Interview Lucius Shepard
de Lucius Shepard
aux éditions
Genre : Fantastique

Auteurs : Lucius Shepard
Date de parution : janvier 2008 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

Lire tous les articles concernant Lucius Shepard

L’interview de Lucius Shepard à l’occasion de la sortie de Louisiana Breakdown

Actusf : Commençons par le commencement, comment avez-vous découvert le fantastique et la science-fiction ?
Lucius Shepard : J’étais dans un groupe de rock qui s’est séparé assez brutalement et je glandais à la maison. Sans me le dire, ma femme a envoyé une nouvelle inachevée, ma première, à l’atelier Clarion et ils m’ont accepté. C’était une histoire de fantasy qui se déroulait en Amérique du sud. Comme je n’avais rien de mieux à faire, j’ai été à l’atelier pendant six semaines et mon travail a eu de bon échos. Je me suis mis à écrire à plein temps après ça et j’ai vendu mon premier récit quelques mois plus tard.

Actusf : Vous avez commencé à être publié dans les années 80. Vous aviez autour de 35 ans. Ecriviez-vous avant sans être publié ou y’a-t-il eu un cap vers cet âge là ?
Lucius Shepard : Non, je n’avais jamais écrit de fiction. J’avais écrit ce bout d’histoire que je mentionnais il y a quelques instants mais j’avais surtout écrit des chansons. Cependant, j’avais été éveillé à l’écriture par mon père. Il m’a donné une éducation classique et à douze ans, j’avais lu les classiques grecs et romains, les poèmes des romantiques, tout Shakespeare, Dickens, Melville, etc. Cela m’a donné une bonne compréhension du langage et de son rythme, de son potentiel. Alors que j’avais 16 ans, j’ai quitté l’école pour voyager de par le monde et j’ai vécu une existence haute en couleur pendant les 10 ans qui ont suivi, amassant (sans le savoir) du matériel pour mes histoires. Ma compréhension du langage et mon expérience se sont cuisinés ensemble dans ma tête et j’ai commencé à écrire.

Actusf : Vous avez beaucoup voyagé de par le monde. L’activité d’écrivain est plutôt statique et solitaire. Qu’est-ce qui a fait que vous avez changé de vie et est-ce que l’écriture est un moyen de continuer à voyager ?
Lucius Shepard : Je n’ai jamais vraiment arrêté de voyager. Je me débrouille pour passer la majeure partie de l’année en Amérique Centrale. Et puis, l’année dernière, j’ai été en Europe pendant un mois. Cette année, je vais au Brésil et je séjournerai en Suisse pendant une paire de mois. Ma santé est assez bonne et je voyage toujours dans des endroits éloignés du monde, loin du confort moderne. Il y a eu une période pendant les années 90 pendant laquelle je n’ai pas beaucoup voyagé mais c’était une anomalie. J’aime être un expatrié. Tout ce bruit blanc qui parasite votre tête - politique, divertissement, sport, toutes ces choses sans nom - tout ça s’oublie quand vous êtes à 5 000 km et il devient alors plus facile de réfléchir à votre propre pays. Ça aiguise vos sens. Je gagne aussi ma vie en tant que journaliste et j’accepte les missions qui m’envoient dans différents coins des Etats-Unis. Par exemple, j’ai fait un papier pour Spin, sur les hobos, qui m’a obligé à voyager dans des trains de marchandises pendant six semaines. Donc ma vie n’est pas du tout statique. Et oui mes écrits m’offrent la possibilité de voyager en un sens. Les ordinateurs portables facilitent bien les choses.

Actusf : Pourquoi explorer les voies de la SF, de la fantasy ou du fantastique ? Qu’est-ce qui vous plaît en tant qu’auteur dans ce genre de littérature ?
Lucius Shepard : J’écris aussi bien de la « littérature générale » que de la littérature de genre, mais ce qui me ramène à la fantasy et à la SF, particulièrement à la fantasy, c’est que ça m’autorise une plus grande liberté d’écriture que si j’écrivais sur des choses ordinaires. Je peux faire à peu près ce que je veux avec mes personnages, jouer avec la réalité, y apporter un éclairage oblique, et - avec un peu de chance - mettre sous le projecteur des recoins qui, jusque là, prenaient la poussière.

Par exemple, je suis en train d’écrire un court roman qui s’appelle Halloween Town, une sorte de fantasy prolétaire qui se passe dans une ville située au fond d’une gorge si étroite et profonde, que le ciel est la plupart du temps invisible et que les maisons sont construites contre les falaises, chaque petite pièce s’empilant les unes sur les autres. Et il y a un serial killer qui ne s’en prend qu’aux chats. Le protagoniste est un homme qui s’appelle Clyde Ormoloo et qui a été blessé à la tête. Plus il y a de lumière, et plus il devient intelligent. Quelque chose qu’il vit mal.
Ecrire cette histoire est un pur plaisir pour moi et des histoires comme celles-ci (et c’est toujours en fantasy) s’écrivent quasiment toutes seules. Elles sont comme un cadeau. Elles me poussent à écrire encore d’autres histoires de fantasy, dans l’espoir d’en découvrir d’autres.

Actusf : Louisiana Breakdown vient d’être édité en France par les éditions du Bélial. Comment est née l’idée de ce roman ?
Lucius Shepard : Comme à mon habitude j’ai écrit quelques pages du début, et j’ai laissé reposer pour voir où j’allais. J’imagine que la synchronicité de l’idée d’une panne générale, de la voiture, des personnages, de la culture locale, de l’écologie, m’a attiré, et à été l’étincelle pour la suite de l’histoire. J’ai bien aimé l’idée d’avoir à conjuguer tout ça, tout en essayant de ne pas faire mon donneur de leçons. À un autre niveau, l’idée même de l’histoire était cosubstancielle à la langue. J’aimais les tonalités musicales de cette prose, les touches poétiques et les images qui m’étaient venues. En fait, c’est principalement la langue quasi mystique de ces premières pages qui a dicté mes thèmes.

Actusf : Il y a une ambiance dans votre roman caractéristique de la manière dont les écrivains voient la Lousianne avec sa part de mystère et avec la musique évidemment. Qu’est-ce qui vous attirait dans cette région ? Comment la voyez-vous ?
Lucius Shepard : Ce serait plus facile de dire ce qui ne me fascine pas dans la Louisiane, qui, de loin, est pour moi le plus étrange de tous les 50 états d’Amérique. Mais je suis particulièrement fasciné par les myriades de formes d’expressions religieuses qui s’épanouissent là-bas, aux frontons des églises de la Nouvelle-Orléans, dans les églises pentecôtistes de villes comme Shreveport, et tout au long des marécages, marais et bayous, où la religion a pris des formes bizarrement obsessionnelles. Je suis très intéressé par la façon dont les gens ont intégré ces croyances dans leur vie quotidienne. Parfois de manière très particulière. Toute la culture du pétrole, le long du Golfe, m’intrigue beaucoup aussi. Les drôles de lézards et de grenouilles mutants qui sont en quelque sorte des produits dérivés de cette culture. Et je suis carrément amoureux des histoires abracadabrantes que je peux entendre quand je me balade dans le coin. Comme celle-ci :

Un copain est au volant et cherche des vides greniers quand il tombe sur tout un fatras exposé dans un jardin, avec notamment une batterie complète. Devant il y a un écriteau avec écrit dessus : Le tout - 150$. Mon pote dit au au gars qu’il est prêt à lui donner 100$, mais seulement pour la batterie, et le type lui répond "Non ! C’est tout ou rien". Il lui donne l’argent et charge tout dans son van, et juste quand il termine, le mec sort de sa maison en portant un carton et lui dit : "Tenez, prenez ça aussi".

En rentrant chez lui, mon pote regarde ce qu’il a dans le carton. C’est une lampe, avec ce qui semble être un abat-jour en peau de chèvre avec des pompons rouges accrochés autour. Seulement la peau de chèvre semblait un peu bizarre, et lorsqu’il l’a montrée à quelqu’un, il s’est avéré que c’était de la peau humaine. Il apprend ensuite que le gars qui lui a vendu, est un camé qui est connu pour être passé au travers de Katrina. Lui et sa femme venaient juste de se shooter quand l’ouragan à touché la ville, et lorsqu’ils se sont réveillés, tout le quartier était innondé, et la moitié des gens qui y habitaient étaient morts.

Et attendez ! Ce n’est que le début de l’histoire. Mon pote est toujours en train d’essayer de retracer l’origine de cette lampe, et il y a de nouveaux éléments tous les jours, qui incluent (parmi tant d’autres) un musicien célèbre, le mythe de Faust et pas mal d’autres choses tout aussi étonnantes. Et ça c’est typique des histoires et des personnages dont j’entends parler chaque fois que je vais là-bas. Tout le monde semble être un conteur né en Lousiane. Si vous êtes un écrivain, vous ne pouvez pas ne pas aimer ça.

Actusf : La voiture du héros qui tombe en panne dans un étrange petit village est une péripétie assez habituelle dans les romans de fantastique et il y a quelques passages classiques de ce genre de roman (comme le gros secret qui hante le village ou le bar où se noue toutes les intrigues). Vous aviez envie de faire des clins d’oeils aux livres fantastiques ?
Lucius Shepard : Ouais, je savais que je marchais dans des sentiers bien battus. J’admets aujourd’hui que cette histoire est une variation sur le mythe d’Orphée et d’Eurydice, mais au moment où je l’écrivais, je n’y pensais que de manière périphérique, voire même, pas du tout. Je suis un écrivain intuitif. Je ne suis pas très bon pour planifier les choses. Je peux avoir l’embryon d’une idée avec laquelle démarrer, généralement qui vient d’un truc que j’ai vu ou fait, et là, je commence à jouer avec sur mon ordinateur. Si ça prend la forme d’une histoire, c’est super. Mais la plupart du temps, les éléments constitutifs de mes histoires, me surprennent totalement. Tout comme les thèmes, le message, les allusions et à peu près tout ce qui peut bien venir après.

Actusf :
Votre héros est guitariste et la musique a une place importante dans le roman. Le blues était dans votre esprit indissociable du bayou ?
Lucius Shepard : Le blues, la musique Cajun, le jazz... tout ça est indissociable du Bayou Country. Mais toutes ces musiques prennent racine dans le blues, et dans le Delta du Mississippi, où cette musique est née. Il y a un passage dans le livre :

"Il joua un blues rapide. Vous ne pouvez pas jouer grand chose d’autre que du blues sur une National Steel. Ça demande trop d’efforts pour frotter les cordes, les tirer ou les frapper. Les notes qui sortent du résonnateur qui est à l’intérieur du corps de métal sortent plates, comme une pièce qui tombe dans la coupelle d’un aveugle. Il faut y aller pour les rendre plus brillantes. Vous devez les travailler, et de ce travail, du cal de vos doigts qui s’ouvre sur les cordes au point que votre sang coule le long du manche, de vos paupières qui se ferment sous l’effort, va naître ce sentiment de lutte passionnée qui fait le blues. Et quand bien même seriez vous mauvais, ce que vous jouerez n’en sera alors pas moins triste."

Ce sentiment de lutte passionnée, est un de ceux que j’associe à la Louisiane. Il semble nourrir tout l’état, infuser sous la surface, comme une pulsation dans votre nuque un jour de canicule. En vivant là-bas, un lien se crée avec le blues, aussi insensible à la musique qui vous puissiez être.

Actusf : Jack Mustaine est un musicien en fuite. Comment le voyez-vous ? Comme un homme un peu perdu dans sa vie ?
Lucius Shepard : Mustaine est complètement au bout du rouleau. C’est un mélange de plein de personnes que j’ai rencontrées lorsque j’étais musicien. Des gars au début de leur trentaine, talentueux, qui n’ont pas eu de succès en prenant le bout de bois mais qui ne sont pas encore prêts à admettre que la musique n’est peut-être pas leur voie vers la fortune et la célébrité. J’imagine que j’ai dû ressembler à ça moi aussi, mais Jack Mustaine a une bien plus belle gueule. Au fond c’est un type bien, mais il est un peu trop amoral, trop pour qu’on puisse lui faire confiance. C’est un profiteur, même si c’est de manière assez anodine. La voiture qui tombe en panne dans le livre, lui a été donnée par une femme qu’il a plaquée sans un mot d’adieu, même s’il a au moins la décence de se sentir coupable de l’avoir fait. Il voudrait être fort pour Vida, mais elle ne vient pas à lui sur un pied d’égalité. Il aimerait être un héros, mais ce n’est pas en lui. Toutefois, il est sincèrement ému par Vida, son malheur et sa beauté.

Actusf : Même question pour votre héroïne. Elle est belle, c’est une battante et en même temps il y a en elle une lutte intérieure et un peu de résignation face à son destin. C’est un bon portrait d’elle ?
Lucius Shepard : Vida est de la marchandise avariée. Elle en a vu de dures et ça a définitivement altéré sa stabilité émotionnelle. Elle est assez forte pour se prendre en charge, mais il y a des cassures en elle, et sous la pression, ces cassures tendent à s’étendre. Je ne pense pas que Vida sache qui elle est. Elle est dure, elle peut encaisser, mais en même temps, elle a été habituée à la soumission depuis son plus jeune âge, alors sa force se retourne contre elle. Elle est pleine de contradictions. À l’évidence elle croit en l’amour, même si elle ne fait guère confiance aux hommes et peut être très pragmatique à leur propos. Elle croit au vaudou, aux sorcières et aux magiciens, mais elle est très réaliste à son propos. Elle a le sentiment qu’il n’y pas de solution à ses problèmes, et pas d’espoir d’un meilleur futur. Comme beaucoup de femmes, elle croit en la magie, mais ne croit pas qu’elle lui apportera quoique ce soit, si ce n’est encore plus de problèmes. Elle et Mustaine sont des gens qui se sont perdus eux-mêmes, et cherchent le salut dans l’autre.

Actusf : Sans trop dévoiler l’intrigue, comment est venue l’idée du Gros Bonhomme Gris ? C’est issu totalement de votre imagination ou d’une légende ou d’une histoire ?
Lucius Shepard : Je l’ai inventé. Je suis bien conscient qu’il y a pas mal de créatures similaires dans le bestiaire de la fantasy, mais ce qui fait la particularité du Bon Homme Gris, c’est cette variation sur le thème du croque-mitaine, qui est de mon fait.

Actusf : La fin est assez étonnante. En tout cas elle prend le lecteur au dépourvu. C’était pour vous normal que les choses ne puissent pas évoluer dans ce village ? C’est l’échec de l’homme face à des forces qui le dépassent ?
Lucius Shepard : Si on regarde l’histoire récente, il est bien évident que nous somme le jouet de forces que nous ne contrôlons pas. Même celle que nous avons initiée. Par exemple, régulièrement nous nous mettons sous la coupe de dirigeants qui sont visiblement des fous et/ou des manipulateurs. La planète est en danger, nous sommes en état de guerre permanent, etc. Nous ne sommes pas capables de résoudre tout ça en tant que nations, sauf quand nous en arrivons à un état de cirse. Il est donc déraisonnable d’imaginer qu’en tant qu’individu il en aille autrement. Nous nous livrons à des marchandages infantiles avec dieu, avec nous-même, et généralement, on essaie d’arnaquer. La plupart d’entre nous ont une inclination à la paresse. Dans tous les domaines, mais plus spécialement dans le domaine moral, alors ouais... c’est dur d’avoir une influence sur quoi que ce soit, si vous n’arrivez pas à avoir une influence sur vous même.

Actusf : Sur quoi travaillez-vous ? Quels sont vos projets ?
Lucius Shepard : Actuellement, je travaille sur Halloween Town comme mentionné précédemment, et un gros roman de fantasy qui se passe en Caroline du Sud et sur un livre, qui n’est pas de la fiction, et qui s’appelle With Christmas in Honduras. C’est à propos de l’Amérique Centrale et plus particulièrement sur un mercenaire, du nom de Lee Christmas qui a aidé United Fruit Company à dominer cette région.

Eric Holstein, Jérôme Vincent