Interview croisée Juan Miguel Aguilera, Elia Barcélo et Eduardo Vaquerizo
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de Juan Miguel Aguilera et Elia Barcélo
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Juan Miguel Aguilera , Elia Barcélo , Eduardo Vaquerizo
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : interview
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : novembre 2001

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Depuis ses débuts, le festival des Utopiales est largement ouvert à l’Europe. Cette année l’Espagne débarque en force avec pas moins de trois auteurs présents sur le salon. Une bonne occasion pour nous de les découvrir et d’en savoir un peu plus sur la s

Actusf : Pourquoi avoir choisi d’écrire de la science-fiction ?
Elia (E) : Personnellement, j’ai commencé dès mon jeune âge à lire de la SF. C’est le genre littéraire que j’ai le plus lu alors il était normal que j’en écrive. Je me suis vite rendue compte que la SF est un domaine qui propose un maximum de possibilités, un genre très ouvert. On peut y aborder des sujets scientifiques et technologiques, sociologiques, y inclure des éléments de fantastique ou des mythes classiques comme les vampires, les loups-garous. On peut parler des conflits humains fondamentaux en toute liberté comme les problèmes de communication ou de premiers contacts. J’ai toujours eu l’impression que je pouvais m’y mouvoir en totale liberté comme dans l’eau. Dans mon cas, c’est vraiment une question de liberté.
Juan Miguel (JM) : Notre génération a été baignée dans les livres de Jules Verne. Nous avons débuté tous les trois ainsi. Quand j’ai commencé à lire ses livres, j’ai tout de suite aimé la SF alors je les ai tous dévoré. C’est seulement ensuite que j’ai commencé à m’intéresser aux auteurs américains. Je crois que je suis devenu un fan dès le début. Puis, il faut passer l’étape et de lecteur devenir inventeur de ses propres histoires.
Eduardo (Ed) : Pour ma part, toutes les choses qui me plaisent, j’ai également envie de les faire moi-même. J’ai d’abord lu Jules Verne et tous les autres livres de ce genre littéraire. J’ai ressenti tout le merveilleux et l’attirance que peuvent éprouver les fans. Je lisais des choses qui me plaisaient et donc par réaction, j’ai voulu en écrire des semblables. C’est vraiment la raison qui m’a motivé.

Actusf : Vous avez tous une autre profession à côté, vous ne voulez pas vivre de votre écriture ?
Ed : Je suis ingénieur actuellement, et bien sûr, si je pouvais, j’arrêterai de travailler et je m’investirai uniquement dans l’écriture.
E : Sincèrement, je dirais non. J’ai la sensation que le travail d’écrivain se fait totalement en solitaire. On reste des heures et des heures avec ses propres pensées et son ordinateur. Si l’auteur n’a plus de contact avec le monde réel, s’il ne rencontre pas d’autres personnes, il finit par s’isoler complètement et répéter toujours les mêmes thèmes, les mêmes idées.
JM :
Je ne pourrais pas arrêter de travailler. Je continuerai à faire le minimum car j’aime inventer des mondes visuellement et non pas qu’avec des mots.

Actusf : Comment se porte la SF espagnole ?
JM : Mal, on ne va pas vous mentir, très mal. La littérature espagnole a toujours été très réaliste, voir trop. Elle ne possède aucune part de fantaisie ou de fantastique. Par exemple, le roman Don Quichotte traite d’un personnage qui devient fou parce qu’il lit des livres de fantasy. Dès le début de l’histoire, Cervantes fait une critique ce genre littéraire.
Ed : Il y a également un grand rejet des sciences.
JM : C’est vrai car l’Espagne a une culture plus tournée vers la philosophie, le spirituel et non pas vers la technologie.

Actusf : Ce malaise ne proviendrait pas aussi de la période Franquiste ?
JM : Les répercussions existent. Par exemple, les BD n’ont pas eu le même rôle qu’en France ou en Italie. Elles étaient réutilisées comme le cinéma d’ailleurs, par les franquistes pour soumettre des idées extrémistes au peuple. Il y a donc eu un rejet de la part de la population pour ce type de lecture. La génération qui arrive après, se retrouve alors devant un fossé concernant la littérature d’évasion. Ce n’est pas évident de passer outre mais actuellement les choses s’améliorent.
E : Il faut aussi tenir compte des préjudices de la critique de la littérature dites conventionnelle car pour eux, n’importe quel livre utilisant des éléments technologiques ou fantastiques ne peut pas être de la grande littérature. Les romans de science-fiction sont mal perçus et les critiques ignorent intentionnellement tous ces livres qu’ils soient espagnols ou étrangers. Continuellement, on doit lutter contre cet a priori pour que les critiques comme les lecteurs se rendent compte que la littérature ne dépend pas que du thème choisi. Il faut revaloriser les genres qui ont toujours été considérés comme inférieur au reste. Le roman noir commence à être reconnu mais le fantastique et la SF ne le sont pas du tout. Il faut savoir garder espoir.
JM : L’année dernière, lorsque je suis venu, j’ai vraiment été très surpris que Le Monde me demande une interview. En Espagne, c’est impensable de penser que nos journaux nationaux puissent s’intéresser à un événement comme ça ou à un auteur.
Ed : En France vous avez passé l’étape d’assimilation, en Espagne il nous manque encore cette culture.
JM : Il faut avouer qu’il y’a encore quelques années, la SF espagnole était vraiment de mauvaise qualité. Les auteurs étaient enfermés sur eux-même et peu leur importaient la qualité d’écriture. Cela peut donc, justifier la réaction des critiques qui ne voyaient pas d’intérêt pour ce genre littéraire. Mais depuis quelques années, les auteurs se préoccupent plus de la qualité. Il y a une nouvelle génération d’écrivains qui s’ouvre de plus en plus vers l’extérieur car ils ont quelque chose à offrir.

Actusf : Quelles sont les tendances actuelles en Espagne ?
Ed : Nous avons un concours annuel de nouvelles de SF et la majeure partie des écrits envoyés sont des nouvelles fantastiques. La SF est moins existante à cause du préjudice littéraire qu’elle a subi et reste encore en retrait. D’ailleurs, les nouveaux auteurs de SF et Fantaisie se situent entre le fantastique et la SF. Ils travaillent sur des sortes de contes fantastiques mais qui en même temps, restent de la SF.
E : Maintenant, les lecteurs s’intéressent beaucoup plus à la trame, aux personnages, aux ambiances. D’ailleurs, les auteurs ont remarqué récemment que les personnages, les environnements peuvent être transplantés dans un décor espagnol avec de personnages espagnols, et non pas anglo-saxons comme ils en avaient l’habitude. Il en va de même pour les mythes hispaniques : avant, utiliser une de ces légendes de notre pays, cela nous aurait paru "provincial" . Aujourd’hui, les auteurs ont l’impression qu’ils peuvent se baser sur du matériel espagnol finalement aussi intéressant que celui des américains, des français ou encore des anglais.

Actusf : Quelle vision les autres pays ont-ils de la littérature espagnole ?
ED : Peu à peu, on commence à être de plus en plus connu.
E : Au début, nous ne savions pas ce qui se faisait en France ou en Italie et inversement, eux, ne savaient pas ce que nous faisions. L’impression que nous avons est qu’il y a un intérêt croissant et de plus en plus de contacts. Et puis, grâce à Internet, les écrits et les auteurs sont plus accessibles.

Actusf : Comment réagit le lecteur espagnol devant vos livres ?
E : Quand le lecteur devait choisir entre un livre de SF anglo-saxones et un autre espagnol, il choisissait systématiquement les auteurs anglo-saxons. Aujourd’hui, ils ont une autre manière de voir les choses. Peu importe la nationalité de l’auteur, ce qui les intéresse ce sont surtout les thèmes abordés et l’histoire. Lire un auteur espagnol leur apporte une certaine sécurité sur la qualité littéraire car ils ont les œuvres en version originale et non pas une mauvaise traduction.
JM : Avant il existait un mythe sur les piètres ventes des livres espagnols mais aujourd’hui, c’est faux. Par exemple, tous mes livres ont été autant, voir plus vendus que d’autres romans américains. L’essentiel pour les lecteurs, ce n’est pas l’auteur mais l’histoire, le reste, cela leur est égal. Dès lors que nous avons commencé à utiliser des personnages espagnols dans des décors espagnols avec des problématiques proches du lecteur, nous avons commencé à vendre plus que les américains.

Actusf : La presse, s’intéresse-t-elle à vous ?
E : Je vais vous raconter un fait qui m’a profondément choqué’. El pais, un des journaux nationaux a un supplément sur la littérature et au mois d’août ils ont sorti un supplément sur la SF. Sur les 8 pages, ils n’ont pas utilisé une seule ligne sur des auteurs espagnols !!! Ils ont parlé de l’histoire de la SF, d’auteurs américains et tout cela sans considérer la littérature en Espagne. Donc un lecteur quand il avait fini de lire le dossier, sa conclusion était : il n’existe pas de SF espagnole.

Actusf : Comment se passe la publication à l’étranger ?
Ed : Jusqu’à maintenant ce n’était pas facile. Le seul intérêt est venu des français.
JM : On a bien sur tous pensé à être publié aux Etats-Unis mais je pense que les américains ont peu envie de publier des choses qui ne soient pas d’eux. Pour nous, il est plus intéressant de viser une littérature européenne car nous sommes beaucoup plus habitué à traduire des livres. Nous devons persévérer dans ce sens. L’Europe a une façon d’imaginer les choses qui lui est propre. Les américains, eux, sont arrivés à un point où ils répètent toujours les mêmes thèmes. Leur but reste purement commercial.
Ed : Il est vrai que maintenant, les nouveaux romans américains manquent de substance, d’élaboration. En Europe, on a une grande force à disposition car on veut faire les choses bien. Nous avons une démarche artistique qui est importante. C’est la meilleure arme qu’on possède. Aux Etats-Unis, la littérature de SF est une industrie. Nous, européens ne devons pas perdre de vue le côté artistique.

Laure Ricote