Interview de Bruce Sterling
( 1 )
de Bruce Sterling
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Bruce Sterling
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
Nombre de pages : 1

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Bruce Sterling est un géant de la SF. Après avoir parcouru pendant des années les ramifications du cyberpunk, il poursuit aujourd’hui sa carrière d’écrivain à 50ans. Petite rencontre virtuelle à 900 km de distance

Actusf  : La fin de votre article Cyberpunks in the Nineties est une sorte d’appel aux armes, adressé à une nouvelle génération d’auteurs de science fiction. Pensez-vous que cette génération a vu le jour ?
Bruce Sterling  : Eh bien, il y en a une là, maintenant. En fait il semblerait même qu’il y en ait deux ou trois.

Actusf  :
Est-ce que vous les sentez en colère ces jeunes auteurs ? Pensez-vous qu’ils ont là pour en découdre ?
Bruce Sterling  : Je ne pense que colère soit le terme qui convienne pour des auteurs qui écrivent en pleine période de guerre culturelle. Les temps sont à la radicalisation et à une rage vengeresse aveugle. Quand les plus importants gouvernements sont en pleine folie furieuse et deviennent hors de contrôle, c’est aux écrivains d’être critiques et compatissants.

Actusf  :
En 1974 déjà, Robert Silverberg jetait l’éponge, considérant que le monde de l’édition sombrait dans un ultra-libéralisme qui risquait de tuer la création culturelle. Pensez-vous que les choses ont empirés depuis ?
Bruce Sterling  : Même si elles ont empiré, et on peut certainement dire que c’est le cas, Robert Silverberg écrit toujours. Mais il ne faut pas perdre de vue que la science fiction américaine a toujours été exploitée de manière éhontée et évidente, et qu’en tant que genre, elle a toujours été au bord du gouffre.

Actusf  :
Vu la politique actuelle de la "Grosse Machine Editoriale", ne pensez-vous pas qu’un nouveau mode de publication serait nécessaire, comme par exemple votre propre politique de mise en ligne de vos textes ?
Bruce Sterling  : Ce serait bien si le monde de l’édition avait une vraie vision culturelle et commerciale, mais ça n’a jamais été le cas. Quant à la question de renforcement des médias, et de la propriété intellectuelle, ma foi, nous traversons une bien sombre époque. Quoiqu’il en soit il y aurait beaucoup à dire sur le sujet.

Actusf  :
Est-ce que les choses qui vous inquiètent maintenant sont toujours les même que celles qui vous inquiétaient à vos débuts ?
Bruce Sterling  : Je me soucie bien moins d’être entendu. En revanche je m’efforce de dire des choses qui méritent l’attention. J’ai la sensation de vivre une époque de grande misère culturelle. Nos penseurs et nos écrivains sont en train de passer à côté des grandes questions de notre temps. Le vocabulaire du XXème siècle ne nous suffit plus. Il nous faudrait trouver de nouveaux noms et de nouveaux verbes.

Actusf  :
Il semblerait que pour vous, la science fiction ne puisse être une source de controverses, que tant qu’elle reste un genre marginal. Ne trouvez-vous pas cela un peu contradictoire avec sa fonction, qui serait de répandre de nouvelles idées dans la société ?
Bruce Sterling  : Le terme "science fiction" est paradoxal. Comment la science peut-elle être une fiction ? Et comment la fiction peut-elle être une science ? La science fiction n’est pas un genre marginal, parce que majoritairement, c’est écrit avec les pieds, et intellectuellement bâclé. S’il est considéré comme tel c’est parce que notre société s’appuie sur un système de castes, et que la science fiction joue précisément avec ces limites de classes. Pas nécessairement avec un grand succès, mais bon, c’est tout de même ce qu’elle fait de mieux.
Mais au-delà de ça, la science fiction est là pour diffuser des idées au sein de sous cultures très ciblées. Si ces idées quittent ces petites chapelles elle ne deviennent alors que périphériques du courant de pensée général.

Actusf  :
Vous avez dit que le mot "Cyberpunk" serait gravé sur votre tombe. Ne pensez-vous pas que c’est toujours une étiquette un peu trop collante, spécialement à l’étranger, où finalement la publication de vos livres dépend du bon vouloir d’éditeurs qui pourraient ne pas comprendre que vous ne délivriez plus du cyberpunk pur et dur ?
Bruce Sterling  : Je ne me soucie plus d’expressions aussi lapidaires et définitives que "à l’étranger". Je suis à l’étranger en ce moment-même. A Milan. Et après ce sera Linz et Berlin. Du moment que j’ai un ordinateur portable, un mobile et mon email, je peux tout faire. Non, ce qui m’inquiète beaucoup plus aujourd’hui, ce sont des expressions comme "sécurité de la Mère Patrie". Je n’aime la connotation que ça a.
Pendant longtemps le mot "cyberpunk", m’a évité de devenir respectable. Mais maintenant j’ai 50 ans, je suis éditorialiste pour un mensuel de renom, et je vais bientôt devenir prof dans une école de créa. Certes, on écrira certainement le mot "cyberpunk" sur ma tombe, mais avec un peu de chance ce ne sera pas avant une bonne trentaine d’années, et dans l’intervalle pas mal de chose vont arriver. Je n’ai pas encore le temps de me laisser aller à la nostalgie.

Actusf  :
William Gibson a dit qu’il avait l’impression que les lecteurs européens, et français en particulier, percevaient mieux l’ironie contenue dans son œuvre que les lecteurs américains. Pensez-vous que c’est vrai ?
Bruce Sterling  : Nombre de lecteurs américains perçoivent très bien cette ironie, et ils devraient faire cause commune avec français.

Actusf  :
Il semble, au fond, que la plupart des auteurs dit "cyberpunks" ne venaient pas de zones particulièrement urbaines ? Pourquoi alors cet intérêt pour les villes ?
Bruce Sterling  : Le Texas possède de vastes métropoles, comme Dallas ou Houston, et Lewis Shiner par exemple vit maintenant en Caroline du Nord dans le triangle d’or de la haute technologie. Nous sommes des animaux des villes, pas des fermiers.

Actusf  :
Et comment expliquer que vos univers correspondent si bien à l’imaginaire de villes comme New York ou Los Angeles, villes dans lesquelles aucun de vous ne vivaient à l’époque ?
Bruce Sterling  : L’année prochaine je vais habiter à Los Angeles. Je suis un journaliste itinérant. Si je vais dans une ville comme Moscou par exemple, il est bien évident que je vais faire de mon mieux pour décrire l’atmosphère particulière de cette ville. Lorsque vous avez beaucoup voyagé, ce n’est pas un exercice si difficile que ça. Les Européens en particulier sont beaucoup moins mystérieux qu’ils le croient. En fait je crois que j’aimerai bien écrire un roman "régional" sur la planète Terre.

Actusf  :
Pensez-vous que les principes que vous défendez se répandent tout de même dans la société, comme par une sorte d’effet pervers de la globalisation ? Comme un virus en quelque sorte ?
Bruce Sterling  : J’ai toujours été très intéressé par tous les moyens décentralisés de diffusion de l’information, et il y en a un nombre grandissant. Mais il important de comprendre que d’un point de vue moral, ces méthodes ne sont pas exemplaires. Tout action créatrice exige un sacrifice, et chaque technique a ses avantages et ses inconvénients. Et vous ne pouvez pas hisser aveuglément au rang de principes des techniques de production et de diffusion, alors qu’elles ne sont que des outils.

Les maladies se propagent par des moyens décentralisés, ça ne les rend pas belles pour autant. Le SIDA est quelque chose de décentralisé, les préservatifs, eux, sont des objets manufacturés on ne peut plus centralisés, et si vous voulez prospérer, vous avez plutôt intérêt à éviter le premier, et faire bon usage du second.

Actusf  :
A l’évidence vous êtes toujours cyber, mais êtes vous toujours un punk ?
Bruce Sterling  : Et bien, je suis un peu les deux, tout en ne l’étant pas. Ce qui, concrètement ne fait pas grande différence.

Eric Holstein

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