guère désormais qu’une collection de SF grand format chez un grand éditeur. Donc... Je l’ai proposé à Klein sans trop y croire. Il l’a accepté puis me l’a fait refaire en grande partie. Mais le contrat était signé, la date de publication connue. C’était là une marque de confiance qui lui vaut de ma part une très vive reconnaissance. C’était mon second livre en Ailleurs & Demain, presque trente ans après L’Hippocampe. C’était aussi le quarantième anniversaire de la collection. Lors de sa création, en 1969, je la regardais avec émerveillement. Je n’aurais alors même pas osé rêver de m’y glisser.
 
 
Actusf : Il y a eu également Urbik/Orbik, chez Griffe d’encre. Comment est né le projet ? C’était une sorte d’hommage à Philip K. Dick ?
Lorris Murail : Il s’agit d’une demande de la compagnie théâtrale. Son metteur en scène avait en projet un spectacle autour de Philip Dick et l’avait même vendu un peu partout en France, pour une cinquantaine de représentations. Seul problème, il n’avait pas de texte. Voilà ce qu’il m’a demandé, dans l’urgence (nous nous connaissions depuis une dizaine d’années car il avait alors adapté l’une de mes nouvelles, "La Méthode albanaise"). J’ai donc écrit ce texte, Urbik/Orbik (le titre n’est pas de moi, c’est en réalité tout ce qui existait déjà), sachant que la compagnie avait les moyens de recourir à des effets spéciaux étonnants. Néanmoins, je me suis laissé aller... et j’ai fourni quelque chose d’impossible à adapter, surtout en si peu de temps. Il n’était par ailleurs pas destiné à être publié. Mais au bout du compte, il semblait mieux convenir à une édition papier qu’à un spectacle sur scène. Apparemment, ce fut aussi l’avis de nos camarades de Griffe d’encre...
 
 
Actusf : Quel regard portez-vous sur la pièce de théâtre qui continue à être jouée ?
Lorris Murail : Je ne m’étais pas rendu compte à quel point l’entreprise était impossible. Donc, quand j’ai vu le spectacle pour la première fois, j’ai été pour le moins déconcerté. C’était tellement éloigné... En le revoyant, j’ai fini par penser que la partie tiré du texte était intéressant. Tout en provient, vous comprenez, mais l’ensemble sonne de façon extrêmement différente. On n’y trouve plus trace de l’ironie qui marque l’original, par exemple. Toujours est-il que le spectacle a remporté un succès critique et public considérable, réellement étonnant.
 
 
Actusf : Dans votre actualité, il y a Les Cornes d’ivoire, un roman de science fiction dont le premier tome est sorti chez Pocket. Comment est née la série ?
Lorris Murail : Les Cornes d’ivoire forment une uchronie en trois volumes. L’idée initiale est de traiter du thème de l’esclavage sans recourir aux situations sempiternelles. Je n’avais rien à ajouter à La Case de l’oncle Tom, il fallait faire autre chose. J’ai donc envisagé d’inverser les rôles. La série raconte l’histoire d’une jeune fille blanche, esclave dans une plantation en “Afirik”. Les Noirs sont alors les Maîtres et ont colonisé le “Septentrion” où ils ont fondé des comptoirs. Je suppose pour cela que la vieille Europe s’est effondrée à la suite des grandes épidémies de peste et que les “Afirikains” pendant ce temps ont évolué jusqu’au niveau de notre fin de XIXe siècle. Bref, je les prends au stade “électricité-vapeur”. Dans le second tome, paru sous le titre Septentrion, Mari, l’héroïne, découvre la terre de ses ancêtres, une Europe dévastée et retournée à une quasi-sauvagerie. Dans le troisième, à paraître, elle se fait soldat et s’engage dans le bataillon des colonies. La “Force blanche” est en effet enrôlée afin de libérer le Mali... occupé par les “Maures” (je précise que ceci a été écrit bien des mois avant les événements récents).
 
 
Actusf : Vous y parlez de l’esclavage notamment, c’est un thème qui vous tient à cœur ?
Lorris Murail : C’est une chose terrible et troublante, une marque infâme sur l’histoire de l’Occident (et pas que...). On ne connaît même pas les chiffres. L’estimation basse envisage quelque dix millions de victimes, massacrées ou déportées. Cela au fil de plusieurs siècles. La loi Taubira, qui reconnaît ce crime, n’est vieille que d’une dizaine d’années. Et on ne peut pas dire qu’elle donne lieu à des célébrations énormes. Il semble donc que nous n’ayons pas encore eu le courage d’affronter ce passé. En vérité, il n’est pas soldé et on continue de vivre dans le fantasme des bienfaits de la colonisation. D’où l’idée des Cornes d’ivoire. Pour faire comprendre à des (jeunes) lecteurs ce que nous avons fait, il paraissait judicieux d’inverser les rôles. Le Blanc, là, est insulté, méprisé, traité en marchandises. Se mettre dans la peau de l’autre reste le meilleur moyen de sentir certaines choses...
 
 
Actusf : Votre futur de l’Europe est assez sombre. Comment avez-vous imaginé ce déclin ?
Lorris Murail : Bon, je pense l’avoir déjà dit. Le passé n’est pas effacé. Par exemple, on voit dans le tome 2 un archéologue noir (un “septentrionologue”) qui fouille les ruines d’une vieille cité, procédant comme nous le fîmes en Égypte, à l’explosif et sans le moindre respect. La vérité est que les grandes épidémies furent de réels cataclysmes et que nous ne sommes sans doute pas passés loin d’un tel effondrement.
 
 
Actusf : Que pourra-t-on lire dans le tome 2 ?
Lorris Murail : Il est donc déjà disponible. Mari part en compagnie d’un Peul et d’autres personnages à la découverte du continent ancestral. Sa désillusion est totale. L’idée était notamment de traiter comme exotique ce qui nous est familier, le froid, la neige, les arbres qui perdent leurs feuilles...
 
 
Actusf : Vous avez fait plusieurs guides de la science fiction dans les années 1990. Comment ont évolué les choses depuis selon vous ? Qu’est-ce qui s’est passé dans la décennie suivante ?
Lorris Murail : Eh bien, je ne suis pas sûr de le savoir très bien. Ayant terminé le guide “Totem” chez Larousse, j’ai eu envie de visiter d’autres territoires. Par ailleurs, les parutions se raréfiaient. Les quelques auteurs que j’essayais de lire ne m’emballaient pas. Quelque chose s’est cassé. Je n’ai jamais adhéré aux courants de la fantasy, qui constitue un genre très distinct, presque diamétralement opposé à ce qui fait pour moi l’essence de la SF. Et les lourdes entreprises façon Egan ou Banks m’ennuyaient. J’ai certainement raté des choses, hein. Et j’aime beaucoup, par exemple, Connie Willis. Mais je sais aussi qu’il existe aujourd’hui une micro-édition très active en France et qu’il y a là des choses à découvrir.
 
 
Actusf : Quels sont vos projets ? Sur quoi travaillez-vous ?
Lorris Murail : Je viens de terminer un roman fantastique de registre contemporain. Je suis donc dans cet entre-deux où on sort de quelque chose et ne sait pas encore ce que sera la prochaine étape. Si vous avez une opinion sur la question, n’hésitez pas à m’en faire part. 

Jérôme Vincent