Interview Nnedi Okorafor sur Qui a peur de la mort ?
de Nnedi Okorafor
aux éditions
Genre : Interview

Auteurs : Nnedi Okorafor
Date de parution : février 2014 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Qui a peur de la mort ?, de Nnedi Okorafor, a remporté le World Fantasy Award 2011. Il est sorti il y a quelques semaines en France. Interview.

Actusf : On vous découvre en France en ce moment. Parlez-nous de vous. Quels sont vos auteurs préférés ? À partir de quand avez-vous eu envie de vous mettre à écrire ? 
Nnedi Okorafor : Tout d’abord, laissez-moi vous dire que je suis ravie que les lecteurs français découvrent mon travail :-D
Je suis née aux États-Unis de deux parents nigériens de l’ethnie Igbo qui ont immigré aux USA en 1969. Mon père était un chirurgien cardiaque ; ma mère une infirmière et sage-femme qui a reçu un doctorat en administration sanitaire et sociale. Je suis la troisième enfant d’une fratrie de quatre. Avant d’être écrivain, j’étais une aspirante entomologiste, une joueuse de tennis semi-professionnelle et une étoile montante de l’athlétisme.
J’ai commencé à écrire en deuxième année à l’université après avoir eu des cours d’écriture créative. J’avais alors une vingtaine d’années. Après ce semestre, j’ai changé ma matière principale, « pre-med », en « creative writing ». J’ai fini par obtenir deux masters (l’un en littérature, l’autre en journalisme) et un doctorat en littérature. En ce moment, j’écris ce que l’on appelle de la science-fiction, de la fantasy, du réalisme magique ou encore de la fiction spéculative et je suis professeur d’écriture créative à l’univers de Chicago. Parmi mes auteurs préférés, je peux citer Ngũgĩ wa Thiong’o, Octavia Butler, Ben Okri, Stephen King, Roald Dahl, Marguerite Abouet et Tove Jansson
 
 
Actusf : Comment est née l’idée de Qui a peur de la mort ? 
Nnedi Okorafor : J’ai commencé à écrire Qui a peur de la mort ? comme un moyen de faire face au décès de mon père. Il était chirurgien et sa mort a été causée par une combinaison de maladie de Parkinson, une insuffisance cardiaque et du diabète. Il était devenu un « médecin du cœur » aux mains tremblantes (alors qu’avoir des mains fermes est capital pour un chirurgien) et au cœur en mauvais état. J’étais très proche de lui et j’ai été dévastée par sa mort... dévastée et furieuse. Le premier chapitre de Qui a peur de la mort ? a été la première chose que j’ai écrite du livre. C’est la veillée funèbre qui me l’a inspiré directement. Je n’avais aucune idée d’où j’allais avec cette histoire quand je l’ai écrit, mais, une fois commencé, tout s’est mis en place.
 
 
Actusf : Qu’avez-vous envie de faire et de raconter dans ce titre ? 
Nnedi Okorafor : Quand j’écrivais le livre, ce n’est pas à quelque chose que je pensais. J’écrivais, c’est tout. À force, c’est devenu une histoire dont je voulais vraiment connaître la fin. Je voulais savoir ce qui allait se passer ! Quand je suis passée à la phase de correction, j’étais très contente de ce que j’avais créé. J’étais heureuse de voir que j’avais inclus l’Afrique dans le grand genre post-apocalyptique. Trop souvent, quand je lisais ce genre d’histoires (ce que j’adorais), l’Afrique tout entière était absente. Ce n’était jamais la région principale où se déroulait le récit. Qui a peur de la mort ? est typiquement le genre d’histoire que j’avais toujours désiré lire. 
J’ai aussi beaucoup apprécié avoir pu créer un personnage féminin complexe, puissant et imparfait. Elle est loyale, héroïque mais également impétueuse et en colère. C’est aussi le récit des Africaines au sein de la littérature spéculative. Un grand nombre des personnages que j’ai créés l’ont été à partir de femmes, notamment nigériennes, que je connais – famille, amies, connaissances. 
Enfin, Qui a peur de la mort ? met en scène un système de magie, des créatures et des bêtes que je voulais voir depuis longtemps en imaginaire – la cosmologie igbo, les mascarades, les kponyoungos. Les gens penseront qu’il y a beaucoup de choses dans ce roman que j’ai inventées... Mais pas du tout.
 
 
Actusf : Vous y parlez de viol, d’excision, de violence, du rejet... Êtes-vous d’accord avec Orson Scottt Card lorsqu’il dit qu’il n’y a pas de grands destins sans grands drames ? 
Nnedi Okorafor : Je suis entièrement d’accord avec lui. La vie est faite de drames, non ?
Mais, encore une fois, quand il est question de cette idée de destin... Je ne sais pas trop où je me positionne. Et c’est également de ça que parle Qui a peur de la mort ?
 
 
Actusf : Comment voyez-vous Onyesonwu ? Comment vous la présenteriez ? 
Nnedi Okorafor : Onyesonwu signifie « qui a peur de la mort ? » dans la langue Igbo (j’appartiens à cette ethnie). Comme je l’ai dit plus haut, Onyesonwu est loyale et héroïque mais également impétueuse et en colère. Elle est belle et elle est laide. Elle va pleurer quand elle est contrariée mais ça ne fait pas d’elle quelqu’un de faible. Elle est vulnérable mais essayera quand même d’aller de l’avant. C’est un être humain.
 
 
Actusf : Comment vous êtes-vous servi de l’Afrique et de son histoire dans ce roman ? 
Nnedi Okorafor : Je ne dirais pas que je m’en suis « servi ». Je suis africaine, même si je suis née et ai été élevée aux États-Unis. Mes parents nous ont emmenés, mes frères et sœurs et moi, au Nigeria depuis que nous sommes enfants, pour rester en contact avec notre famille. Ce pays a largement contribué à mon éducation et à faire de moi la personne que je suis actuellement. C’est donc normal qu’il apparaisse fortement dans ce que j’écris. Et une grande partie de l’histoire de Qui a peur de la mort ? a également un lien direct avec moi. Par exemple, le génocide cité dans le livre n’est pas uniquement basé que celui du Soudan mais aussi sur la guerre civile nigérienne (c’est la raison pour laquelle je suis née aux États-Unis et non au Nigeria. Mes parents y sont allés pour étudier et voulaient retourner au Nigeria mais, à cause de la guerre du Biafra à la fin des années 1960, ils n’ont pas pu. Alors ils sont restés aux USA.) Il n’existe pas une seule famille nigérienne qui ne soit encore hantée par les fantômes de cette guerre civile.
Quant aux mascarades dans le roman, mon dieu, je pourrais vous raconter énormément d’histoires sur mes propres rencontres avec ces cérémonies, au Nigeria et même aux États-Unis, lors d’événements nigériens. Les mascarades sont des manifestations des esprits et des ancêtres et ils ont une place importante dans beaucoup de traditions théâtrales et de célébrations africaines
 
 
Actusf : Quelle a été votre réaction en gagnant le World Fantasy Award ? 
Nnedi Okorafor : Un choc absolu et total ! J’étais tellement persuadée de n’avoir pas gagné que je n’ai pas fait attention à cette soirée. Je n’avais même pas envisagé d’assister à la cérémonie (en plus, j’enseigne à temps plein et je ne peux pas me libérer facilement. Ce soir-là, j’avais rendu visite à un étudiant qui avait eu des ennuis et je m’étais même retrouvé en prison à cause de ça !) Je n’oublierais jamais quand, en sortant de prison, j’ai allumé mon téléphone et il a commencé à sonner, m’informant de la bonne nouvelle.
 
 
Actusf : Une suite va bientôt être publiée aux États-Unis, The Book of Phoenix, que pouvez-vous nous en dire ? 
Nnedi Okorafor : Ce n’est pas une suite mais une préquelle. Cela raconte ce qui a amené au monde dans lequel vit Onyesonwu. Bien sûr, c’est beaucoup plus que ça, mais c’est le point de départ. The Book of Phoenix est peut-être mon livre le plus bizarre. Comme Qui a peur de la mort ? il est écrit à la première personne et le personnage principal est un narrateur énergique. L’histoire avance également très très vite.
 
 
Actusf : Quels sont vos projets ? Sur quoi travaillez-vous ? 
Nnedi Okorafor : Mon prochain roman adulte, Lagoon, sera publié en avril. Il raconte une invasion alien qui a eu lieu à Lagos (Nigeria) en 2010. C’est de la pure folie et je soupçonne que c’est bien plus que ce à quoi peuvent s’attendre les lecteurs. J’ai aussi fini plusieurs jets pour la suite de mon roman young adult, Akata Witch. Cela s’appellera Akata Witch 2 : Breaking Kola et c’est prévu pour sortir en 2015. Akata Witch a récemment été optionné pour le cinéma, c’est très excitant ! Qui a peur de la mort ? A aussi été optionné par Completion Films et je suis en train d’écrire le scénario. J’ai de quoi m’occuper !

Jérôme Vincent

L’avis de Jean-Luc Rivera