Interview Stefan Platteau sur Manesh
de Stefan Platteau
aux éditions
Genre : Interview
Sous-genres :
  • Fantasy

Auteurs : Stefan Platteau
Date de parution : mai 2014 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Avec Manesh, Stefan Platteau signe un premier roman de fantasy qui plonge ses racines dans différentes mythologies (celtique, indienne, scandinave...) pour un résultat fascinant. Interview découverte.

Actusf : Un petit mot sur toi. Manesh est ton premier livre. Quel est ton parcours ? Qu’est-ce qui t’a amené à l’écriture et à ce titre en particulier ? 
Stefan Platteau : Je raconte des histoires depuis que je sais lire et écrire. Vers neuf ou dix ans, je produisais des flots de pages de bande dessinée crayonnées à la va-vite. Je racontais l’Iliade à ma manière sur des cassettes audio, je créais des montages de diapositives en dessinant en couleur sur du papier translucide. Tout ce qui pouvait servir à la narration finissait forcément par me tomber entre les mains ! J’avais déjà une grande passion pour la Science-fiction, les mythologies, le Moyen Âge et tout ce qui relevait des littératures de l’imaginaire. Mes études d’Histoire, je les ai choisies en ayant bien en tête l’objectif de devenir écrivain ou scénariste. Ayant vite laissé de côté le dessin (pas mon point fort !), je me suis tout naturellement tourné vers l’écriture. 
En rédigeant un premier essai de roman, j’ai donné la parole à une vieille femme, quelque part dans une obscure campagne entre deux terres imaginaires. Un personnage secondaire tout ce qu’il y a de plus humble. À ma surprise, elle s’est mise à parler avec sérénité de sa mort prochaine, avec un regard lucide, un souffle positif, une perception du monde qui dépassait de loin sa petite personne. Sa façon de le faire m’a ému. J’ai alors su quel genre de fantasy je voulais écrire : quelque chose qui parle de l’humain. 
 
 
Actusf : Quel est le point de départ de ce roman ? Qu’est-ce qui t’en a donné l’idée ? 
Stefan Platteau : Les Sentiers des astres est né de la rencontre de trois personnages, pour lesquels j’avais un début d’histoire à raconter. Ne pouvant me décider à en choisir un seul, j’ai décidé de les faire voyager tous ensemble vers le Nord. Ainsi est née la grande gabarre qui remonte le fleuve Framar… 
Le fil principal de la trilogie, c’est l’expédition du capitaine Rana dans la forêt boréale, à la recherche du légendaire Roi-diseur, un oracle qui possède les réponses à bien des questions, et dont le savoir pourrait peut-être inverser le cours de la guerre civile. Mais chaque tome contient aussi, en insert, le récit de vie de l’un des personnages principaux. Une histoire bouclée dans chaque tome, et une autre qui court sur les trois volumes, et qui les relie toutes… il faut dire qu’il y a à bord du bateau des lascars (et des gueuses) qui aiment bien garder leurs secrets. Espérons que j’arrive à leur tirer les vers du nez !
 
 
Actusf : L’action se situe en partie sur une gabarre. Peux-tu nous présenter ce bateau ? 
Stefan Platteau : Ah, les gabarres, ce fut une découverte pour moi ! Une fois le pitch établi, je me suis tout naturellement intéressé à la navigation fluviale traditionnelle, en particulier la marine de Loire. Un terrain de jeu intéressant, la Loire : elle réunit à elle seule tous les obstacles qu’un cours d’eau peut dresser devant les bateliers ! En creusant le sujet, j’ai réalisé à quel point le projet du capitaine Rana était hasardeux. Au Moyen Âge, beaucoup de fleuves se descendaient sans se remonter : les embarcations étaient simplement démontées à l’arrivée. Ceux qui se remontaient étaient la plupart du temps pourvus d’un chemin de lé, qui permettait de hâler les navires à la force animale (rien de tel sur les berges sauvages du Framar, évidemment !). Il y a les hauts fonds, qui se déplacent avec le temps, les rapides, les tourbillons traîtres, et même les ponts à franchir, raison pour laquelle beaucoup de mats étaient démontables. Tout cela n’a pas empêché les drakkars vikings de s’enfoncer profondément dans l’arrière-pays par voie d’eau, quitte à pratiquer de temps à autre le portage. 
Au final, toutes ces difficultés, qui m’ont fait douter un moment de la pertinence de mon synopsis, se sont transformées en opportunités scénaristiques, en rebondissements intéressants. Les solutions pour franchir les obstacles existent presque toujours… par exemple, les gabarres étaient pourvues d’un gouvernail amovible, la piautre, qui peut se relever pour passer les hauts fonds. Tout cela m’a permis aussi d’affiner le cadre de vie de Fintan, Varagwynn et leurs compagnons, de l’adapter à leur projet. Les bateaux devaient rester les plus petits possible, tout en pouvant accueillir une vingtaine d’hommes, deux juments, quelques chèvres et même des poules, dont les œufs sont nécessaires pour maçonner l’emplâtre du premier chapitre ! À ce propos, c’est en rédigeant la scène que je me suis rendu compte qu’en ajoutant les poules, Perdouan aurait tout ce qu’il fallait sous la main pour recoudre et plâtrer le Bâtard : crin de cheval, farine et œufs ! Sans les besoins liés à cette opération, je n’aurais probablement pas compté la basse-cour à bord. Au fond, elles n’ont pas de chance, ces poules, elles auraient pu rester tranquilles à Yvachryr, au lieu de se geler les plumes en forêt ! Il a fallu que je m’avise au dernier moment de leur utilité. Par contre, c’est une aubaine pour Dipran, le cuisinier…
J’ai aussi découvert la toue cabanée qui, vers la fin du roman, sert de maison et de boutique flottante au Colporteur des flots gris. La vie des bateliers du Moyen Âge et de l’époque moderne a commencé à me fasciner… Et parfois, à partir du réel, on crée du neuf : tout cela m’a donné envie d’imaginer la Nef-temple que les riverains de l’Angmuir hâlent de village en village, dans un grand élan mystique.
Ce qui est extraordinaire, c’est qu’il y a des passionnés qui font revivre ces bateaux, qui les construisent et les offrent au vent ! Aujourd’hui, j’ai toujours l’envie de passer deux ou trois jours à naviguer sur l’une de ces merveilles reconstituées. Dès que j’en ai l’opportunité…
 
 
Actusf : Il y a dans ton roman toute une mythologie que tu as mise en place. Comment as-tu travaillé ? Tu as des cartes, des carnets de notes, des arbres reliant les personnages ? 
Stefan Platteau : La mythologie des Sentiers des astres est une pure création, qui s’inspire des fonds celtiques, scandinaves et védiques (c’est-à-dire de l’Inde antique), du Kalevala finnois, et de bien d’autres traditions moins connues. Elle puise aussi aux mythes du moyen orient : les terribles dieux du Vintou, par exemple, s’inspirent en partie du Yavhé de l’Ancien Testament (un dieu dictatorial, sanguinaire et jaloux, mais qui prétend donner aux hommes tout pouvoir sur les forces naturelles), en partie de traditions mésopotamiennes. 
Créer sa propre mythologie est un travail passionnant, plus exigeant qu’on pourrait le croire. Il y faut une cohérence propre ! Je n’ai pas fait les choses à moitié : je dispose de dizaines de pages de notes narratives et descriptives, en particulier sur les Antiques (géants solaires et lunaires, nendous, géants gris…) et sur l’influence des Astres Majeurs, qui structurent le cosmos, la pensée et le cœur des hommes. J’ai cherché à utiliser des éléments relativement universels, empruntés et reproduits d’une civilisation à l’autre, et à les réinterpréter à ma façon. J’ai veillé à ce qu’on retrouve les principales étapes de la pensée mythologique, comme le passage progressif d’une logique chamanique ou animiste (un monde peuplé d’esprits souvent animaliers dans leur forme) à l’élaboration d’un panthéon anthropomorphe, signant la maîtrise de l’homme sur la nature et ses puissances (c’est le rôle du Vintou et de la Gigantomachie).
Le premier tome de ma trilogie, Manesh, ne fait encore qu’effleurer tout cela… j’espère vous en montrer davantage dans les deux prochains volumes !
 
 
Actusf : Parle-nous de Manesh, l’un des personnages centraux, si ce n’est le personnage central. Qui est-il ? Comment le présenterais-tu ? 
Stefan Platteau : Manesh, c’est une graine de feu, un bébé déposé devant la porte d’un obscur seigneur campagnard. Son père est un être fabuleux qui vagabonde dans la forêt à l’ouest du fleuve Angmuir, une sorte de dieu : on dit qu’il est l’un des derniers géants solaires encore en vie. On pourrait penser que ce dernier avait une très bonne raison de confier ainsi sa progéniture aux hommes, qu’il a agi contraint et forcé. Mais rien n’est moins sûr. Qui connait vraiment le cœur des géants ? Et d’ailleurs, Manesh n’est apparemment pas le premier garçon qu’il abandonne de la sorte… le Semeur de feu a une sexualité très active, mais un sens des responsabilités plutôt réduit ! Il a un côté jupitérien…. 
Pour en revenir à Manesh, justement, ne croyez pas qu’il soit satisfait de sa condition ! Il doit vivre avec sa double nature, et ce n’est pas une chose évidente. Pleinement humain de corps, il porte en lui l’énergie astrale d’un géant solaire. Cette chose est trop grande et trop forte pour son corps d’enfant ; elle le blesse et risque même de le tuer. Pendant la première partie de sa vie, ce n’est vraiment pas un cadeau. Mais peut-être qu’un jour, il pourra apprendre à la maîtriser. Comme d’autres semi- solaires, il se découvrira doté d’un formidable appétit de vie, d’une inépuisable envie de créer et de bâtir… 
 
 
Actusf : Un petit mot sur l’aventure de ce roman. Cela fait plusieurs années je crois que tu y travailles. Peux-tu évoquer le processus d’écriture jusqu’à sa sortie aux Moutons électriques ? Cela fait longtemps que tu portes le projet en toi ? Tu savais au départ qu’il serait aussi long ? 
Stefan Platteau : Bah, c’est l’histoire d’un truc que j’ai mis des années à écrire, et que l’éditeur a mis 48 h à signer. C’est presque vexant, tiens ! ;-)
 
 
Actusf : Le style est assez frappant. La langue est très belle. Comment as-tu travaillé là-dessus ? 
Stefan Platteau : Notamment en lisant des textes de poésie épique et mythologique, comme le Kalevala finnois, dont les vers sont d’une incroyable richesse lexicale et d’une très grande musicalité. Ce texte n’a été mis par écrit qu’à la fin du dix-neuvième siècle : auparavant, il se transmettait uniquement par tradition orale. Ce qui est formidable, c’est qu’à cette époque pas si éloignée, il existait encore des bardes en Finlande. Certains d’entre eux connaissaient par cœur plus de dix mille vers ! Un érudit, Elias Lonröt, s’est chargé de les recueillir, pour les coucher par écrit et les réunir en une œuvre unique. Plus récemment, en s’attaquant à la traduction française, Gabriel Rebourcet a constaté que notre langue était trop pauvre pour rendre toutes les merveilles du Kalevala. Il a donc choisi de ressusciter des mots disparus pour pallier au manque, de faire appel à l’ancien français ! 
Comme la narration des Sentiers des astres est censée être l’œuvre d’un barde, je me relis régulièrement à voix haute ; autant que possible, j’aime que mon texte tombe bien en bouche, qu’il puisse passer pour de la poésie orale. Enfin, je suis également musicien, ce qui me rend naturellement très attentif à la musicalité de la langue… cette musicalité est essentielle dans la poésie épique ! C’est ce qui fait qu’on peut lire cent vingt pages de vers du Kalevala à voix haute d’affilée sans se lasser. J’ai essayé avec des amis, en nous accompagnant de quelques instruments anciens (harpe, psaltérion, etc.) : c’est assez étonnant. Cela provoque une sorte de transe, on ne voit plus passer le temps. Ça m’a vraiment montré ce que c’était que l’art des skaldes et des aèdes… 
 
 
Actusf : Est-ce que tu peux nous dire un mot sur la suite ? Quelles sont les pistes que tu vas explorer ? 
Stefan Platteau : Le prochain tome va nous emporter plus loin sur les sentes du Vyanthryr, notamment en compagnie du peuple Teule, dont le mode de vie est unique en son genre. Fintan et ses compagnons connaîtront encore des heures dangereuses, comme tout qui marche dans les traces des Antiques. Et il faudra gérer de nouvelles tensions au sein du groupe, à cause d’un certain rebondissement qui rebat les cartes dès le premier chapitre…
Mais le tome 2, c’est aussi le récit de vie de la Courtisane, qui est sans doute le plus riche et le plus complexe de la trilogie. Je suis à la fois fasciné et effrayé par ce que j’ai à raconter, tant sur le plan fantastique que sur le plan humain. Il y a tant de dimensions à gérer dans cette narration ! Cela parle de la société des grandes villes, des marginaux en tout genre, du statut de la femme, de la guerre civile, et par-dessus le marché, de l’Outre-monde et des esprits énigmatiques qui l’habitent...
 
 
Actusf : Quels sont tes projets ? Sur quoi travailles-tu ? 
Stefan Platteau : Sur le tome 2, forcément, et sur pas grand-chose d’autre. Cela absorbe l’essentiel de mon temps libre, mieux vaut éviter la dispersion. Il y a aussi la musique, heureusement, avec le groupe Nook Karavan, que l’on retrouve dans les festivals et évènements fantasy (très pratique pour combiner concert et dédicaces, et exploser mon emploi du temps du week-end !), et un autre projet plus rock. Cela me fait une récréation, et c’est très ressourçant.
J’ai quantité d’autres projets littéraires dans mes cartons, mais ce sera pour plus tard… dommage que je ne sois pas un enfant solaire, comme Manesh : je vais avoir besoin de plusieurs siècles de vie pour réaliser tout ça !

Jérôme Vincent

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