Interview d’Anne Besson sur la fantasy française
de Anne Besson
aux éditions
Genre : Fantasy

Auteurs : Anne Besson
Date de parution : septembre 2013 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Anne Besson est maître de conférences en Littérature Générale et Comparée à l’Université d’Artois (Arras). Auteur de deux essais, D’Asimov à Tolkien, cycles et séries dans la littérature de genre et La Fantasy, elle est également membre du jury du prix Imaginales et tient une rubrique sur Actusf. Dans le cadre de nos mercredis de la fantasy française, nous lui avons posé quelques questions justement sur le sujet...

Actusf  : Y a-t-il des précurseurs de la fantasy en France chez les auteurs ? 
Anne Besson : Pas vraiment, dans le sens où, malgré la vogue des contes de fées littéraires de la fin 17e au milieu 18e, le grand succès des « fééries » théâtrales aussi, il n’y a pas de tradition de quelque chose qui s’appellerait « fantasy » en France, ni même de véritable équivalent à l’époque où naissent et se développent les différents genres populaires, à partir de la deuxième moitié du 19e siècle. Les exemples qu’on peut trouver restent alors isolés et mal connus, à l’exemple de certains récits de George Sand, plus merveilleux que fantastiques : le conte Histoire du véritable Gribouille (1850), où un enfant mal-aimé croise des animaux métamorphosés, bourdon, abeille, et doit faire les bons choix, ou le court roman Laure, voyage dans le cristal (1865), ou le curieux voyage « à la Jules Verne » d’un jeune amoureux au cœur d’une pierre précieuse. Au 20e siècle, André Maurois (Patapoufs et Filifers, 1930), et surtout Marcel Aymé (La Vouivre, Les contes du Chat Perché, Le Passe-Muraille dans les années 1940) ou André Dhôtel (Le Pays où l’on n’arrive jamais, 1955) pourraient s’inscrire dans ce genre, si seulement il existait…
 
Actusf  : À partir de quel moment les auteurs français s’emparent de la fantasy ? 
Anne Besson : Tardivement ! Jacques Baudou, grand historien du genre, avait repéré quelques initiatives précoces dans les années 1970, notamment le roman Sous l’araignée du Sud de Dominique Roche et Charles Nightingale, en 1978, et puis les séries d’Hugues Douriaux chez Fleuve Noir, lointainement inspiré de Robert Howard. Dans les années 80, sans doute l’époque où la fantasy gagne sa pire réputation de genre « bas du front », les auteurs sont encore rares à s’y lancer : Pierre Pelot, auteur de SF, avec une parodie, Konnar le Barbant à partir de 1981, ou Francis Berthelot qui avec « Khanaor » en 1983, détourne lui aussi le genre vers ses marges. Ça n’est véritablement qu’au milieu des années 90 qu’un espace d’expression privilégié s’ouvre, avec en particulier les éditions Mnémos, Nestiveqnen aussi, puis Bragelonne en 2000 : les premières grandes œuvres, succès artisitques et commerciaux, Les Chroniques des Crépusculaires de Mathieu Gaborit (95-96) ou Le Secret de Ji de Pierre Grimbert (98), apparaissent alors, et les titres se multiplient au tout début des années 2000.
 
Actusf  : Le jeu de rôle a-t-il eu la même influence sur les auteurs français que sur les auteurs anglo-saxons ? 
Anne Besson : Le jeu de rôle a été un vecteur essentiel de la culture fantasy à partir de la fin des années 70 et surtout dans les années 80 - avec essentiellement Donjons et Dragons et ses compagnes ou univers dérivés comme Les Royaumes oubliés ou Lancedragon, et cela, aux États-Unis comme en France. Il se trouve seulement que c’est à cette époque qu’on découvre le genre : Le Seigneur des Anneaux, paru en 1954-55, devenu « culte » pour les lecteurs américains dans les années 60, n’est traduit dans notre pays qu’en 1977. Comme on n’avait ni tradition nationale ni (bonne) traduction des classiques, la fantasy a pénétré en France largement par le biais du jeu, pratiqué et scénarisé par de jeunes gens qui allaient ensuite, au fil des générations, devenir nos premiers auteurs (Bousquet, Jaworski, Cluzeau, Pevel, Gaborit…). Si l’on ajoute à cela qu’à l’origine Mnémos, alors dirigée par Stéphane Marsan, naît au sein de Multisim, éditeur de jeu, dans le but de produire des novelisations, on comprend que j’accorde une très grande importance au rôle du JdR dans la fantasy française.
 
Actusf  : Est-ce que l’on peut caractériser la fantasy écrite en France ? A-t-elle une voix particulière ? Y a-t-il des thématiques ou des manières d’écrire spécifiquement françaises ? 
Anne Besson : « Une » voix, non, des voix, et c’est peut-être cela qui peut être noté comme trait distinctif – on peut d’ailleurs y voir une force (la singularité des imaginaires et des styles – pensons, entre autres, à Laurent Kloetzer, à Alain Damasio, à Nathalie Dau, à Jérôme Noirez) ou bien une faiblesse, car il n’y a pas, ou disons plutôt qu’il n’y avait pas, d’homogénéité véritable dans les productions, alors qu’une certaine « standardisation » est nécessaire pour qu’on puisse ne serait-ce que reconnaitre un genre (et si un genre n’est pas reconnu par ses lecteurs, il ne se vend pas bien et n’a pas lieu d’être). La spécificité française (c’est presque un cliché, car on dit ça aussi de notre cinéma par exemple), c’est sans doute cette place des auteurs qui constituent des pôles prépondérants, quand aux Etats-Unis une logique éditoriale sera plus prégnante. Une certaine noirceur aussi peut-être, par exemple chez les talentueuses Charlotte Bousquet ou Justine Niogret…
 
Actusf  : Comment se situe-t-elle face aux pays anglo-saxons ? 
Anne Besson : Aujourd’hui, franchement bien. 
Il me semblait, aux débuts des années 2000, sentir au contraire une certaine crispation : la fantasy française devait justement faire ses preuves, en partant de rien, et le complexe d’infériorité se traduisait, comme souvent, par un rejet pas très productif – les auteurs faisaient tout autre chose que les grands modèles américains, histoire de montrer qu’ils en étaient capables. Mais ce n’était pas forcément ce que le public attendait, qui a au contraire salué des ouvrages plus « classiques » dans leur reprise des codes du genre, comme La Moïra de Loevenbruck (2001-2002) ou «  La Trilogie des Elfes » de Fetjaine, à partir de 1998. Cette période est maintenant derrière nous et cela va de pair avec une hausse de la qualité globale de l’offre, vraiment remarquable depuis plusieurs années. En tant que membre du jury du Prix Imaginales, je suis frappée par le niveau de la sélection française, alors que la production internationale tend peut-être au contraire un peu à s’essouffler. 
 
Actusf  : Est-ce qu’actuellement la fantasy d’auteurs français est différente de celle écrite dans les années 90/2000 ? Y’a-t-il des tendances ? 
Anne Besson : C’est un peut tôt pour le dire. Pour l’instant, ce qui me frappe, c’est justement la diversification. Le mélange des genres a toujours été très pratiqué en France (Fabrice Colin ou David Calvo en sont des maîtres, par exemple), mais on a aujourd’hui de beaux représentants de chacune des grandes tendances : c’est pourquoi je notai cette appropriation des codes du genre par la fantasy française. Du « post-apo » assez dark, avec Dehors les chiens, les infidèles de Maïa Mazaurette, le dernier cycle, pour grands adolescents, de Charlotte Bousquet, « La Peau des rêves  », La dernière lame d’Estelle Faye… Une veine humoristique qui assume son rôle (important) pour la vitalité d’ensemble, Donjon de Naheulbeuk, Noob, productions Ankama. Et puis surtout, un gros retour de la fantasy « classique », épique et néo-médiévale, avec des constructions de mondes sur le long terme : Adrien Tomas, Oliver Péru, Pierre Pevel ou encore Nathalie Dau pour leur nouveaux cycles, le nouveau venu Régis Goddyn pour Le Sang des Rois
 
Actusf  : Quelle place ont pour toi des auteurs comme Jean-Philippe Jaworski et Justine Niogret ? 
Anne Besson : Ce sont de grands auteurs, tout simplement. Il se trouve que j’aime particulièrement le rapport au genre de Jaworski, fin amateur de Tolkien, dont l’héritage transparait par petites touches délectables dans les Récits du Vieux Royaume. 
Leur culture historique et littéraire confère un arrière-plan très appréciable à leurs récits, qui sonnent très juste (le Moyen Âge âpre et violent de Justine Niogret) mais c’est surtout leur style respectif qui en fait vraiment des cas particuliers, et qui explique que leurs romans créent à ce point l’attente et l’événement. Il y a construction d’une langue, que ce soit l’oralité érudite et truculente de Benvenuto dans Gagner la guerre ou le déploiement d’images mettant à nu les sensations dans Chien du Heaume, Mordre le bouclier ou aujourd’hui Mordred. C’est amusant de voir qu’ils se lancent, l’une dans l’arthurien, l’autre dans le celtique, deux grands cadres de fantasy qu’ils nous font découvrir autrement.
 
Actusf  : Quels sont les noms incontournables pour toi hormis ces deux là ? 
Anne Besson : Fabrice Colin et Mathieu Gaborit, parce qu’ils ont façonné les débuts de la fantasy française, Pierre Grimbert et Michel Robert, parce qu’ils lui ont offert parmi ses plus grands succès, et encore Charlotte Bousquet ou Pierre Pevel, parce qu’ils sont les grands représentants de tendances fortes et très différentes du genre dans notre pays – un art du récit ample et enlevé, feuilletonesque, pour lui, une exploration des profondeurs tourmentées de la psyché, pour elle – sont pour moi des « incontournables ». Mais il y a aussi toute une génération de jeunes romanciers qui s’impose depuis quelques années seulement mais mérite d’être citée tant on y constate une réelle maturité dans la maîtrise des codes qui est désormais un acquis pour nos auteurs : Oliver Péru, Adrien Tomas, Gabriel Katz, Samantha Bailly, Estelle Faye… 

Jérôme Vincent