Interview Scott Oden
de Scott Oden
aux éditions
Genre : Interview

Auteurs : Scott Oden
Date de parution : avril 2013 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

Lire tous les articles concernant Scott Oden

On vient de découvrir en France Scott Oden avec Le Lion du Caire, paru chez Bragelonne, un roman de fantasy n’étant pas sans rappeler celle de Robert E. Howard.

Actusf : Parlez-nous un peu de vous. Quels sont les auteurs qui vous ont marqué ? Et pour quelles raisons ? 
Scott Oden : Les plus grandes influences sur ma vie et mon travail sont probablement Robert E. Howard et J. R. R. Tolkien. Bilbo le Hobbit a été le premier livre que je me souviens avoir lu étant enfant et il est à l’origine de mon amour pour la fantasy. Après l’avoir dévoré une bonne douzaine de fois, j’ai voulu plus. J’ai donc entrepris un raid dans la bibliothèque de son frère une nuit et je suis revenu avec un exemplaire de Conan, l’édition d’Ace Books avec la couverture de Frazetta. Bien que Conan et Bilbo relevaient tous deux de la fantasy, j’ai reconnu assez vite la différence entre eux : la fantasy épique s’intéresse surtout à sauver le monde alors que la motivation première de la sword-and-sorcery consiste à sauver les miches du personnage principal. Une bien précieuse leçon apprise très jeune.
 
 
Actusf : Quelle a été pour vous la place de Robert Howard ? Qu’est-ce qui vous a plu chez cet auteur ? 
Scott Oden : J’ai toujours eu une profonde résonance avec Howard, l’homme. J’ai grandi, comme lui, dans une petite communauté rurale du sud des États-Unis, eu des ambitions différentes de mes pairs et rêvé d’époques et d’endroits lointains et exotiques. Robert E. Howard m’a montré ce qu’une personne avec une personnalité similaire pouvait accomplir, même lorsque l’on se sent englué par les circonstances dans la normalité. 
Après, je ne suis pas Howard : il est un bien meilleur, et de loin, auteur et conteur que moi. Mais il est l’unique raison pour laquelle j’ai choisi de devenir écrivain. Il m’a instillé le goût d’une écriture simple mais belle – de l’aventure décrite de manière active et avec un style direct, sans trop d’internalisation. C’est ce que je m’efforce de faire.
 
Et puis, Robert E. Howard m’a montré le véritable pouvoir de l’Histoire quand elle est utilisée en tant que toile de fond pour une histoire de fantasy. Son Âge hyborien reste l’un de mes décors historiques préférés. Oh, bien sûr, il est considéré par la majorité comme un monde de fantasy complètement inventé mais, en vérité, ce n’est rien de moins qu’une demi-douzaine de périodes historiques très précises et parfaitement soudées avec beaucoup d’imagination. Cela a permis à Robert E. Howard de donner libre cours à sa véritable passion : écrire de la fiction historique. Conan, le barbare celte idéalisé par Howard, et ses aventures de l’ancienne Égypte (Stygie) à la France médiévale (Aquilonia) en passant par la frontière américaine (le Désert des Pictes). Cela semble fragmentaire mais, en réalité, c’est du pur génie du point de vue de l’écrivain : Robert E. Howard a créé un monde rassemblant tous ses intérêts, les tissant de telle manière qu’il peut conjurer son propre ennui. Si l’Assyrie le fatigue, il pouvait toujours explorer l’Espagne médiévale sans devoir créer une nouvelle série (ce qui était le pain quotidien de nombreux auteurs à l’époque). Ça, pour moi, c’est tout simplement brillant.
 
 
Actusf : Quand avez-vous commencé à écrire ? 
Scott Oden : Avril 1982. Cela fait rire les gens que je puisse me souvenir du mois exact mais c’est comme ça. Ma première tentative de nouvelle fut cette affreuse petite chose de deux pages, inspirée par H. P. Lovecraft. Je l’ai tapée sur une machine à écrire et l’ai envoyée à Weird Tales, certain qu’ils allaient tout de suite reconnaître mon génie. Ils auraient dû la brûler et me renvoyer les cendres mais l’éditeur, un gentil gentleman du nom de George Scithers, a en fait pris le temps de m’écrire une lettre de refus personnelle. Ce n’est que bien des années après que je me suis rendu compte à quel point cela avait été super de sa part. Les éditeurs sont inondés des pires histoires que l’on peut imaginer. Prendre le temps d’écrire ne serait-ce que quelques phrases d’encouragement est la marque d’une âme patiente et généreuse. Je n’ai jamais été publié chez Weird Tales mais j’ai toujours sa lettre dans mes dossiers.
 
 
Actusf : Comment est né le Lion du Caire ? 
Scott Oden : Il est le résultat d’une discussion que j’ai eu avec mon éditeur, Pete Wolverton. Il m’a posé une question « et si » plutôt cool : « et si Robert E. Howard avait écrit sur les Assassins d’Alamut ? »
Nous avons jeté quelques idées et je suis rentré écrire un synopsis. C’était un document standard : douze pages en interlignage simple racontant les actes d’un assassin nommé Assad. Ça n’a pas convaincu Pete. Il m’a renvoyé à mon bureau avec comme instruction d’ « ajouter plus : plus d’action, plus d’intrigue ». Je suis revenu quelques semaines plus tard avec un monstre de synopsis : 37 pages, toujours en interlignage simple. Il l’a adoré et m’a envoyé le transformer en roman. Depuis, c’est comme ça ce que nous fonctionnons – il pose une question qui fait tourner mes méninges et je vais écrire un synopsis long et détaillé avant le manuscrit en lui-même.
 
 
Actusf : Les romans de fantasy qui se déroulent en Égypte sont peu nombreux. Pourquoi avoir placé votre intrigue là bas ? 
Scott Oden : L’Égypte est l’un de ces endroits qui ont une emprise magique sur moi (avec la Grèce, la côté méditerranéenne de la Turquie, l’Irlande et la France). Cela demande très peu d’imagination pour parvenir à voir la magie du lieu : les reliques d’une ancienne civilisation au côté de mosquées austères et de bâtiments modernes – comme si l’Antiquité était emprisonnée par un fin écheveau de réalité et, prêt à se libérer et se réaffirmer à la bonne invocation. Et cela ne gâche rien que l’Égypte ait été un champ de bataille pour les empires depuis le temps des Pharaons.
 
 
Actusf : J’imagine que la documentation a dû être énorme. Comment avez-vous procédé ? 
Scott Oden : J’aime beaucoup commencer avec de bonnes cartes, une encyclopédie et des sources de première main proche ou contemporaine de l’époque où se déroule l’histoire. Pour ce roman, j’avais un livre écrit par un ingénieur civil anglais qui parlait de l’architecture du Caire médiéval, les mémoires d’Usamah ibn-Munqidh et le Relation de voyages d’Ibn Jubayr. J’ai étendu ma liste de lecture comme j’avais besoin d’inclure des livres sur les États latins d’Orient, les Assassins et la politique des Fatimides et des Abbassides. J’apprécie cette partie du processus d’écriture bien plus qu’un écrivain ne le devrait...
 
 
 
Actusf : Le Caire que vous décrivez est pleine de ruelles et d’endroits secrets, tout comme le palais est plein de passages et de mystères. Qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui est inventé ? 
Scott Oden : Tout ceci est inventé. Il y avait une rumeur comme quoi le « Calife fou » al-Hakim avait fait ériger une fausse Kaaba quelque part dans les profondeurs du palace et qu’il y perpétrait d’horribles rites. Mais c’était simplement une rumeur, certainement propagée par ses ennemis. Ce genre de pépites est du pain béni pour les écrivains. Je me suis raccroché à cette idée et j’en ai tiré tout un dédale de passages et d’alcôves cachées.
 
Quant à « mon » Caire, il est inventé de toute pièce à partir d’influences provenant de périodes différentes, particulièrement l’Égypte des Mamelouks, à l’apogée de la puissance du sultan Baibar (aux alentours de 1260).
 
 
Actusf : Comment est né l’Émir au couteau ? Et comment présenteriez-vous ce personnage ? 
Scott Oden : Il y a un problème inhérent à utiliser un personnage qui soit un membre quelconque d’al-Hashishiyya : personne ne s’attendrait à ce qu’il survive à une tentative d’assassinat. Cela ferait un livre très court ! J’avais donc besoin d’un « super assassin » et j’avais besoin qu’il soit crédible dans le contexte de l’al-Hashishiyya historique. Ainsi sont nés les « Émirs ». C’étaient les planificateurs, les capitaines, les leaders des frères assassins dont on s’attendait à ce qu’ils meurent dans la réalisation de leurs objectifs. Mais les Émirs étaient aussi les agents du Maître d’Alamut envoyés lorsqu’il voulait marquer le coup en envoyant un message à la victime potentielle lui indiquant qu’Alamut était après elle et ferait tout pour s’assure qu’elle arrêterait de respirer s’il en était de la volonté du Maître. Assad, l’Émir au couteau, était un de ces hommes. De ce que je sais, une telle distinction n’existe pas mais cela fait une histoire bien plus cool.
 
Plus qu’un simple assassin ou même un Émir, Assad est surtout un ancien soldat. Il sait obéir aux ordres, comment infiltrer un endroit et y semer la mort et la désolation et, si besoin, il sait comment affronter un Croisé ou un cavalier musulman. C’était difficile pour moi, écrivain moderne, de comprendre complètement la personnalité de quelqu’un qui n’a aucun scrupule à tuer. Ne vous méprenez pas : Assad n’est pas un simple meurtrier ou un psychopathe avec une lame. Mais il est sans remord et empli de l’assurance qu’il fait de son mieux pour Alamut de telle sorte que l’on voit seulement son fanatisme. Le challenge était donc d’utiliser un tel homme et de le rendre sympathique. La clé est de faire de ses ennemis des gens pires encore. Ainsi, en dépit de tous ses torts, on veut qu’Assad triomphe seulement parce que Ibn Sharr et l’Hérétique sont de vrais salauds.
 
 
Actusf : Y aura-t-il une suite ? 
Scott Oden : Oui. Elle s’appelle, provisoirement, The Damascene Blade, et il suivra Assad dans sa descente en enfer alors que sa lame s’empare de lui. Ibn Sharr revient et son objectif devient compréhensible, induisant un climax sympa entre les deux dans l’ancienne nécropole de Saqqarah. Et oui, j’explorerai aussi le destin de cette pauvre Yasmina. J’espère pouvoir le commencer un peu plus tard dans l’année, à condition que rien ne se dresse sur mon chemin.
 
 
Actusf  : Quels sont vos projets ? Sur quoi travaillez-vous ? 
Scott Oden : En ce moment, je suis en plein dans l’écriture de ce qui est désormais connu sous le nom de The Orc Book sur le net. Son vrai nom est A Gathering of Ravens. Je suis parti de l’idée que la source d’inspiration de Tolkien pour ses Orcs proviendrait d’un cycle de mythes nordiques inconnus jusqu’à récemment. Ce cycle identifie une race de créature descendant des nains et hantant grottes et marais – Grendel et sa monstrueuse mère cité dans Beowulf sont des membres dégénérés de cette race d’ « Orcs mythologiques ».
 
L’idée de faire passer les Orcs d’un récit de pure fantasy à la sphère de la fantasy historique a suscité un vif débat, avec ses pour et ses contre. Mais, dans mon esprit, il existe une très bonne raison d’opérer le transfert : le nombre de bons livres ayant pour protagonistes des Orcs qui peuplent les rayonnages. Ça a commencé avec Tolkien, à l’origine de tout ça, et ça continue avec Stan Nicholls (sans doute possible le parrain de l’Orc moderne), Christie Golden, R. A. Salvatore, Morgan Howell, Mary Gentle... Je me demande si un nouveau roman de pure fantasy avec des Orcs pourrait se démarquer au sein de cette foule exceptionnelle. Et donc, à cause de l’amour de Tolkien pour « la chose nordique », j’ai pensé que les Orcs pourraient être un ajout intéressant aux mythes nordiques. Bien sûr, seul le temps dira si j’ai réussi mon coup.
 
Après A Gathering of Ravens et The Damascene Blade, peut-être que je retournerai à la Grèce antique ou bien je porterai mon attention vers la Morée et l’ancienne place forte byzantine de Mistra. Qui peut vraiment prévoir où ira vagabonder l’esprit d’un écrivain ?

Jérôme Vincent