Interview : Patrick Marcel répond aux internautes sur Le Trône de Fer
de Patrick Marcel et George R. R. Martin
aux éditions

Auteurs : Patrick Marcel , George R. R. Martin
Date de parution : février 2015 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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 Il y a quelques mois, la page J’ai lu du Trône de fer organisait des interviews avec différents intervenants sur le Trône de Fer. Alors que la série télé adaptée des romans de George R.R.Martin va lancer dans quelques semaines sa cinquième saison, nous avons eu l’autorisation de reprendre ces interviews sur Actusf afin de vous les proposer.
 Patrick Marcel est le traducteur des derniers volumes en français.

Questions de Félicien : Le niveau du langage utilisé est parfois assez archaïque et soutenu. Et c’est vrai qu’à la lecture, certains passages étaient assez difficiles...Qu’en est-il du genre de GRRM ? Et votre traduction sera-t-elle dans le même style que J.Sola ou différente ?
 
Patrick Marcel : Ma traduction est déjà sortie, dans les tomes 13, 14 et 15. Tout en essayant de préserver le ton des volumes dans leur ensemble, j’ai graduellement infléchi le style vers une écriture qui me semblait plus proche de celle qu’emploie GRRM en VO. J’ai ménagé de mon mieux la transition pour qu’elle ne soit pas trop perceptible.
 

Toujours au niveau de l’écriture, j’ai été assez stupéfait de l’argot paysan parfois utilisé par les gens du bas peuple, rendant la lecture vraiment difficile... Est-ce pareil pour GRRM en anglais ?
 
PM : Un peu moins. GRRM emploie un langage assez actuel, parfois peut-être un peu trop (j’ai déjà signalé, sur la page Facebook des livres, que certains personnages sont appelés par des sobriquets qui passent moins bien en français : Dany pour Daenerys, par exemple). Une traduction est une question de feeling, il faut jauger en essayant d’être le plus fidèle au texte d’origine.On sera parfois tenté de forcer un peu le ton pour mieux retranscrire des différences de style moins marquées mais significatives dans l’original.
 
 
Comment expliquer la traduction de certains noms de ville (Port-Réal...) alors que d’autres ont leur nom anglais ? 
 
PM : Ça, il faudrait demander à mon prédécesseur ! Je débarque avec le tome 13/volume 5 de l’intégrale, et je dois donc naturellement m’inscrire dans la continuité des termes déjà utilisés. J’essaie autant que possible de donner des termes français, ne serait-ce que parce que Martin fait parfois des commentaires ou des plaisanteries sur tel ou tel nom, et qu’avec un nom resté en anglais, ça devient un véritable casse-tête.
 
 
Pourquoi les "whitewalkers" sont-ils appelés les "autres"la plupart du temps, et "marcheurs blancs" de temps en temps ?
 
PM : C’est la même chose en VO, deux termes différents employés suivant les personnages pour parler de ces êtres mystérieux.
 
 
Pour la traduction qui, parfois, se doit non linéaire, mais plutôt une adaptation(comme par exemple la traduction d’un nom propre), prenez-vous les décisions totalement seul ?
 
PM : Oui, je jauge en fonction de ce que signifie le nom en anglais, de sa construction, de ce qui sonne bien en français. C’est une question d’oreille, souvent. Il reste beaucoup de noms nouveaux dans la saga, même après quatre volumes, et il ne serait pas possible de présenter chaque terme neuf devant un comité de décision. Les noms propres sont des choix de traduction, au même titre que les noms communs.
 
 
Pour la traduction d’un ouvrage d’une telle ampleur, qu’est ce qui est le plus dur pour vous ? 
 
PM : Au départ, c’était certainement de me couler dans les expressions et les termes déjà employés. Chaque traducteur a son propre ressenti, et il n’est pas toujours facile de se couler dans une coquille déjà formée par un autre.Mais au bout de mille pages (et plus : une nouvelle aventure de Dunk et l’Œuf à paraître, par exemple), on s’habitue et on travaille dans un milieu désormais familier.
 
 
Et enfin, si je peux oser, la traduction de l’intégrale 5 est-elle finie ? Et auriez-vous une date de sortie ?
 
PM : L’intégrale du volume 5 est finie depuis janvier 2013 et la parution du tome 15, "Une Danse avec les Dragons ». Après leur sortie chez Pygmalion, les volumes sont réédités chez J’ai lu, avant d’être réunis en volumes « intégrale ». Le calendrier des parutions ne m’appartient pas.
On attend à présent que GRRM livre le volume 6.
 
 
Questions de Nicolas : "Game of Thrones" -> "Trône de fer". N’y aurait-il pas un peu trop de liberté dans la traduction ?
 
PM : Alors, "Game of Thrones", c’est le titre du premier volume, devenu celui de la série télé, et "Le Trône de Fer", c’est celui de la série des livres. Donc, pas de correspondance directe entre les deux. 
Comme la série s’appelle en anglais "A Song of Ice and Fire", littéralement "une Chanson de Glace et de feu", et que le terme "chanson", pour désigner une aventure épique, ne se trouve plus guère en français que dans la "Chanson de Roland", une traduction fidèle aurait sans doute été moins frappante, en français. 
Jérémy Fouques me disait que c’est Gerard Watelet, le directeur de collection de Pygmalion qui a choisi ce titre, à l’époque, et il me semble très bien cadrer avec ce qui fait le cœur de l’intrigue : la lutte pour le pouvoir entre les différents personnages avec le Trône de Fer pour enjeu.
 
 
 
Question d’Aurélien : A quand la suite en livre français ? Et jusqu’où la saison 4 va est-elle nous emmener par rapport au livres ? Sachant que plusieurs parties sont pris de l’intégrale 4 ou 5 et d’autres viennent de encore plus avancer.
 
PM : Vous en savez à peu près autant que moi sur la série. Je ne travaille que sur les livres. Pour l’instant, le volume 6 est prévu vers les débuts de 2015 — pendant un temps, il était question de fin 2014, mais l’horizon semble avoir légèrement glissé. Croisons les doigts.
Si tout va bien, la première rasade devrait débarquer en français dans les six mois plus tard.
L’action des divers personnages de l’histoire étant éparpillée sur les tomes 3, 4 et 5, les producteurs de la série, pour les maintenir assez régulièrement à l’écran, piquent dans les divers volumes —voire anticipent, comme on a pu voir cette semaine. Il faut considérer la série comme une adaptation liée, mais indépendante des livres.
 
 
Question de Clément : J’aurais une question disons plus technique. Je me lance dans la lecture des livres en anglais. J’ai un assez bon niveau pour comprendre l’idée générale des phrases, quelques détails mais j’aimerais aller plus loin. Des conseils à donner pour effectuer une bonne traduction, lire mieux, plus aisément... ? Merci.
 
PM : Pas de miracle : il faut lire et s’entêter. À mes débuts, j’ai mis un mois pour lire un Robert Howard de 120 pages en anglais. Au fur et à mesure, on s’habitue, on se familiarise avec les mots, on lit plus vite et plus facilement. La pratique, il n’y a que ça...
Les Harry Potter sont un bon tremplin, par exemple, leur vocabulaire permettant une acclimatation graduelle. Je me régalais des romans d’heroïc fantasy de Michael Moorcock, pour ma part, quand je me suis lancé.
 
 
Question de Tety : Bonjour, comment est née la structure des langues inventées de GoT, GRRM a t-il pris des cours de philologie ? Comment travaille-t-il ? Pour traduire, la maîtrise des termes médiévaux est-elle nécessaire ?
 
PM : Je ne sais absolument pas quelles études a faites GRRM. Je suppose qu’en tant qu’écrivain, il cherche d’abord une certaine cohérence dans les termes de ses diverses langues, mais savoir s’il a une méthode précise ou s’il improvise au fur et à mesure à l’intérieur de certains paramètres, je ne pourrais pas dire. C’est un grand fan de Tolkien, et la tentation d’avoir ses propres langages a dû le titiller, mais ce n’est pas un érudit philologue comme l’était Tolkien.
Pour les termes médiévaux, oui, ça aide. Jean Sola avait choisi d’accentuer l’aspect médiéval. Martin a un vocabulaire plus direct et moins typé (les personnages ont parfois des surnoms en anglais, Daenerys devenant souvent Dany ; Jean Sola a choisi de passer cet aspect, et je pense qu’il a eu raison ; en français ça choque). Mais il n’empêche que le monde de Westeros demeure médiéval et que l’emploi de termes précis à l’occasion est préférable. Par chance, j’avais déjà fait un stage d’armes médiévales sur la traduction du "Livre de Cendres", de Mary Gentle, un auteur maniaque du terme précis et féru d’armes médiévales ; donc, je suis rodé sur ce plan.
 
 
Questions de Laurent : Ne craignez-vous pas d’être devancé par la sortie des prochaines saisons alors que George R.R. Martin n’a toujours pas fini d’écrire la saga ? Vous risquez de devoir traduire des textes alors que les scénaristes auront déjà adapté les futurs romans. Les épisodes seront peut être diffusé avant que vous puissiez les traduire.
 
PM : C’est possible, mais je n’y peux rien. Je ne peux traduire que ce qui est écrit. La série semble d’ailleurs diverger de façon marquée au fil des épisodes, ce qui fait qu’il restera intéressant de lire les romans, ne serait-ce que parce que lire et regarder sont des expériences différentes, et pour suivre le parcours de personnages éliminés de la série, ou vérifier que le dénouement est identique. 
On verra ça quand la question se posera, mais déjà la série semble anticiper sur les romans par certains détails.
 
 
Et le découpage à la Française des romans en plusieurs tomes, n’est-il pas pénible pour vous ? Devoir interrompre son travail de traduction en plein élan et devoir le reprendre après plusieurs autres travaux. En tout cas pour les lecteurs la politique de Pygmalion est une plaie,et ils prennent vraiment leur lecteur pour des vaches à lait !
 
PM :  Le découpage en tomes n’est pas de mon fait, mais outre les raisons purement économiques, de fait il me facilite la tâche. Il est quand même plus commode de travailler sur trois romans successifs de 300 pages que sur un seul de mille. Et je dis ça en ayant eu l’expérience des deux : Le Livre de Cendres est sorti en un seul volume en Grande Bretagne et en quatre tomes quelque peu retravaillés aux USA. J’ai travaillé environ un an et demi sur Cendres, et à peu près autant sur le volume 5 du Trône de Fer
J’ai d’ailleurs traduit les trois tomes en continuité, donc sans perdre le fil. Simplement je me concentrais à chaque fois sur un tiers du livre, avant de passer au suivant. Comme j’ai dit plus haut,c’est plus commode à gérer de mon simple point de vue.
Une traduction correcte demande du temps. Pas seulement pour l’acte de traduire en lui-même : je viens de traduire 300 pages en quinze jours, mais c’était simplement pour dégrossir l’ouvrage sur lequel je travaille et il serait hors de question qu’on imprime le premier jet ainsi obtenu. Il faut aussi que la traduction ait un certain style, que pour ma partje n’obtiens qu’à force de relectures et de corrections successives. J’ai dû commencer par prendre sept mois sur le tome 13 (où j’ai dû m’acclimater sur le tas à tout un monde !), six sur le 14 et cinq sur le 15. Mais cinq mois sur le 15, même avec l’expérience et la vitesse acquises, ça a été assez dur à tenir.
Toutes proportions gardées, quand le dernier Thomas Pynchon est paru en France, il est certes sorti d’un seul bloc, mais un an et demi après sa parution en langue originale. 
Il y a un délai incompressible : six mois pour chaque tiers, ou un an et demi pour l’ensemble. Qu’est-ce qui vaut mieux ? Les avis peuvent varier selon les lecteurs.
 
 
Question de Côme : Pensez-vous être à la hauteur pour succéder à Jean Sola qui malgré le nombre de critique qu’il a reçu concernant sa traduction dans un français dit "trop archaïque" a fourni un merveilleux travail ?
 
PM : Ben, il faudra bien, hein ! ^_____^
Je me place de toutes façons dans la continuité des quatre premiers ouvrages, puisqu’il serait tout à fait incongru de changer à présent les traductions de personnages et de lieux !
 
 
Question de Tom Ward : Je voulais savoir comment ils font dans les autres pays pour sortir le livre plus vite et en intégralité, alors qu’en France le dernier tiers n’est sorti que début 2013. Juste savoir si cela avait un lien avec la traduction, ou si c’était juste la faute de Pygmalion. 
Comment expliquer qu’en France, la traduction soit plus longue que dans les autres pays (et donc le délai de parution), alors que des pays type Brésil parviennent à sortir le livre intégral un an seulement après sa parution originale ? Pourtant, la situation de crise est plus importante là-bas, non ?
 
PM : Je ne suis pas certain de comprendre ce qu’une situation de crise a à voir avec le délai de traduction. J’ai reçu le texte du volume 5 peu de temps avant sa parution en anglais. J’ai ensuite mis environ un an et demi à traduire le volume 5. On trouvera sans doute des gens qui travaillent plus vite.
Il y a aussi des bouquins comme le dernier Dan Brown qui sortent partout au même moment — il y a de gros moyens qui sont mis en place,des équipes de traducteurs assemblées et mises à travailler en batterie.Peut-être arriveraient-ils même à le sortir avant la VO s’ils faisaient des efforts ! Il y a différentes méthodes suivant les ouvrages, les circonstances et les éditeurs.