Interview d’Orson Scott Card deuxième partie
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de Orson Scott Card
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Orson Scott Card
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Anglais UK
Type d'ouvrage : Interview mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : mars 2007

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Interview d’Orson Scott Card : Deuxième partie

Actusf : La première de The Taming of the Shrew de Shakespeare vient d’être joué il y a quelques jours. Comment cela s’est-il passé ? C’était pour vous un retour vers le monde du théâtre où avez-vous toujours garder des liens avec cet univers ?
Orson Scott Card : : Cela fait plusieurs années que je mets en scène, mais avec Roméo et Juliette, j’ai commencé un gros travail pour moderniser l’anglais de Shakespeare pour un public d’aujourd’hui. Quand vous voyez une de ses pièces en français, c’est généralement une traduction dans une langue que vous pouvez appréhender. En anglais, comme ce n’est pas traduit, le public d’aujourd’hui doit lutter pour comprendre le langage du XVIIème siècle. C’est dans la comédie que c’est le plus préjudiciable.

Dans Roméo et Juliette, la première moitié de la pièce est censée être très, très drôle. De telle sorte que l’aspect tragique est encore plus dévastateur parce que nous avons appris aimé ces jeunes gens amusants, et heureux. Mon travail c’est alors de remplacer les jeux de mots et l’humour pour qu’ils soient instantanément compris par un public d’aujourd’hui. Dans le même temps, j’ai essayé de rester dans le ton de Shakespeare en conservant la versification libre et un vocabulaire qui ne sonne pas anachronique.

J’estime que mon adaptation de Roméo et Juliette est parfaitement réussié. La Mégère apprivoisée était autrement plus difficile, parce que notre attitude envers le mariage – et notamment vis-à-vis le rôle de la femme dans le couple – a radicalement changé depuis l’époque de Shakespeare. Cela dit, tout "l’apprivoisement" de la mégère, doit être perçu comme comique, justement à cause de son côté outrancier. Toutefois, le discours de Katharina à la fin est pratiquement inadaptable aujourd’hui, à cause de sa vision tellement servile de la femme.

En même temps, je ne voulais pas le remplacer par un manifeste féministe. Mon but était de revoir le jeu, de sorte qu’au lieu de plaider en faveur d’une soumission totale de la femme, Petruchio se trouve confronté à une épouse, certes, frustrée et en colère, mais qui se sent abandonnée et ne souhaite que son amour. Et s’il l’apprivoise, ce n’est plus tant dans le but de la soumettre, que de rechercher un partenariat dans lequel mari et femme parviendront à se combler l’un l’autre.

L’histoire ne change pas d’un iota. ma réinterprétation ne se révèle qu’épisodiquement. La plupart de mes changements concernent, comme pour Roméo et Juliette, les parties de comédie pure. Mais comme La Mégère est une comédie du début à la fin, mon adaptation est beaucoup plus présente.

J’ai également restitué le rôle de Christopher Sly comme je crois que Shakespeare l’avait originellement conçu. Sly lâche des commentaires assassins tout au long de la pièce, et à la fin monte sur scène pour jouer la la Veuve. Depuis que j’ai une femme qui joue le rôle de Sly, (avec une barbe) et un jeune homme qui joue le rôle de sa femme et celui de Grumio, l’aspect « comédie » est accentuée (et à la fin, l’actrice qui joue Sly est une femme qui joue un homme jouant une femme).

Toute modestie mise à part, je dois dire que le résultat est franchement drôle. La pièce est hilarante du début à la fin. Et la conclusion de tout "l’apprivoisement" sur un mariage entre égaux est bien plus acceptable pour une audience moderne sans pour autant être hors propos.

Du coup, avec ma version, le public a un ressenti certainement très proche de ce que devait être celui de leur prédécesseurs élisabethains : une pièce aussi drôle aujourd’hui, qu’elle l’était alors, et avec une fin heureuse.

Et je n’en ai pas fini pour autant avec Shakespeare. Je viens juste d’écrire une histoire qui s’appelle "Hamlet’s Father" et qui est une version tordue, perverse, et (à mon avis) beaucoup plus amusante de l’histoire d’Hamlet. Avouez qu’on peut difficilement être plus présomptueux.

Actusf : :
Parlons cinéma. Y’a-t-il toujours des projets de films autour de vos livres ? Où en est-on aujourd’hui ?
Orson Scott Card :
Cela prend du temps d’entrer dans le monde du cinéma et d’apprendre à écrire des scénarii. Ma dernière version du scénario d’Ender est, je crois, excellente. Si elle voyait le jour, ça aurait, je crois, un impact sur les spectateurs bien plus puissant que celui du livre.

Je travaille également sur d’autres films, dont l’adaptation d’Enchantement. Mais je préfère ne pas en parler tant que ce n’est pas un peu plus concret, c’est-à-dire tant qu’une peu d’argent n’aura pas été investit dans la production. Et dès que cela arrivera, croyez-moi, je l’annoncerais sur le net !

Actusf : Empire est paru en novembre dernier. Il n’est pas encore traduit en Français. De quoi parle-t-il ?
Orson Scott Card :
Empire est un livre dans lequel la rhétorique haineuse et fanatique de notre politique va faire peser sur l’Amérique un risque sérieux de guerre civile. En m’appuyant sur ce qui s’est passé en ex Yougoslavie, j’ai essayé de construire un scénario que des lecteurs américains pourraient prendre au sérieux. Nous pourrions réellement avoir une guerre si quelqu’un le voulait vraiment.

Quelques lecteurs ont été agacés que les héros du livre soient pour la plupart de droite, (légitimant le président Bush et sa Guerre à la Terreur). Pour cette raison, ils ont supposé (à tort) que c’était un livre pro droite, et qui démontait la gauche. Au contraire, c’est un roman dans lequel les gens se rendent compte que cette haine et cette polarisation mènent à l’auto-destruction. Il est essentiel de mettre un bémol à cette rhétorique et de reconnaître que des gens biens et intelligents peuvent avoir des vues ceux opposées sur des sujets vitaux, tout en continuant à se considérer comme citoyens à part entière d’une même république libre.

Malheureusement nous vivons à une époque où les médias sont une monoculture. Cela m’a attristé de voir comment les médias européens ont si grossièrement caricaturé les Etats-Unis et le but qu’ils poursuivaient avec cette guerre. A tel point qu’il est presque impossible d’avoir une vision rationnelle des raisons qui nous ont conduit à agir ainsi, ni de celles qui poussé plus de la moitié des électeurs à réélire George W.Bush (qui, soit dit en passant, n’est pas plus stupide qu’il n’est mauvais, en dépit des mensonges qui ont été dit à son propos).

Maintenant, la propagande menée par les médias est en train de porter ses fruits. Nous allons sans doute quitter l’Irak avant d’avoir terminer notre travail, et ce qui m’attriste le plus c’est l’Europe qui aura à payer le prix de cette guerre que nous n’auront pas mener à son terme. C’est vous qui serez déchirés par ce conflit mondial entre l’Islam et l’Occident, vous qui devrez vous battre, et cette fois sans l’aide des Américains. Car cette guerre avait déjà commencé avant que nous ne décidions d’y prendre part. Nous ne l’avons pas déclenchée, pas plus que nous n’avons empiré la situation. Mais notre retrait d’Irak va encourager les ennemis fanatiques de la liberté au point de leur laisser croire qu’ils peuvent s’engager dans une guerre plus globale. Si nous avions eu l’appui de l’Europe et d’une Amérique plus unie, la Guerre contre la Terreur aurait pu être gagnée sur les champs de bataille d’Irak, de Syrie et d’Iran. Maintenant, cela va se jouer dans les rues des villes européennes. Et l’invasion Barbare va déchirer la civilisation. J’espère avoir tort bien sûr. Mais la manière dont les choses se passent me rend très triste.

Empire est un roman (et potentiellement une série de romans) dans lequel je porte sur notre situation actuelle un regard froidement réaliste. L’Amérique est un empire qui ne souhaite pas en être un. Nous nous laissons facilement décourager de faire ce qu’il faut pour maintenir l’ordre global qui permet à la démocratie et à la prospérité de s’épanouir. Les français ne vont pas aimer le monde que nous allons laisser lorsque les Etats Unis retourneront à leurs frontières. Ils n’aimeraient pas non plus le monde actuel si l’Amérique était vraiment la nation monstrueuse que les médias européens prétendent. Quand les monstres s’abattront sur vous, les Etats Unis auront alors bien meilleure presse... mais il sera trop tard. Je doute que les Américains reviennent un jour en Europe. Vous serez tout seul contre cet Islam militant.

Heureusement, je garde mes propres opinions politiques hors de mes romans. Empire est certes, proche de ce que je pense, mais aucun des personnages ne parle pour moi. Ils parlent seulement pour eux et présentent de nombreux points de vue. Quand je veux parler politique, j’écris des articles sur le site : www.ornery.org. mais quand j’écris de la fiction, je crée des personnages qui n’ont pas nécessairement mes points de vue et je leur donne la capacité de les défendre avec éloquence.

Actusf : Ender et Alvin le Faiseur sont vos cycles les plus connus. Avez-vous envie d’écrire encore de nouvelles aventures dans ces univers ? Quand on a passé autant de temps sur ces deux séries, est-il possible de se dire qu’on y reviendra plus ?
Orson Scott Card :
Mais je reviens tout le temps à ces personnages. Il y aura un autre roman sur Alvin, et deux de autres (au moins) sur Ender. Par ailleurs j’écris constamment des nouvelles se passant dans l’un et l’autre des univers. A vrai dire, en met une en ligne à chaque numéro de mon webzine :
Orson Scott Card’s Intergalactic Medicine Show, (http://www.oscigms.com).

Actusf :
Quels sont vos projets ? Quels sont les romans et les nouvelles sur lesquelles vous travaillez ?
Orson Scott Card :
Je travaille sur ces nouveaux romans d’Ender, naturellement, mais aussi sur une nouvelle série de romans qui, comme Enchantement, se situeront entre un univers classique de fantasy et notre monde contemporain. Cela s’appelle « Mithermages », et la première histoire, "Stonefather » sera bientôt publié dans une anthologie de Gardner Dozois.

Actusf : Quand revenez vous en France ? :-)
Orson Scott Card :
Nous sommes un peu frustrés de ne pas pouvoir y retourner autant que nous l’aimerions. La France est notre pays favori après le nôtre. Nous aimons la France, de la Provence à la Bretagne. Mais maintenant que j’enseigne à la « Southern Virginia University », je ne suis plus aussi libre de voyager qu’auparavant. Donc pas de projet de ce côté-là pour l’instant. Et puis, est-ce que les américains qui sont des supporters déclarés de Bush sont les bienvenus en ce moment en France ?

Actusf : Cela fait 70 ans dans quelques jours qu’H.P. Lovecraft nous a quitté. Est-ce que c’est un auteur que vous avez lu et aimé ? Quel regard portez-vous sur lui et son oeuvre ?
Orson Scott Card : :
J’ai essayé de lire plusieurs histoires de Lovecraft mais je n’ai jamais pu comprendre pourquoi on ne faisait tout un plat. Apparemment je n’ai pas le gène de Lovecraft. Je suis sûr que c’est un manque.

Jérôme Vincent