Interview d’Olivier NoŽl
de Olivier NoŽl
aux éditions ActuSF
Genre : Anticipation
Rédaction : Olivier NoŽl
Date de parution : septembre 2010 Réédition
Langue d'origine : FranÁais
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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ActuSF : Comment est née l’idée de cette anthologie ?
Olivier Noël : Le principal responsable est David Cronenberg. Mes nombreux visionnements de Spider, en particulier, m’ont conduit à m’intéresser à la schizophrénie, sous tous ses angles – psychiatrique, psychanalytique, neurologique... Mon goût pour Philip K. Dick, pour William Burroughs et, plus tard, pour le roman postmoderne, n’a pas arrangé les choses. Les connexions n’ont pas tardé à se faire : pourquoi ne pas, non se glisser dans la peau d’un schizo, ce qui aurait exigé une déconstruction trop radicale, mais simplement chercher différents moyens de mettre au point des fictions dont les images, la construction, le style, seraient sous l’emprise des thèmes du délire de leurs personnages psychotiques ? Sébastien Wojewodka et moi avons alors écrit W.O.M.B.. Mais nous avions, d’une part, le sentiment de ne pas avoir épuisé le sujet, et d’autre part l’envie de se frotter à des récits moins autistiques… Et je voulais savoir comment des auteurs que j’apprécie s’approprieraient le sujet. Il aura cependant fallu un certain nombre de soirées, passées aux tables des bars parisiens en compagnie d’acolytes voltés à la verve féconde, pour que le projet prenne vraiment forme. Les premiers noms annoncés à Mathias Échenay, le patron de la Volte, ont suffi à lui faire accepter l’idée. « Une antho ? Sur la schizophrénie ? C’est un suicide commercial, man. On le fait. » Mathias aime les défis.

ActuSF :
Pour quelles raisons cette thématique t’intéresse ?
Olivier Noël :
Les personnages parfaitement sains d’esprits m’intéressent assez peu. Il faut une fêlure où la fiction puisse s’engouffrer. Une névrose, une obsession, une simple faiblesse peuvent suffire à déclencher l’incendie. Les psychoses littéraires, elles, subvertissent totalement la notion de réel. Les amateurs de science-fiction, le savent mieux que quiconque, avec les récits paranoïaques de Philip K. Dick. Mais la paranoïa n’est qu’une interprétation très cohérente, systématisée et concentrée en un thème unique, de faits bien établis : mon écran tombe en panne, j’en déduis qu’il est contrôlé par le consortium qui complote contre moi et qui cherche à me discréditer aux yeux de mes proches – je délire, certes, mais mon écran est bien tombé en panne. La schizophrénie, elle, radicalise la subversion : les frontières entre moi et le reste du monde sont indistinctes, mon corps est morcelé, mon ordinateur m’insulte ou m’ordonne de mettre le feu à ma cuisine ou de me brancher sur secteur... Cette dissociation oblige l’auteur de fiction à subvertir également son propre récit : un mot peut renfermer plusieurs significations dans le texte, par homophonie, par anagramme ou par association d’idée ; le temps du récit se décompose, parfois en dépit des apparences ; l’énonciateur peut avoir plusieurs visages – ou plusieurs noms... La frontière classique entre la fiction et son commentaire explose, il ne s’agit plus tant d’écrire sur la folie, dans le réel et avec la raison, que d’écrire de l’autre côté du miroir, dans la folie elle-même – fragmentation, courants de conscience, enchâssements, mises en abyme, polyphonie, polyglottisme, encyclopédisme borgésien, éléments que nous retrouvons forcément au gré de nos pérégrinations dans les allées du Jardin schizologique. Un autre procédé consiste à jouer sur le sujet de l’énonciateur. Dans Le Jardin schizologique, la narration à la première personne est dominante – moyen le plus efficace d’aspirer progressivement le lecteur dans les espaces intérieurs. Souvent, toutefois, elle coexiste avec une autre strate narrative plus distanciée, à focalisation externe – et parfois, les deux se confondent. Certains remarqueront peut-être qu’avec les derniers textes du livre, le point de vue change, prend de la hauteur, se démultiplie, avant de s’égaler dans une indétermination très drôle, et franchement inquiétante. Si je m’intéresse beaucoup à la réalité clinique de la schizophrénie, mes perspectives sont donc essentiellement esthétiques. Dresser un tableau clinique n’aurait eu aucun intérêt (sinon dans une perspective spéculative). Pour ça, il y a des outils de classification. En revanche, essayer de trouver une expression formelle à l’être-au-monde du schizo, qui perçoit le réel autrement, pour ainsi dire dans une langue étrangère, est un défi excitant. Concrètement (soupir de soulagement dans l’assemblée), cela se traduit par des histoires magnifiques, qui ont parfois la simplicité des contes ou l’expressivité du théâtre. Il y a aussi des énigmes : par exemple, que signifient vraiment les mystérieux fragments de Jonas, dans la nouvelle de Stéphane Beauverger ?

ActuSF :
S’il y a eu des textes sur les maladies mentales en science fiction, on a l’impression que le sujet intéresse moins les auteurs aujourd’hui. Est-ce également ton point de vue ?
Olivier Noël :
Ceux du Jardin schizologique, en tout cas, paraissent y trouver quelque source d’inspiration – même si les textes relèvent finalement peu de la science-fiction pure et dure. Il y a beaucoup de fous en science-fiction – et quelques handicapés mentaux, comme le Charlie d’Algernon. Souvent, c’est le monde lui-même qui est montré comme schizophrénique (comme dans les nouvelles de Retour sur l’horizon, selon Serge Lehman). Mais il est vrai que la SF se contente le plus souvent de thématiser la folie – le fou comme symptôme, comme mutant, comme prophète ou métaphore, le malade comme cobaye, ou résultat d’expérimentations. Il existe cependant une science-fiction du délire, comme en attestent quelques anthologies dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Une science-fiction qui n’en est plus vraiment une, du reste, du moins dans son acception la plus étroite, puisque réel et fantasmes s’y interpénètrent joyeusement. Mais sur ce point, je vous renvoie à la préface de Gérard Klein pour Histoires de mirages. Je crois surtout qu’on ne peut écrire sur la folie sans repousser, voire sans faire exploser les conventions du genre.

ActuSF : Comment as-tu choisi les nouvelles ? Comment as-tu travaillé ?

Olivier Noël :
Il n’y a pas eu d’appel à textes. J’ai simplement proposé à certains auteurs d’écrire une nouvelle à partir du thème de la schizophrénie. Quelques uns – très peu – ont décliné l’invitation. Et nous avons reçu quelques textes en candidature spontanée. Les règles du jeu ? Les auteurs avaient carte blanche, à condition, d’une part que le texte soit en lien évident avec le thème, et d’autre part, que le texte soit bon – à mes yeux, et à ceux de Mathias. Peu importait le genre, ou la manière d’aborder le sujet : je cherchais moins une unité esthétique encombrante que des singularités. Après une première sélection, j’ai soumis à Mathias l’ensemble des textes, soigneusement anonymisés, de façon à recueillir son avis sans que des considérations nominales ou affectives n’entrent en jeu – étape indispensable, puisque – et l’éditeur le savait – se trouvait parmi les candidats un certain Thomas Becker – mon double. Bien sûr, la méthode a ses limites, certains styles étant aisément reconnaissables, mais cela a bien fonctionné, et nous n’avons conservé que les meilleurs textes Le reste, c’est le travail habituel avec la fine équipe de la Volte – relectures, corrections, composition du sommaire, etc. A la parution de Retour sur l’horizon, anthologie censée représenter le meilleur de la science-fiction française du moment, j’ai regretté l’absence d’auteurs à mon sens indispensables. Certains d’entre eux, il est vrai, n’écrivent pas de SF. Trois auteurs du Jardin schizologique étaient déjà au sommaire de l’anthologie dirigée par Serge Lehman : Philippe Curval, David Calvo, Léo Henry. Je suis ravi de les voir rejoints par Stéphane Beauverger, Alain Damasio, Francis Berthelot, Jacques Mucchielli et Mélanie Fazi, voix majeures de l’imaginaire actuel – leurs textes pour le Jardin sont tous remarquables.

ActuSF : Il y a un certain nombre d’auteurs que l’on n’a pas l’habitude de lire. Peux-tu nous les présenter ? (Je pense à Frédéric Serva, Hugues Simard, Marilou Gratini-Levit, Jeanne Julien).

Olivier Noël :
Faire découvrir de nouvelles plumes faisait aussi partie du deal. Cela dit, Frédéric Serva n’en est pas à sa première apparition. Il a entre autres publié deux textes dans Malgré le monde, avec le groupe Limite – dont les autres membres étaient Antoine Volodine, Francis Berthelot, Jean-Pierre Vernay, Emmanuel Jouanne, Jacques Barbéri et Lionel Evrard –, recueil sauvagement rejeté par certains critiques, pour son formalisme jugé excessif. On le retrouve bien sûr au sommaire d’Aux Limites du son, avec un groupe Limite modifié pour la circonstance – sans Volodine, mais avec Philippe Curval. Son texte pour Le Jardin schizologique, « Hannah », est magnifique.

Marilou Gratini-Levit est une amie voltée dont j’avais déjà lu ici un texte, là des bribes, avec un dénominateur commun : une narration syncopée, des images surréalistes impressionnantes, des visions entrecoupées de fondus au noir. Résultat : « Scopique » est sans doute le texte le plus schizo de notre jardin.


Hugues Simard est un sacré personnage, un ami lui aussi, auteur de nouvelles étranges, situées dans les interstices du présent et d’un passé légendaire. Je ne l’attendais pas forcément ici – son univers était
a priori assez éloigné de ce que je cherchais pour l’anthologie, mais il m’a surpris, avec une nouvelle très différente, « The One », autour d’une de ses passions, la musique funk – sans oublier les trompettes de Jéricho.

Quant à Jeanne Julien, l’un des auteurs lui avait parlé du projet. J’ai reçu une première version de « Sacha », qui m’a immédiatement plu. Même si la sélection finale ne s’est faite que beaucoup plus tard – deux ans peut-être –, je l’ai tôt considéré comme le premier texte retenu.


Et n’oublions pas Sébastien Wojewodka, co-auteur de
W.O.M.B., qui nous livre ici un impressionnant « conte clinique ». Ce type est un génie. J’espère que le monde le réalisera un jour.

Enfin, Thomas Becker m’a dit simplement espérer que sa nouvelle vous plaira. Message transmis.


ActuSF :
Peux-tu nous donner quelques exemples des textes que l’on va pouvoir lire ? (quelques résumés quoi).
Olivier Noël :
Quelques incipits, plutôt, en guise de mise en bouche.

« Elle est née du givre, hier, sur ma fenêtre.


Les cristaux se déployaient sur les vitres. Méthodiquement, dehors comme dedans. Une couche de lichen blanc qui rampait des bords vers le centre. Elle filtrait une lumière laiteuse. Cassante, même – j’aurais cru pouvoir en détacher des fragments. »


(Mélanie Fazi, « Née du givre »)


« Les relents cognitifs de l’hélioscaphe martelaient la surface intangible de la Chitine. Odeurs mêlées de métal, de résines polymérisées, de graisse d’usinage. Assise face à moi, la guide prononçait un discours que je n’écoutais pas. »


(Stéphane Beauverger, « Exophrène »)


« Le voltage est suffisant, le courant alternatif, je transmets le signal et suggère que vous le réceptionniez, grandes personnes. Voilà, chose faite. Permettez-moi de vous saluer, concentrons-nous sur l’essentiel : votre serviteur se trouve dépositaire de la mémoire de Joey (tâche avalisée par le docteur B. B.). »


(Sébastien Wojewodka, « Connect I Cut : un conte de fées clinique »)


« Josuah Spingler venait de prendre sa douche. Nu, il s’accouda au rebord de sa fenêtre. Quand il aperçut une masse légère à la limite de son champ de vision. Celle-ci planait vers l’une des pyramides qui encadraient le port. »


(Philippe Curval, « M.I.T. »)


« Craignez Dieu, parce qu’Il connaît vos actions. Ne fumez pas si possible pendant l’entretien. Ne prenez pas pour autant une tête de condamné. »


(Léo Henry & Jacques Mucchielli, « Veuillez lire attentivement l’intégralité de cette notice »).


ActuSF :
Comment et pourquoi as-tu choisi ce titre et ce sous-titre ?
Olivier Noël :
C’est à Norbert Merjagnan, l’auteur des Tours de Samarante, qui est aussi l’un des collaborateurs de la Volte, que revient la paternité du titre. Je suis donc parfaitement à l’aise pour en faire l’exégèse. D’abord, l’idée de jardin me plaisait beaucoup – évocation du jardin d’Eden, des délices, des tortures, et de tous les parcs et jardins littéraires, réels ou métaphoriques, qui m’ont marqué, à commencer par celui de Locus Solus de Raymond Roussel, et ses machines étranges. J’aimais aussi le contraste entre la quiétude d’un jardin, voire la gaieté d’une visite au zoo, et le caractère pour le moins intranquille des textes. Ensuite, lire une anthologie, ou un recueil de nouvelles, c’est déambuler d’île en île, comme on passe d’une aire à l’autre dans un jardin zoologique ou botanique. Je pense également que ce jardin peut jouer le rôle de niveau intermédiaire entre les univers diégétiques disparates, les îlots que constituent les textes, et la réalité contingente : le lecteur, qui termine un texte, ou qui interrompt sa lecture, ne se retrouve pas aussitôt happé par sa réalité quotidienne, mais peut demeurer, pendant un temps variable, dans un espace-temps cotonneux, sinueux – un entre-deux, un entre-mondes. Cet espace-temps, ce sont les allées imaginaires de notre jardin.

« Schizologie » est un terme employé par Gilles Deleuze, qui intitule ainsi sa préface au
Schizo et les langues, (lisible par exemple ici) un livre assez célèbre dans lequel l’auteur, Louis Wolfson, schizophrène américain, décrit son expérience directement en Français, dans une langue tordue en tous sens, dans le but avoué de se couper de tout lien avec sa langue natale – c’est-à-dire, avec sa mère. Wolfson, dont Deleuze compare les expérimentations à celles de Raymond Roussel, se surnommait lui-même « l’étudiant de langues schizophrénique » ou « l’étudiant d’idiomes déments ». Ces procédés stylistiques, envisagés non comme thérapie – comme chez Wolfson – mais comme expression artistique, se retrouvent d’ailleurs dans certains textes de notre jardin. Schizologie, donc : science – ou langage – de la schize ? Ou bien science – ou langage – fragmenté(e) ? Les deux, mon général. Si l’on ajoute à cela un écho évident au « Parc zoonirique », la nouvelle de Francis Berthelot publiée dans Malgré le monde et lauréate du Grand Prix de l’Imaginaire, le titre de notre anthologie était tout trouvé.

Plus explicite, le sous-titre (
Nouvelles apparues dans le miroir) condense lui aussi un certain nombre d’idées – par exemple, la fiction littéraire comme hallucination, comme reflet, comme passage –, et fait référence à plusieurs nouvelles de l’anthologie, à commencer par le texte d’ouverture, « Née du givre ».

ActuSF :
Qu’est-ce que tu aimerais que les lecteurs retiennent de cette anthologie ?
Olivier Noël :
J’espère que nous avons réussi à transmettre l’angoisse qui est celle du malade atteint de schizophrénie, mais aussi à la transmuer en créativité – en d’autres termes, à traduire dans nos treize histoires ce que le psychiatre helvète Ludwig Binswanger évoquait dans Le Cas Suzanne Urban comme « l’inépuisable fécondité de l’imagerie dans le délire  ». Et si, au passage, pouvait tomber le vieux cliché du schizo comme monstre à double personnalité, type docteur Jekyll & mister Hyde, personne ne s‘en porterait plus mal. Mais j’aimerais surtout qu’ils prennent plaisir à la lire.

ActuSF :
Quels sont tes projets ?
Olivier Noël :
J’écris actuellement une nouvelle où il est question d’un éditeur lubrique et de la preuve définitive de l’existence de Dieu. Et je travaille sur un premier roman dont le personnage principal sera une télépathe – mais je n’en dévoilerai rien d’autre : je suis vautré jusqu’au cou dans mes lectures préparatoires, une bibliothèque entière d’articles et d’ouvrages consacrés à des sujets aussi divers et sérieux que le procès de Jeanne d’Arc, le magnétisme animal ou les expériences d’hypnose à distance. D’ailleurs, à ce propos, il est temps de mettre un terme à notre entretien. Je vais compter jusqu’à trois. À trois, vous vous réveillerez.

JťrŰme Vincent