Interview Vernor Vinge (VF)
de Vernor Vinge
aux éditions ActuSF
Genre : Essai

Auteurs : Vernor Vinge
Date de parution : juillet 2007 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Jamais Vernor Vinge ne s’est approché autant de la Singularité, et ce virtuose du Space Opera, s’essaye ici à quelque chose qui se situe à mi-chemin du Cyberpunk et de la prospective. Mélange hautement instable, qu’il va pourtant contrôler au plus juste. Il a bien voulu lever le voile sur certains des secrets de fabrication de ce cocktail qu’il vous faut absolument goûter.

ActuSF : Rainbows End est très surprenant pour la plupart de vos lecteurs françasi qui ne vous connaissaient qu’à travers vos space opera. Vous aviez besoin de faire un pause ?
Vernor Vinge : Rainbows End a été une diversion agréable pour moi. Toutefois, j’aime toujours autant le space opera. Et j’ai aussi quelques idées pour des histoires qui ne relèveraient ni du space opera, ni de cette SF proche.

ActuSF : Comment avez-vous élaboré votre vision du futur dans Rainbows End  ?
Vernor Vinge : Les aspects techniques de Rainbows End sont une simple extrapolation des tendances actuelles en matière d’informatique et de communication. Pour les aspects sociaux je me suis simplement contenté d’imaginer comment nous pourrions nous accommoder des aspects techniques.

ActuSF : C’est toujours délicat de mettre en scène le proche futur. À votre avis, comment Rainbows End va vieillir ? À quoi ressemblera t’il ?
Vernor Vinge : C’est tout particulièrement difficile d’essayer d’imager le futur proche. On sait déjà rien qu’en l’écrivant, que, le temps que le livre sera en ventre, des erreurs risibles vont se faire jour dans le cours du récit (bon… même si nous autres, écrivains de SF, avons su développer quelques techniques "à l’épreuve du futur", qui nous préservent un peu de ce genre de surprises).

Mais mon principal problème avec Rainbows End, c’est qu’il m’a prit beaucoup de temps à écrire, et du coup j’ai un peu peur que certains éléments de mon histoire soient caduques (ou aient été pris en défaut), avant même que je ne l’ai eu fini.

ActuSF : Pensez-vous que l’accélération, et tout spécialement l’accélération technologique est inéluctable ?
Vernor Vinge : Non. En fait, je pense que l’accélération technologique peut se heurter à deux écueils très différents :
1) Tout d’abord, certaines choses peuvent s’avérer beaucoup plus complexes à réaliser que nous ne l’avions cru. Les courbes de progressions technologiques ne sont que des tendances, pas des lois de la nature.
2) Un désastre matériel (du fait de l’homme ou de la nature) est toujours possible. Tant que nous serons prisonnier de la Terre, nos espoirs sont incertains.

ActuSF : La plupart de vos précédents romans se passent après la Singularité. Aviez-vous le sentiment que vos lecteurs avait besoin d’en savoir un peu plus sur l’avant ?
Vernor Vinge : J’ai évité d’écrire des histoires au cœur de la Singularité, essentiellement parce que j’estime qu’en tentant de lire ou écrire à ce propos nous autres, simples humains, nous confronterions à l’inconnaissable (que dire si des intelligences supérieures entrent en jeu, par exemple ?). J’ai écrit des histoires se situant des millions d’années après sa probable survenue (La Captive du temps perdu). J’ai aussi écrit des histoires assez éloignées de la possibilité d’une Singularité (Un Feu sur l’abîme). Dans le cas de Rainbows End, j’ai écrit une histoire qui se situe vraisemblablement juste avant (voire même au stade initial) de la Singularité.


ActuSF : Jamais, dans aucun de vos précédents romans vous n’avez été aussi proche de l’origine de la Singularité. Il y a-t-il un besoin urgent d’expliquer les choses ?
Vernor Vinge : Non, Rainbows End n’est qu’un scénario possible, mais il y en a d’autres ?

ActuSF : Devons-nous avoir peur de la Singularité ?
Vernor Vinge : Je pense que la Singularité technologique est sans doute ce qui pourrait nous arriver de moins catastrophique au cours de ce siècle (même si elle peut être intrinsèquement catastrophique). Mais regardez le nombre de désastres potentiels qui s’annoncent pour les prochaines décennies – je vous renvoie au livre de Martin Rees, Our Final Hour. Au siècle dernier, des gens se sont pris à imaginer que d’ici cent mille ou un million d’années, nous, humains, serions devenu ou aurions créé quelque chose de plus grand que nous même. Pour beaucoup c’est une perspective réconfortante, qui justifie, en quelque sorte, tous les excès moraux et intellectuels qui ont jalonné les millénaires de notre histoire. Maintenant, il est vrai que la perspective que cela puisse se produire durant notre vie, ou celle de nos enfants, peut être effrayante.

ActuSF : Dans Rainbows End, vous mettez en scène une inversion de générations, du moins telles qu’elles sont habituellement représentées dans des fictions. Vos hackers et "sauvageons" ont tous environ soixante-dix ans, alors que vos jeunes sont principalement des consommateurs obéissants, qui utilisent internet dans le cadre legal. Quel est le message que vous vouliez faire passer ?
Vernor Vinge : Certains des personnages les plus âgés de Rainbows End sont encore dans le coup (et qu’ils le soient, ou pas, la plupart sont en plutôt bonne santé et assez riches). Et si certains ne roulent pas sur l’or, la majorité est suffisamment alerte et aisée pour former une nouvelle classe supérieure. Dans ma vision de 2025, les personnes âgées vivent une surprenante inversion de tendance par rapport l’état d’anxiété que fait naître aujourd’hui le problème d’insolvabilité des fonds de pension.

Et comme c’est déjà le cas aujourd’hui, la plupart des ados ont une meilleure compréhension de nouvelles technologies que leurs parents, mais s’inquiètent plus qu’eux en leur temps, de la précarité de leur avenir professionnel. Quant aux plus jeunes (les 6-10 ans), certains maîtrisent déjà totalement les plus récents outils cognitifs, au point d’être parfois faire un peu peur à leurs aînés.

ActuSF : L’internet que vous décrivez est très "Patriot Act Compatible", sans pour autant que ça à l’air de gêner les utilisateurs. Est-ce que vous pensez que les gens ne sont pas assez conscients de ce qu’est vraiment internet, et de tout ce qui pourrait en menacer l’intégrité ?
Vernor Vinge : Il y a comme une (co)évolution de points de vues. Avant 1984, je pense que la plupart des gens redoutaient que les tyrannies ne s’appuient sur la machine. Il n’y a qu’à voir le 1984 de George Orwell. Mais, assez ironiquement, c’est aux alentours de 84 qu’est apparu le PC, et durant quinze ou vingt ans, nous avons été nombreux à croire que l’informatique aux mains du peuple, mettrait à bas les régimes totalitaires. Pour finalement s’apercevoir qu’aujourd’hui, en ce début de XXIème siècle, ces derniers ont bien comblé leur retard. Il n’est pas bien difficile de constater combien une surveillance de tous les instants, un contrôle serré de l’information et la subornation des fournisseurs d’accès peut conduire à l’édification d’une tyrannie plus extrême encore que tout ce que l’on avait pu imaginer auparavant. On peut en avoir un bon aperçu en lisant le 
Digital Imprimatur de John Walker.

ActuSF : Pensez-vous que la Singularité surviendra aussi de l’abdication de droits et devoirs des gens, sur des aspects de leur vie qu’ils ne comprennent pas ?
Vernor Vinge : Non. Pour le meilleur ou pour le pire, la Singularité technologique est quelque chose de plus total que cela. On peut en discuter, mais c’est comme si des chats se demandaient ce que l’avènement de l’humanité va changer à leurs querelles.

ActuSF : Il n’y a aucune référence au Creative Commons dans votre futur. C’est à dessein ?
Vernor Vinge : Rainbows End est la matérialisation d’un scenario dans lequel les rêves plus fous de contrôle de l’information par l’état, sont devenus réalité. On peut en déduire que la technologie des DRM (Digital Right Management), s’est généralisée. Alors il y a bien un marché noir d’ordinateurs déplombés et de téléchargements libres, mais qui se retrouve dans une situation similaire à celle des gros trafiquants de drogue d’aujourd’hui.

ActuSF : Vous parlez de la protection des œuvres et de la manière dont les artistes peuvent espérer vivre de leur art. Et vous évoquez tout particulièrement cette idée de micro-royalties. Pensez-vous qu’un modèle économique viable pourrait émerger d’un tel dispositif ?
Vernor Vinge : Dans Rainbows End, tout processeur (aggrée) est contrôlé, du moins en partie, par le gouvernement. Et vu l’omniprésence de ces puces (encore plus importante qu’aujourd’hui), cela revient à avoir un policier ou un agent du fisc dans chaque objet (J’ai un très joli schéma d’une telle puce
sur mon site ). Ces mesures de contrôle et de taxation (sans même aller sur l’aspect criminel), sont omniprésentes. Pour certains des personnages, c’est l’utopie. Par exemple, cela signifie une diminution significative des contributions directes et de la paperasserie. En revanche, je pense que la plupart d’entre-nous trouveraient à redire avec ce monde. C’est d’ailleurs l’un des aspects fondamentaux de l’histoire.

ActuSF : Et justement, en parlant d’émergence, pensez-vous qu’une I.A pourrait émerger du réseau internet ?
Vernor Vinge : Oui. Je considère que l’équation humain+ordinateurs+réseau, est l’une des nombreuse voies vers la Singularité (j’en énumère d’autres
ici ). En fait, en ce moment, il semblerait même que cette voie soit la plus prometteuse.

ActuSF : Assez étrangement, vous n’évoquez pratiquement pas la post-humanité. Pensez-vous que la Singularité Technologique va anéantir tous les espoirs post-humanistes ?
Vernor Vinge : Rainbows End se situe vraisemblablement juste avant la Singularité technologique (à moins que l’émeute de la bibliothèque n’en soit le point de d’ignition). Mais si on considère certains des personnages : Bob Gu et ses Marines, Alfred Vaz, et tout ce qu’il parvient à accomplir, M.Lapin et Savoir Dangereux… tout cela dessine un spectre de capacités qui va de l’irréalisme qu’on excuse volontiers dans une œuvre de fiction, jusqu’à un comportement qu’il est difficile d’expliquer en terme simplement humains.

ActuSF : Votre futur n’est pas, à proprement parler, hostile, mais il peut facilement faire peur aux lecteurs d’aujourd’hui. Vous pensez qu’il y a état d’urgence ?
Vernor Vinge : Hélas, je crois que nous avons à faire face à de nombreuses urgences. Les plus sérieuses viennent des armes de destructions massives bon marché, et de la pression sociale et environnementale qui rend l’usage de telles armes envisageable.

Mais d’un autre côté, nous avons aussi des millions de personnes qui sont intelligentes, animées de bonnes intentions, et qui communiquent entre-elles. Et le nombre de ces gens, surpassent de loin celui des déjantés. En fait, l’étendue de cette communication de masse submerge en nombre (et en intelligence), les forces gouvernementales et leurs petits jeux. De plus, cette masse communicante constitue le fondement économique des nations qui aspirent à la prospérité et à la grandeur. De plus en plus les gouvernements réalisent que, quelques soient leurs régimes, ils ont besoins de citoyens éduqués, créatifs et raisonnablement satisfaits. Parce que c’est leur meilleur passeport pour l’avenir.

ActuSF : Pensez-vous que vous auriez été capable d’écrire un roman comme Rainbows End il y a une dizaine d’années ?
Vernor Vinge : Pour les aspects techniques, oui. Probablement. J’aurais certainement pu l’écrire il y a sept ans (d’ailleurs, ma novella Fast Times at Fairmont High qui date de 2000, a quasiment le même environnement technologique). Mais il y a dix ans, je ne suis pas certain que j’aurai fais du terrorisme technologique un problème crucial.

ActuSF : On sent beaucoup d’empathie pour un personnage comme le docteur Xiu Xiang. Est-ce que vous avez peur parfois, d’être vous aussi un peu perdu dans le monde technologique de demain ? Vernor Vinge : Oh oui ! Sans quelques aides, rester à niveau serait impossible !

ActuSF : Vous savez si ça a fait plaisir à Terry Pratchett de savoir que dans un futur proche, ses fans dépenseront du temps et de l’argent pour construire Le disque-monde dans le monde "presque" réel ?
Vernor Vinge : Je ne sais pas. En fait, j’ai beaucoup aimé les romans de Terry Pratchett. C’est de la littérature avec un grand "L" (même si il est tellement drôle que certaines personnes ne le réalisent pas). S’il lit mon livre, j’espère qu’il l’aimera.

ActuSF : Alors, il y a un trésor au pied de l’arc-en-ciel ?
Vernor Vinge : C’est tout le mystère du livre. Je pense que la réponse est la même que dans le monde réel : Oui, mais je ne peux pas vous le certifier.

ActuSF : Avez-vous lu les romans dans autres auteurs qui se sont penchés sur la Singularité ?
Vernor Vinge : Oui, tout particulièrement La Musique du sang de Greg Bear, que j’ai lu il y a quelques années. Greg a attiré mon attention sur le fait que l’évolution technologique pourrait-être tellement rapide, qu’elle apparaîtrait comme une véritable explosion aux yeux des simples humains que nous sommes. Et plus récemment, Charles Stross, avec Acclerando, s’est confronté à la transition plus directement que quiconque avant lui.

ActuSF : Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Vernor Vinge : Je travaille à une séquelle d’Un Feu sur l’abîme, qui se passerait sur le monde des Dards, mais une dizaine d’années plus tard.

Eric Holstein

Photo : Copyright Vlasta Radan
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