Interview d’Ursula Le Guin
de Ursula Le Guin
aux éditions ActuSF
Genre : Anticipation

Auteurs : Ursula Le Guin
Traduction : Antoine Monvoisin
Date de parution : décembre 2010 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :
Première parution : 2008

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La genèse de son dernier roman, l’influence de Virgile.
 « Je lisais l’Énéide en latin (très lentement !) et la seconde moitié du texte m’a fascinée, particulièrement le personnage d’Énée. Toutes ces batailles, qu’est-ce que ça veut dire ? Sont-elles là simplement parce qu’il s’agit d’une épopée ? Virgile est un poète trop talentueux, il devait y avoir une autre raison. D’autant que ces scènes sont effroyables, si on les compare à celles d’Homère qui sont plutôt marrantes : on décapite avant d’être décapité et youpi ! Il a l’air de s’amuser, Virgile non. Alors je me suis posé des questions concernant ses intentions et j’ai eu l’idée de me mettre à la place de cette fille. Dans le poème, elle n’a pas une seule réplique, ce n’est qu’un témoin, mais la petite Italienne, Lavinia, que peut-elle bien penser de tout ça ? Là, je tenais mon roman. »

 « J’ai étudié le latin au lycée. Une fois passées les deux premières années à se coltiner César, on doit lire Cicéron. Pour les poètes, il faut attendre. J’avais tout juste 14 ans et on voulait que je passe un an à lire les textes d’un magistrat mort… Pas question ! Quand j’ai dû recommencer tout ça à zéro pour mon doctorat, j’ai suivi un cours intensif à l’université de Californie. J’y ai tout réappris… Et puis tout oublié. Finalement, vers soixante-quinze ans, je me suis dit «  si tu comptes lire Virgile un jour, tu ferais mieux de t’y mettre. » J’ai ressorti mes vieux manuels de grammaire pour reprendre au début. »

« Personne n’a jamais pu traduire la poésie, en tout cas pas en anglais. Virgile, comme tous les poètes très musicaux, ne se transpose pas bien dans les autres langues ; il utilise la sienne avec trop de perfection. Bien sûr, on retrouve l’histoire dans les traductions, mais un poème ce n’est pas que ça. Les gens qui ont lu l’Énéide uniquement en anglais se la rappelle mal et ils n’en ont pas une haute opinion. Ceux qui ont dû se creuser un chemin dans le texte latin, comme je l’ai fait, s’en souviennent tous clairement (et pour la plupart avec tendresse). La différence est considérable. »

« Lutter avec l’original, ce n’est pas vraiment lire, mais plutôt traduire très lentement. (Il y a l’anglais à droite de la page pour vous aider à comprendre les passages compliqués.) Je lisais à peine dix lignes en une journée, quinze dans un bon jour, et en déchiffrant quelque chose de cette manière vous vous en imprégnez réellement ! »

« J’étais encore plongée dans l’Énéide quand j’ai entamé Lavinia, alors il y a une sorte de superposition. Je devais être dans le poème autant que dans l’histoire, une sorte de double obligation très amusante finalement. Jusqu’à l’arrivée des Troyens, l’Italie de Lavinia est plutôt idyllique. C’est le vieux mythe romain de l’âge de Saturne, l’âge d’or. Puis l’histoire commence et tout part en miettes ! Les types commencent à s’entretuer et les choses s’enveniment. »

« Habituellement, je garde mes lectures bien éloignées de ce que j’écris. Quand je suis en pleine rédaction d’un roman, je lis souvent des polars, des choses légères, pour ne pas m’embrouiller avec le style d’un grand écrivain et me mettre à l’imiter. Cette fois le livre est né de mes lectures, c’était très étrange. J’adore traduire et je l’ai très souvent fait, mais je ne peux pas muer Virgile en poète anglais. Par contre, je peux plus ou moins transformer son épopée en roman, en prendre un morceau et le déplacer dans une nouvelle forme. Je crois que c’est ce que j’ai fait. J’ai essayé de saisir quelque chose de l’atmosphère, sans les mots ni la voix. »
 
SF ou Fantasy.
« Il n’y a pas de grandes différences entre mes livres de Science-Fiction et Lavinia. Il faut toujours respecter quelques faits, après quoi on peut se libérer. Dans un roman historique, qu’il se passe au huitième siècle avant JC ou en l’an 12OO, vous devez prendre en compte tout ce qu’on sait, comme en SF. Pareil pour les auteurs réalistes. Si vous situez votre récit à San Francisco et que vous n’y vivez pas, il faudra sans doute faire quelques recherches. Tout doit être plausible parce que vos lecteurs seront assez calés. Comme le dit Chip Delany : « On utilise ce que l’on sait que les autres savent. » Une fois les faits rassemblés, on se lance et on invente ce qu’il nous plaît. Si c’est de la SF, on ne peut pas faire abstraction de la science, sinon on fait plutôt de la Fantasy, je pense. C’est ça la différence. En tout cas c’est ainsi que je la perçois depuis les années 70, et je sais parfaitement à quel genre j’appartiens. Mais une part effrayante de la Science-Fiction est plus proche de la Fantasy que nous voulons bien l’admettre. Ces histoires de voyages intergalactiques ne sont pas moins irréelles. Nous n’en sommes pas encore capables et plus nous en apprenons plus cela semble improbable. »

« Les deux genres sont en train d’intégrer la culture « mainstream », je crois. Je le souhaitais, je voulais qu’ils soient respectés au sein de cette culture, qu’ils ne restent pas aux mains des spécialistes. Mais il y a une différence entre écrire de la SF, un roman réaliste ou un Western, même si ces catégories se sont toujours métissées (comme on dit). Ce métissage est un plus pour la culture populaire, mais je ne suis pas certaine que ce soit bon pour la Science-fiction. »

« J’aimerais être aussi bienveillante que Michael Chabon à l’égard des auteurs, comme Cormac McCarthy, qui écrivent de la SF mais ne veulent pas qu’on le dise (ou peut-être est-ce leur éditeur). C’est vrai ! La traversée d’un pays en ruine ça a déjà été fait, et dans un meilleur anglais que le sien ! Pourtant c’est à lui que revient tout le respect et les traitements de faveur, le snobisme domine encore. Et voilà ! Ces gens qui croulent sous les prix en écrivant de la Science-fiction de seconde zone m’énervent vraiment. D’ailleurs je mets en garde les auteurs qui viennent à la SF sur le tard : assurez-vous bien de ne pas être en train de réinventer la roue pour la cinquantième fois. C’était mon principal souci avec Le Dernier Homme (Oryx and Crake) de Margaret Atwood. Par contre, La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale) est un roman inventif qui tient la route. »
 
L’état actuel de l’édition.
« Pour certaines raisons, la sortie de Lavinia est un coup de chance. L’entreprise irlandaise qui possédait à la fois Houghton Mifflin et Harcourt, mon éditeur, les a fait fusionner, assurant du même coup la disparition d’une de nos plus grandes maisons indépendantes. Maintenant, il y a moins de compétition et d’endroits où proposer un manuscrit. Si j’avais eu besoin de quelques mois de plus, Houghton Mifflin aurait pu annuler la sortie du livre. Tout ça était très effrayant. »

« Barnes & Noble a ensuite refusé le roman. Verdict de leur fameux responsable des achats : « Non, ça ne se vendra pas. » Et ils ne l’ont pas pris. Bien sûr c’était un coup affreux pour l’éditeur, mais le livre se porte très bien sans eux, je les remercie bien. Les critiques ont quasiment toutes été merveilleuses et il y a un bouche-à -oreille plutôt bon. Je ne figure jamais sur la liste des best-sellers, mais il y a toujours des gens pour acheter mes livres. Ils durent, il y a une demande. J’aime ça ! Et je me dis que j’ai de la chance. Je connais tellement d’auteurs qu’on ne cherche plus à rééditer. »
« Vraiment, le monde de l’édition est devenu complètement fou. « On ne peut pas garder cet auteur, il se vend bien, juste bien. » Les comptables dirigent tout... Avant l’éditeur pouvait dire : « Ecoutez, j’ai négocié ce contrat et ils ne demandent pas tant que ça. Alors signez ! » Maintenant le service des ventes peut fiche en l’air un arrangement à n’importe quel moment. »
 
Les romans pour jeunes adultes.
« Jeunes Adultes ? Ce terme n’a qu’une trentaine d’années et ce n’est qu’une étiquette marketing complètement fabriquée. À la première publication du Sorcier de terremer (A Wizard of Earthsea), la couverture disait « 11 ans et + ». Je crois qu’ils ont eu le bon sens de retirer ça pour l’édition suivante. Je n’arrêtais pas de leur répéter : « il n’y a pas que les enfants qui lisent la Fantasy. » Ils ont découvert que j’avais raison. »

« L’année dernière, j’ai fait partie du jury des Western PEN Awards. Il fallait que je lise tout un tas de Young adults et certains de ces livres sont étonnamment explicites. Croyez-moi, Mamie a appris des choses dont elle n’avait pas idée ! Beaucoup sont vraiment dédiés à quelques problèmes de l’adolescence (parmi ceux que j’ai lus), écrits pour des enfants bien particuliers. Des livres sans aucunes prétentions, mais ce sont les bons pour certains gamins. Ils visent réellement la jeunesse, pourtant la plupart sont-ils uniquement pour les enfants ? Je dois bien avouer que je suis fatiguée du cliché de la rousse intrépide, mais c’est important que les filles de 11 à 15 ans découvrent ce personnage. C’est pour ça qu’elles aiment Le Clan de l’ours des cavernes (Clan of the Cave Bear). Elles y trouvent cette héroïne et peuvent s’y confronter : elle est capable de découvrir le feu ou un continent et peut s’envoyer en l’air tous les soirs. Bien sûr, nous finissons souvent par dépasser ce cliché en grandissant. »

« Quand mon agent a voulu que j’écrive un de ces romans jeunesse, si faciles à vendre, je lui ai répondu que j’étais trop vieille, incapable de décrire les adolescents d’aujourd’hui. Mais ensuite j’ai réfléchi : « La Fantasy. Là, un adolescent n’aurait pas à être moderne. » Dans ces histoires, votre protagoniste va forcément être jeune, moins de vingt ans. Vous n’écrivez pas sur les enfants cependant. L’histoire décrit peut-être ce que ça fait de grandir, mais c’est pareil pour Romeo et Juliette. Avant on appelait ça le bildungsroman, le « roman d’apprentissage », et la plupart de ces livres ne sont pas autre chose. »

« Une fois terminée ma trilogie des Chroniques des rivages de l’Ouest, j’étais assez découragée par cette niche dans laquelle l’étiquette « jeunes adultes » vous piège. Personne à l’Association Américaines des Auteurs de SF et de Fantasy (http://www.sfwa.org) ne prête la moindre attention à ces livres. Le jury du prix Norton a même boudé les deux premiers tomes. Je commence à ne plus trop apprécier cette catégorisation. Si vous mettez « Jeunes Adultes » sur un livre, 85% de vos lecteurs masculins n’y jetteront pas même un œil à mon avis : « Oh, c’est pour les gamins ! » Les femmes ont moins de préjugés, mais je ne sais pas dans quelle mesure.
 
Cinéma et télévision.
« Est-ce que je vais céder les droits d’un autre livre à Hollywood ? Sans doute pas. Si vous vous faites avoir une fois, d’accord ; deux fois, vous êtes stupides. Deux, trois de mes romans feraient de très bons films, je pense, mais il faut trouver quelqu’un qui croit en vous, qui croit vraiment au projet, qui ne se dit pas simplement : « Je vais acheter les droits pour pouvoir utiliser son nom et ensuite je ferai le film que j’ai envie de faire. » Par contre, j’ai reçu des lettres de condoléances fabuleuses pendant des mois après la diffusion de Terremer, la prophétie du sorcier (A Wizard of Earthsea) sur la chaîne Sci-Fi. Les gens étaient adorables et vraiment fous ! J’ai de merveilleux lecteurs. Ils écrivent les plus belles lettres qu’on puisse imaginer.
 
La suite ?
« Je ne sais pas du tout ce que seront mes projets suivants. Il y a une histoire que j’aimerais raconter à la fin de ma dernière trilogie jeunesse, mais pour l’instant elle refuse d’être un roman, elle ne veut pas prendre les bonnes dimensions. Alors j’attends simplement que ça change. Parfois une histoire prend forme, d’autres fois non ; elle s’attarde simplement à mi-chemin comme pour dire « je ne suis pas encore prête. »
–Ursula K. Le Guin

Interview publiée initialement dans le magazine Locus en 2008