Interview de China Miéville (2006)
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de China Miéville
aux éditions ActuSF
Genre : Fantastique

Auteurs : China Miéville
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : septembre 2006

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Interview d’un auteur passionnant

Auteur atypique dans le paysage anglais, candidat trotskyste aux législatives de 2001, mais aussi spécialiste du droit international, DJ de étiquetté drum n’bass et dessinateur, il a su en quatre romans imposer une vision originale, un imaginaire fort et un sens du merveilleux qui lui ont valu plusieurs récompenses, dont une Arthur C.Clarke Award pour son dernier opus – The Iron Council – dont la collection Rendez-vous Ailleurs du Fleuve Noir nous a annoncé la sortie pour 2007.

Dans cette attente, c’est Le Roi des Rats, son tout premier roman qui sort en librairie. Une occasion de faire plus ample connaissance avec celui qui est un des auteurs les plus prometteurs de sa génération.

Actusf : Comment êtes vous venu à la science fiction et quels furent vos auteurs fétiches ?
China Miéville :  : J’ai toujours lu de la science fiction et de la fantasy. Honnêtement, impossible de me rappeler quand ça a commencé, mais ça n’a rien d’extraordinaire. Beaucoup d’enfants aiment ce genre d’histoires. En revanche ce qu’il conviendrait de se demander, c’est pourquoi ça ne m’est pas passé ? Je ne me suis jamais lassé de ces livres pleins de monstres. Et parmi les auteurs qui m’ont consciemment influencés (parce que je pense que ceux qui ont l’influence la plus déterminante sur nous sont ceux dont on n’est pas conscient), il y a John Harrison, Gene Wolfe, Charlotte Brontë, Dambudzo Marechera, Michael de Larrabeiti, Lewis Carroll, Philip K.Dick, HP Lovecraft. Comme vous le voyez, ils ne sont pas tous des auteurs de SF&F.

Actusf : Quand avez vous pris conscience du fait que vous vouliez devenir écrivain, et qu’est ce qui vous a décidé ?
China Miéville :  : Vers treize ou quatorze ans j’ai commencé à me dire que je pourrais peut-être faire ça professionnellement, et vers 19 ans j’ai commencé à m’y mettre sérieusement. Quant à ce qui m’a motivé le plus, c’était d’inventer des monstres.

Actusf : Est-ce qu’avant que vous ne placiez Le Roi des Rats, il y eu beaucoup de tentatives avortées ? Des romans de tiroirs ?
China Miéville :  : Principalement des nouvelles - toutes assez pourries. Je les ai toutes envoyées à des magazines, et toutes ont été, très poliment, refusées. Mais il n’y a pas de romans de tiroirs. Le Roi des Rats a été ma première tentative sur un long format.

Actusf : Et comment vous est venue l’idée ?
China Miéville :  : A l’origine ça aurait dû être une histoire de loup-garou sur fond de Jungle Music et de Drum & Bass, et ce qui s’est passé c’est que l’élément musical a pris de plus en plus de place à mesure que la part "loup-garou", elle, diminuait. A tel point que j’ai fini par réaliser qu’il n’y en avait plus du tout, et que quelque chose d’autre devait prendre sa place. Donc Londres et la musique sont venus d’abord, puis, seulement après, les personnages et tout le reste.

Actusf : Il y a pas mal de choses qui semblent très personnelles dans ce premier roman - Londres, la politique, la musique. Quelle part de vous-même y’a-t-il dans votre héros ?
China Miéville :  : Les centres d’intérêts sont les miens, mais je ne pense pas (enfin je n’espère pas), être trop proche d’un personnage en particulier. Cela dit, je pense que les écrivains sont les derniers capables de se reconnaître dans leurs romans. Je ne suis sans doute pas la bonne personne à qui demander.

Actusf : Comment décririez vous ce roman ? Une quête, un rite de passage à l’âge adulte ?
China Miéville :  : Un peu tout ça. Un conte de fée avec quelques aménagements. La plupart des histoires sont, d’une manière ou d’une autre, des rites de passages. Mais peut-être qu’avant tout, ce livre parle de la paternité. Je suis conscient que ça sonne très "Hollywood", mais j’espère que ça ne sera pas perçu comme ça.

Actusf : Qu’est-ce qui vous a intéressé dans les rats ? Leur organisation sociale ou le fait que la plupart des gens les détestent ?
China Miéville :  : A la base, c’est que Londres, comme la plupart des grandes villes, en héberge une importante population dans ses égouts et dans les endroits laissés à l’abandon. Je vois dons les rats comme formant une espèce de anti-cité qui constitue, pour ainsi dire, le contrepoint parfait du Londres d’en-haut. A cela s’ajoute les nombreux mythes et histoires sympas autour des rats, y compris celle du flûtiste que j’ai piquée. C’est une bonne source dramatique.

Actusf : L’une des choses les plus fascinantes dans Le Roi des Rats, est cette manière très personnelle dont vous dépeignez Londres. Est-ce que c’est une ville avec laquelle vous entretenez une relation particulière ?
China Miéville :  : Je ne sais pas vraiment. J’y vis depuis de nombreuses années, et cette ville est profondément ancrée dans ma psyché. Pour une raison ou pour une autre, Londres transparaît toujours très fortement dans l’art et la littérature, et dans ce dernier domaine, la liste des Londres fantasmés est longue et impressionnante. Ces visions là me fascinent au moins autant que celle que j’ai depuis ma fenêtre. Je pense, entre autres, à celles d’Arthur Machen, de Ian Sinclair, de Neil Gaiman ou de Dickens.

Actusf : Et justement, ça vous agace si on vous dit que votre Londres alternatif évoque forcément celui que Neil Gaiman décrit dans Neverwhere ?
China Miéville :  : Pas du tout. A dire vrai, je n’avais pas lu Neverwhere au moment où j’ai écrit Le Roi des Rats, et bien entendu le procédé de l’évolution parallèle saute aux yeux. C’est un effet de style tellement évident qu’il serait même surprenant que ça n’influence pas votre lecture, si ce n’est directement, au moins par osmose.

Actusf : Un des points forts du Roi des Rats c’est précisément ce personnage du roi des rats. Complexe, ambigu, il semble très proche du personnage de Silas Fennec dans Les Scarifiés. Qu’est ce que signifie cet archétype de personnage dans votre univers ?
China Miéville :  : J’ai peur de ne pas pouvoir réponde à cette question dans la mesure où je ne raisonne pas vraiment en terme d’archétype. Il y a quelques exceptions. Uther Dol par exemple (dans Les Scarifiés - ndlr) est une variations sur le thème du "Chevalier à la triste figure", qu’on retrouve aussi bien dans le Chevalier Blanc d’Alice, que dans Don Quichotte. Mais d’une manière générale j’essaie d’éviter d’aller vers des personnages archétypiques, parce qu’ils tendent à nuire à d’autres personnages qui sont, eux, plus ancrés dans le réel. Attention ! Je ne dis pas que mes personnages ne tendent pas vers l’archétype, simplement que j’évite de les concevoir en ces termes. Maintenant, si vous voulez dire que ce sont des personnages intriguants, complexes, et bien je vous remercie beaucoup, et je suis heureux que les voyiez ainsi.

Actusf : La fin du Roi de Rats est plutôt optimiste, voire même utopique. Vous croyez en l’utopie ?
China Miéville :  : Je suis quelqu’un de plutôt optimiste, et je suis certain qu’on pourrait avoir un monde bien meilleur que celui dans lequel on vit, par conséquent, je suis un utopiste. En revanche je ne pense pas que ça doive nécessairement se refléter de manière aussi directe dans ma fiction. D’ailleurs, beaucoup de lecteurs la trouvent franchement dystopique, et moi-même je suis un optimiste prudent. Pour Le Roi des Rats, j’ai surtout voulu une fin qui s’intègre logiquement à l’univers plutôt sombre du roman, mais qui puisse ouvrir sur quelque chose d’un peu plus lumineux.

Actusf : C’est aussi une fin très ouverte. Il y aura-t-il une suite ?
China Miéville :  : Evidemment ça pourrait se faire. On ne sait jamais. Mais à vrai dire c’est peu probable, parce qu’il y a beaucoup trop d’autres histoires que j’ai envie d’écrire. Mais bon... ça reste une possibilité. Qui sait ?

Actusf : En 2001, vous avez été candidat au législatives sur la liste du Socialist Workers Party, un parti ouvrier d’inspiration trotskyste. Pourtant votre engagement à l’extrême gauche ne transparaît pas tant que ça dans vos romans. Pour vous, est-ce que la politique et l’écriture sont intimement liées ? Et quelle part de votre engagement pensez-vous devoir mettre dans vos livres ?
China Miéville :  : On me pose souvent cette question, et je réponds toujours la même chose : la politique et l’écriture ont à la fois tout à voir, et rien du tout. Tout à voir parce que les questionnements qui nourrissent mes romans, sont aussi ceux de l’activiste politique que je suis, et inévitablement, ils ressortent dans tout ce que j’écris. Mais d’un autre côté ils n’ont rien à voir, parce que la fiction ne doit pas être un débat politique. Si j’avais envie de débattre, je choisirais alors une forme plus appropriée. Pourquoi se servir d’un roman de fantasy pour avancer masqué ? Ce serait ridicule. Donc concrètement ça signifie que mes romans peuvent se lire à divers degrés. Pour quiconque se sent concerné, il y trouvera une réflexion politique, des thèmes, des problématiques, des idées qui sont indubitablement politiques. C’est plus évident dans The Iron Council mais on retrouve ça dans tous mes romans. Toutefois, pour celui que la politique n’intéresse pas, mes histoires se doivent aussi de fonctionner par elles-mêmes, et ça, c’est une condition non négociable. Donc je conçois mes romans comme des fictions politiques, mais en mettant, finalement plus l’accent sur la fiction que sur la politique. Le but du jeu étant que vous puissiez la lire sous les deux angles. Si vous voulez y voir de la politique, il y a ce qu’il faut dedans, et si ce n’est pas le cas, vous pouvez aussi y prendre du plaisir. C’est ça, le but.

Actusf : Votre écriture à beaucoup évoluée, votre univers est beaucoup mieux défini aujourd’hui. Du coup quelles sont vos impressions quand vous relisez Le Roi des Rats ?
China Miéville :  : Comme à chaque fois que je relis quelque chose que j’ai écrit il y a longtemps, je souris à certains passages en me disant "Je ne ferais plus ça comme ça aujourd’hui". Mais le sentiment qui prévaut à la relecture du Roi des Rats, c’est l’étonnement. Je n’arrive pas à me faire l’idée que j’ai écrit ça il y a maintenant presque dix ans. C’est très étrange pour moi de me dire qu’à l’époque, Saul - mon personnage principal - était un tout petit plus vieux que moi, et qu’aujourd’hui il est beaucoup plus jeune. Je ne comprends pas comment c’est arrivé, et je ne suis pas bien certain que ça me plaise beaucoup !

Actusf : Ce qui surprend dans votre écriture, c’est la manière dont vous mélanger l’épique et la trash-culture. Est-ce que c’est quelque chose de très calculé, ou d’au contraire parfaitement spontané ?
China Miéville :  : Tout ce que je fais, je le fais à dessein, mais cela vient aussi de manière... je dirais organique, plutôt que spontanée. Ce qui est sûr, c’est qu’à ma table de travail, je ne me dis pas : "Là, je vais mélanger l’épique et le trash, juste là, maintenant !", mais je suis conscient d’être attiré par ce qui est sale, cassé, mis au rebut. Et ça se retrouve dans tous mes livres sous différentes formes. Cela dit, ça n’a rien de très original. Il y a beaucoup d’auteurs - que ce soit en fiction, ou pas - qui sont fascinés par les déjections de la modernité. Je m’inscris dans une longue tradition.

Actusf : Est-ce que les prix que vous avez reçus ont changés votre manière d’écrire ?
China Miéville :  : D’une manière très générale et assez vague, je les vois comme une revanche, et ça signifie beaucoup pour moi. Ça m’a amené à considérer l’écriture avec plus de sérieux. Je suis devenu plus rigoureux, plus vigilant, plus précis et plus réfléchi dans l’approche mon métier. Ça a été un très grand honneur que de gagner tous ces prix, et celui qui signifie le plus pour moi, c’est Arthur C.Clarke Award que j’ai remporté pour The Iron Council, car c’est un livre difficile qui divise les lecteurs. D’un autre côté, c’est aussi un livre qui me tient à coeur et celui dont je suis le plus fier.

Actusf : Justement, nous attendons sa sortie au Fleuve Noir dans le courant de l’année 2007, mais de votre côté, quels sont vos projets ?
China Miéville :  : Je viens de finir d’écrire et d’illustrer un livre pour enfant - Un Lun Dun - qui devrait sortir l’année prochaine. Mon premier livre "non-fiction" - Between Equal Rights - un essai sur le droit international, vient juste de sortir en poche, et je suis en train d’écrire un nouveau roman. Pour adulte cette fois. J’adorerais m’atteler à un comic book, mais j’aurais besoin de plus de temps.

Actusf : Est-ce que vous vous reconnaissez comme faisant partie d’une nouvelle génération d’auteurs qui seraient plus en phase avec le monde, plus investis politiquement ? Des auteurs 2.0 ?
China Miéville :  : Seulement si la compatibilité est assurée. Et puis il y a bon nombre d’auteurs faisant partie des anciennes versions avec lesquels je serais triste de ne plus pouvoir être connectés. Par ailleurs, je pense que nous sommes encore un peu buggés. Bon sérieusement... Je pense qu’il y a beaucoup d’auteurs encore plus jeunes que moi qui ont une conscience aiguë des évolutions politiques de la planète. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes tous d’accord pour autant, mais simplement que leurs fictions s’inscrivent dans, ou sont fonction d’un monde qui change. Je ne juge pas un auteur que j’aime sur ses opinions politiques, mais je trouve sain et intéressant ce phénomène qui voit l’émergence d’écrivains qui s’inscrivent dans des courants politiques. Bien-sûr, ça ne donne pas nécessairement de bons romans, mais si c’est le cas, alors tout est pour le mieux.

Eric Holstein, Jérôme Vincent