Interview d’Olivier Girard à la rentrée 2012
de Olivier Girard
aux éditions
Genre : Interview

Auteurs : Olivier Girard
Date de parution : septembre 2012 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Olivier Girard dirige les éditions du Bélial’ et la revue Bifrost. Il revient sur ses parutions de fin d’année et le contexte en librairie...

Actusf : Première question sur la situation générale. Les nouvelles en provenance des librairies ne semblent pas très bonnes. Comment abordes-tu cette rentrée et les mois qui viennent ?
Olivier Girard : En effet, les nouvelles ne sont pas bonnes. Et pas qu’en provenance des libraires… J’aborde cette rentrée exactement comme j’ai abordé la précédente, qui s’inscrivait déjà dans un contexte calamiteux : avec une extrême prudence et en serrant les boulons à tous les étages. J’ai toujours élaboré le programme de parution du Bélial’ en tentant d’équilibrer entre patrimonial et nouveauté, francophone et traduction. Cet équilibre est encore plus crucial aujourd’hui, il y a une nécessité vitale à trouver le bon tempo… Ça veut souvent dire éviter de se faire plaisir en partant sur des projets trop casse-gueule, et se concentrer sur ce qu’on sait faire, aller sur ce qu’on vend le mieux. C’est parfois assez frustrant. Reste qu’en ce moment on vend très bien Tau zéro de Poul Anderson, qu’on devrait réimprimer pour la seconde fois d’ici fin octobre, alors que le livre est paru en juin dernier. C’est inattendu, surtout au regard du contexte actuel, mais ça nous apporte un minimum de tranquillité…

Actusf : En septembre sort Bankgreen n°2 de Thierry Di Rollo. Le premier tome a eu un joli succès critique et un prix, es-tu satisfait de son accueil ?
Olivier Girard : Non. Je pense que ce livre méritait bien davantage. J’ai poussé Thierry à explorer une autre voie que sa SF très sombre, très fermée en termes d’horizon, celle qu’il avait produite jusque-là. Je lui ai parlé de fantasy. Je crois qu’au début, ça l’a pas mal étonné. Puis il y a pensé, et ça a donné Bankgreen, le monde et le roman du même nom, une fantasy magistrale, radicalement différente, ce qui fait du bien, et c’est peu de le dire, dans un genre aussi sclérosé. Après, si je regarde le verre à moitié plein, Bankgreen s’est sensiblement mieux vendu que les titres SF de Thierry. Le constat reste donc positif malgré tout.

Actusf : Ce deuxième tome est-il la suite directe du premier ? Que peux-tu nous dire de l’histoire ?
Olivier Girard : Le deuxième tome dont tu parles s’intitule Elbrön. Et quand tu dis « Bankgreen n°2 », c’est bien de ça dont il s’agit : Elbrön est la suite directe de Bankgreen. On peut même considérer que l’ensemble forme un seul et unique gros roman, « Bankgreen », constitué d’une première partie, Bankgreen, et d’une seconde, Elbrön. J’ignore si Thierry revisitera un jour la création littéraire qu’est Bankgreen. Mais ce qui est sûr, c’est que Bankgreen/Elbrön forme un tout qui clôt un cycle. Quant à l’histoire d’Elbrön en elle-même, je me contenterais de dire qu’elle s’ouvre une poignée d’années (Thierry écrirait « temps blancs ») après la fin de Bankgreen et la guerre entre Arfans et Digtères. C’est un roman de l’après guerre et ses conséquences. Et les conséquences d’une guerre sont toujours néfastes… Elles en appellent souvent une nouvelle…

Actusf : Thierry Di Rollo est un auteur “maison” pour toi, que tu suis depuis plusieurs années. Quelle est sa place parmi les auteurs français pour toi ? Quels sont ses qualités d’écriture ?
Olivier Girard : Elbrön est le sixième roman de Thierry à paraître au Bélial’. Je le publie depuis dix ans. Un septième roman paraîtra d’ailleurs avant longtemps, le retour de Di Rollo à la science-fiction, mais cette fois dans un contexte pour partie très différent de la SF à laquelle il nous avait habitué, puisqu’il s’agit d’un space opera. Sa place parmi les auteurs français ?… Le plus casse-couilles, je dirais. Et peut-être aussi le plus talentueux (en plaçant à ses côtés, dans des registres forts différents, des gens comme Catherine Dufour ou Jérôme Noirez). Pour peu qu’il se remette en question régulièrement, ce que je pense le pousser à faire (j’ai tendance à lui demander d’aller là où il n’irait peut-être pas naturellement : imaginer Di Rollo écrire un roman de bit-lit’ avec loup-garou, par exemple, c’est le genre de truc que je trouve potentiellement intéressant). Thierry à cette capacité à s’approprier les genres pour en faire quelque chose d’extrêmement personnel, avec toujours une dimension humaine saisissante. Il revivifie ce qu’il visite. C’est une qualité énorme. Rarissime à mes yeux. C’est aussi un styliste remarquable. Tout dans l’économie. Parfois trop. Et puis, et c’est assez cynique de dire ça, il a tendance à parier sur l’intelligence de ses lecteurs. Il élide beaucoup. Ne dit pas tout. Evite l’évidence et la facilité. Ce qui peut parfois énerver. Bref, j’adore ce type et j’adore ce qu’il fait, même si on s’engueule régulièrement, et pas pour rire…

Actusf : Cagebird de Karin Lowachee sort en novembre. Quel type d’auteur est-il ?
Olivier Girard : Karin Lowachee est une femme. Elle fait partie de ces auteurs américains (bon, d’accord, elle est canadienne !) a avoir fait quantité de petits boulots étranges. Elle a pas mal voyagé, jusqu’à vivre un an dans une communauté inuit, dans le Nunavut… C’est quelqu’un de résolument ouvert sur le monde. Et de politiquement impliqué. Un auteur assez engagé, en somme.

Actusf : Est-ce la suite directe des deux premiers ?
Olivier Girard : Cagebird se situe dans le même univers que les deux précédents romans que nous avons publié, Warchild et Burndive. Ces trois romans forment un tout, une manière de trilogie assez lâche. Je dis ça car il ne s’agit pas de suites, chaque livre peut vraiment se lire de manière indépendante. En revanche, ils racontent tous les trois plus ou moins les mêmes événements, mais d’un point de vue différent. Je m’explique. Nous sommes dans un futur très lointain. Le ConcentraTerre est le pouvoir politique terrien qui régie la sphère d’influence humaine, un énorme territoire spatiale regroupant une quantité de planètes et de stations spatiales artificielles. Le ConcentraTerre a deux ennemis, les Striviic-na, une race extraterrestre assez mystérieuse possédant des partisans humains (considérés comme des terroristes, bien sûr), et la piraterie, extrêmement répandue et potentiellement fédérée (piraterie pour l’essentiel humaine, mais pas que…). Voilà pour le cadre. Ce cycle de trois romans raconte la guerre entre ces trois parties. A un moment ou les extraterrestres semblent en mauvaise posture… Je l’ai dit, chaque roman présente un point de vue différent. Celui des aliens, dans le premier, à travers Jos Musey, un jeune humain sauvé des pirates par les Striviic-na, éduqué dans leurs arts et qui va prendre leur parti pour devenir le Warchild, une manière de générale ultime, dans le livre éponyme. Dans Burndive, c’est le point de vue humain, à travers Ryan Azarcon, le fils d’un des plus grands militaires du ConcentraTerre, un adolescent pourri gâté, le fantasme sexuel de milliers de gamines et gamins, qui va être rattrapé par la guerre… Dans Cagebird, peut-être le roman le plus noir, le plus dur des trois, c’est le point de vue pirate à travers la destiné de Yuri Terisov, enfant volé et «  dressé  » par la pire des raclures, Vincenzo Falcone, ancien commandant pour le ConcentraTerre devenu capitaine du vaisseau pirate le Kublai Khan.
 
Ces trois romans sont parfois présentés comme des livres pour la jeunesse. Ça vient sans doute du fait que les trois héros qu’ils proposent sont des enfants et/ou des adolescents. Mais c’est on ne peut plus faux. Il s’agit des space opera parmi les plus sombres, les plus matures que j’ai jamais lu. Les plus brutaux aussi. Le projet de Lowachee, c’est d’écrire sur la destinée d’enfance dans un contexte de guerre ; la thématique de fond étant celle des enfants soldats. Il y est question de prostitution, de pédophilie, d’enfants sous influences, bref, de ce genre de trucs épouvantables que subissent les gamins du monde entier en cas de conflit armé. C’est une série résolument adulte et extrêmement ambitieuse.
Cagebird et sans conteste mon livre préféré des trois. Il est lauréat du Gaylactic Spectrum Awards 2006 et du prix Aurora.

Actusf : Si on fait un saut en 2013, on voit l’annonce de la parution du Dernier Château et autres crimes de Jack Vance. Il s’agit d’un Omnibus. Que contiendra-t-il ?
Olivier Girard : Les Maisons d’Iszm, « Fils de l’arbre », « Le Dernier château » (prix Hugo et Nebula, quand même…) et « Alice et la cité », soit un roman et trois novellas, le tout dans des traductions revues et complétées par Pierre-Paul Durastanti. Avec une introduction du même Durastanti, et sous une couverture signée Nicolas Fructus.

Actusf : Parlons de Bifrost. Comment va la revue ?
Olivier Girard : Pas trop mal, surtout vue le contexte. Nous imprimons entre 2200 et 2500 exemplaires en fonction des sommaires. Sommes pas trop loin des 750 abonnés. C’est pas la panacée, mais c’est quand même une jolie satisfaction. Nous travaillons tous énormément sur cette revue. Ces chiffres sont le résultat d’un travail collaboratif intense, l’implication de tout le monde, à commencer par Gilles Dumay et Pierre-Paul Durastanti, mais aussi Erwann Perchoc, qui dirige le blog de la revue et propose de plus en plus d’extension de Bifrost version papier sur le Net, ce qui est une excellente chose. Je ne veux pas non plus oublier Richard Comballot, qui fait lui aussi beaucoup de choses pour la revue.

Actusf : Qui sera au sommaire aux côtés de Ian McDonald pour le numéro 68 ?
Olivier Girard : Thierry Di Rollo, avec une nouvelle de SF. Le texte de Ian McDonald, « La Petite déesse », située dans le même monde que le roman Le Fleuve des dieux, est une énorme novella (125 000 signes). Ça laisse peu de place au sommaire des fictions du numéro…

Actusf : Pourquoi avoir choisi “Culture Rock et SF” comme dossier pour le 69 en janvier prochain ? Les connexions entre les deux mondes sont nombreuses ? (oué je fais mon Candide)
Olivier Girard : J’imagine ce qu’aurait pu répondre Roland Wagner à cette question… ;-) Sinon, tu peux aussi demander à Michael Moorcock. Ou a Norman Spinrad. Voire à Maurice Dantec.
Les connexions sont naturellement nombreuses. Ce qui m’étonne, en fait, c’est qu’il existe finalement très peu de « dossier étayé » faisant le point sur ces connections. Très peu, voire pas du tout. C’est ce qui m’a poussé à accepter l’idée d’un tel dossier. Dossier qui s’annonce chargé, et qui nécessitera beaucoup de compléments sur le blog de la revue, tant le sujet et vaste.

Actusf : Dernière question, le numérique. Vous avez été “pionniers”. Quelle place a le numérique pour vous aujourd’hui ? Est-ce que c’est devenu quelque chose de significatif en terme de ventes et de chiffres d’affaire ?
Olivier Girard : C’est significatif, oui. Mais ça reste minuscule. Disons, dans les 5 %. Pour faire simple, un livre qu’on va vendre à 2000 exemplaires en papier, on en fera dans les 100 exemplaires en numérique (attention, je parle de vrai livre numérique, pas de nouvelles vendues à 0,99 euros). Ça se développe. Doucement. On est sur le coup. On suit ça de près et on fait le boulot. Si ça décolle (quand ?), on sera du voyage.

Jérôme Vincent