Interview de Christian Vilà
de Christian Vilà
aux éditions ActuSF
Genre : Fantasy

Auteurs : Christian Vilà
Date de parution : mars 2010 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Christian Vilà vient de signer un étonnant roman de Fantasy africaine

Le thème

ActuSF :
Quelle part d’invention existe-t-il dans ce récit ?
Christian Vilà : Côté mythologie et légendes du Mandé, pratiquement aucune, pas même le coup du « grand fétiche » tel qu’il est décrit. Les Dendèrè qui charment les antilopes noires avec son aide ; son pouvoir d’apporter la pluie, tout ça figure dans les récits traditionnels : juste un peu de tricherie chronologique de ma part. Concernant la traite d’esclaves africains par des trafiquants venus de la 1ère Babylone, j’avoue n’avoir pas trop documenté cette partie-là, mais j’ai lu quelque part qu’à l’époque, les civilisations de l’Antiquité importaient déjà de l’or du Mandé. Et puis Babylone, c’est Babylone ! J’espère au moins que ce clin d’œil fera plaisir aux nombreux rasta qui vivent au Mali.

ActuSF :
D’où te vient cette connaissance précise, quasi viscérale de l’Afrique ? Séjours ? amis ? vécu ? documentation ?
Christian Vilà : L’ensemble. Vécu 9 mois en Côte d’Ivoire, beaucoup moins séjourné au Mali, mais j’ai quelques amis sur place et d’autres qui sont liés à ce pays tout en vivant en France. Documentation : celle de La grande Alliance a été faite dans la foulée d’une autre, qui portait déjà sur les activités de la Donso tòn, mais à une époque beaucoup plus récente. Et merci pour le « précise » et « quasi-viscérale » : j’aime l’Afrique et ses habitants, et m’y intéresse depuis 40 ans ; ça m’a aidé.

ActuSF :
Pourquoi ce choix de parler d’esclavage et de guerre plutôt que d’autres aspects des pays concernés ?
Christian Vilà : Guerre : c’est un peu un passage obligé dans un récit de fantasy… Esclavage : le thème s’est imposé, vu que la tradition évoque de telles pratiques de la part des Dendèrè, kidnappeurs de femmes et anthropophages, et que l’esclavage a affecté l’Afrique de l’Ouest pendant pas moins de 48 siècles ! Maintenant, il y a aussi d’autres aspects, notamment une touche « climatique », on va dire, et surtout (c’est pour moi le FOND du sujet), une vision critique de l’Histoire, visant à démontrer que les idées reçues à propos des sociétés traditionnelles sont archi-fausses. Croire que les Africains sont sortis de la préhistoire grâce à la colonisation, c’est de la pure connerie. Pour ne prendre qu’un aspect du roman : la supériorité technologique des forgerons soninké, qui ont su forger le fer 1200 ans avant leurs confrères des civilisations classiques, c’est un peu parlant à ce sujet, non ? Si t’as pas capté ça, c’est que j’ai loupé mon coup, mais j’espère que ça entrera tout doucement dans la p’tite tête de mes jeunes lecteurs.

ActuSF :
Les femmes, dans ce texte où tout le monde souffre en sont pour leurs frais : violées, trompées, battues... Pourquoi ? n’est-ce pas un message un peu dur pour les jeunes ?
Christian Vilà : La guerre et l’esclavage sont des horreurs, les femmes n’y échappent pas, et les jeunes ont le droit d’en être conscients. D’où les femmes battues et violées. Pour ce qui concerne Téntou, trompée par l’homme qu’elle aime, j’ai voulu placer Toumani, mon héros, dans une situation cornélienne : soit il couchait et du même coup trompait sa promise, soit il ne pouvait remplir sa mission. Et comme Xavier Mauméjan m’a plutôt incité à ne pas faire dans la dentelle... Mais dans l’ensemble, je trouve que les femmes ne sont pas considérées comme des carpettes, dans ce roman, non ?

ActuSF :
En fantasy comme ailleurs, on oppose facilement le noir impur au blanc innocent. Ici, les ennemis sont noirs, entre autres caractéristiques, mais leurs alliés ne sont guère différents des héros. Un message ?
Christian Vilà : Dans la légende (ou le mythe) concernant les Dendèrè, « géants écrabouillés », leur peau est noire ; qu’est-ce que j’y peux ? Maintenant, tu dis « noirs impurs » et « blancs innocents », et je me demande franchement où tu vas chercher ça dans le roman. Les esclavagistes venus de Babylone sont blancs, et ils sont loin d’être innocents. Quant aux Noirs, les vrais, les « gentils » dans l’histoire, en quoi sont-ils « impurs » ? Ils font la guerre, OK, mais n’en portent pas la responsabilité.

Toi


ActuSF :
La notion de destin a-t-elle un sens pour toi ?
Christian Vilà : Euh… Joker ! Non, c’est pas trop dans mes conceptions ; par contre, le héros « prédestiné », c’est aussi l’une des croyances traditionnelles du Mandé. Alors j’ai adhéré à cette vision sans me poser de questions.

ActuSF :
Que t’inspire la chasse, personnellement ?
Christian Vilà : Aucune sympathie. Mais encore une fois, là, dans le contexte de l’Afrique ancienne, elle fait partie des fardeaux que le héros doit assumer : c’est son job. Et tu noteras qu’au fil du récit, il vit ce rôle de plus en plus mal… Et aussi qu’il respecte l’éthique des chasseurs traditionnels, concernant par exemple la règle qui dit : « les esprits de la brousse n’aiment pas que l’on tue le petit dans le ventre de sa mère ». Note qu’il se met dans une situation délicate pour obéir à cette prescription…

ActuSF :
Quel regard portes-tu sur cette région, telle qu’elle est aujourd’hui ?
Christian Vilà : Une sorte de douceur de vivre, des gens souvent très gentils, très accueillants, même si bon nombre d’entre eux vivent dans le dénuement. Et puis des paysages naturels grandioses. Ce que ça m’inspire ? Un sentiment de révolte et d’injustice, parce que le Mali, par exemple, est un pays potentiellement riche, mais qu’il ne pourra jamais l’être tant que « l’horreur libérale » n’aura pas été remplacée par un mode de fonctionnement plus humain de la société.

ActuSF :
Pratiques-tu le voyage astral ?
Christian Vilà : Hein ? Pas à titre personnel (quoi que…), mais celui que réalise Toumani dans sa quête du nyama est entièrement documenté.

ActuSF :
Connais-tu le public des romans jeunesse ?
Christian Vilà : Ben, j’ai été jeune, il y a un certain temps, et je me rappelle de ce que j’aimais à l’époque. Bob Morane, entre autres choses. Maintenant, le public actuel des romans jeunesse, non, je ne peux pas dire que je le connaisse vraiment, même si en tant qu’auteur j’ai déjà eu quelques occasions d’intervenir en milieu scolaire.

ActuSF :
Une sorte de fatalité pèse sur les personnages qui, même quand ils sont heureux semblent condamnés à la tristesse. Est-ce une philosophie de vie ? n’est-ce pas dangereux de donner à voir tant de désespoir à des enfants ?
Christian Vilà : Les donso sont, de leur propre aveu, « condamnés à porter les fardeaux de l’arc et du carquois ». Ce sont des tueurs d’animaux innocents, ils en sont conscients et n’en sont pas fiers, contrairement aux crétins d’amateurs de safaris qui se gobergent de leurs carnages. Je trouve ça respectable et encore une fois, est-ce que ç’aurait été mieux de présenter une histoire de guerre où les personnages auraient eu l’air de tout prendre à la légère ? Désolé de répondre à ta question par une autre question, mais je ne vois pas quoi dire d’autre.

Le travail auteur/éditeur


ActuSF :
Des passages crus de guerre et de sexe demeurent dans ce texte. D’autres ont-ils été censurés ?
Christian Vilà : Une seule censure, enfin même pas ; une atténuation, disons. Danielle Vedrinelle, l’éditrice, m’a demandé de corriger une seule phrase, qui montrait la victime des viols totalement prostrée – et ensanglantée… Même dans les romans « adulte », ce genre de chose a parfois du mal à passer. Quant à la censure chez certains éditeurs de BD, entièrement soumis aux diktats des commerciaux de la grande distrib’, j’t’en parle même pas, ouille ouille ouille ! Heureusement, ça n’est apparemment pas le cas de celui avec qui je travaille en ce moment.

ActuSF :
Charlotte Bousquet, dans cette même collection, a vu apparaître sur son roman la mention « pour public averti ». comment expliques-tu y avoir échappé ? as-tu été consulté sur ce sujet ?
Christian Vilà : Je n’ai pas lu le roman de Charlotte, je n’en connais que le « prière d’insérer ». Que veux-tu que je te dise d’autre ? Que je suis content d’avoir échappé à cette mention ? Je le suis. Si tel a été le cas, c’est peut-être parce que La grande Alliance n’entre pas dans les critères habituels de la fantasy « médiévale », que les paysages de l’Afrique et le dépaysement qui s’en suit ont incité les responsables à ne pas trop coincer sur les aspects très noirs de l’histoire. Personne ne m’a consulté à ce sujet. L’éditrice m’a même dit qu’en me lisant, elle avait eu l’impression de s’offrir des vacances. J’ai pris sa remarque pour un compliment !

ActuSF :
Comment est né le projet de ce texte. Une commande ? un texte /projet soumis à Mango ?
Christian Vilà : Début 2009, Xavier Mauméjan m’a adressé ses vœux en me proposant de lui… proposer un sujet pour « Royaumes perdus ». Comme ça faisait un petit moment que j’avais envie d’écrire un roman sur l’univers des donso, j’ai sauté sur l’occase, tu parles !

ActuSF :
Combien de temps a demandé la rédaction de ce texte, documentation éventuelle comprise ?
Christian Vilà : Pour l’écriture proprement dite, disons 1 mois ½. Avec le travail préparatoire et la doc spécifique pour ce roman, 2 mois ½ environ, plus 35 ans de lectures ethnologiques en amont.

Tes projets

ActuSF :
Le monde des Donsò a-t-il donné (donnera-t-il) naissance à d’autres romans ?
Christian Vilà : Pour ce qui concerne « Royaumes perdus », je n’en sais rien. Je verrai bien une suite à mon roman, peut-être même deux, sans pour autant me lancer dans une série à rallonge. Dans un tout autre registre, le projet initié par Jean-Marc Ligny et intitulé « Utopie 2300 », oui, là, les donso pourraient revenir… dans un contexte SF. Et puis surtout dans un long-métrage ciné, situé dans le « Soudan occidental » pré-colonial des années 1860 à 1880. C’est loin d’être vendu à un prod, mais l’écriture du scénar est bien avancée. Sur ce coup, mon co-scénariste et futur metteur en scène du film est un membre du collectif Kourtrajmé, un certain Sangaré, Toumani de son prénom ! J’ai bon espoir que le projet aboutisse, parce que Toumani, comme son homonyme de La grande Alliance, n’est pas du genre à lâcher le morceau.

ActuSF :
D’autres romans jeunesse à venir ?
Christian Vilà : Pour « Royaumes perdus », j’espère pouvoir répondre par l’affirmative en début de semaine prochaine, quand j’en aurai discuté avec Xavier, au Salon du Livre. Sinon, oui, ça me plaît bien de sévir en jeunesse, à condition que le degré de liberté soit à peu près équivalent à celui qui nous est laissé par Xavier et les responsables de Mango. Et puis si j’ai longtemps bossé pour le fleuve Noir, c’est parce que j’aime le roman populaire, dont l’édition jeunesse est pratiquement devenue le dernier refuge.

ActuSF :
Quel travail en cours ?
Christian Vilà : Une série BD chez l’éditeur 12 bis, avec mon vieux jeune complice Stéphane Collignon au dessin. Parution du 1er tome début 2011. Sinon, en cours d’écriture, une vraie commande, là, un ouvrage de vulgarisation / documentation sur les « plantes magiques » (usages thérapeutiques, superstitions, etc) que je suis sur le point de terminer. Juste derrière, un recueil de nouvelles « à la Cortazar, Garcia Marquez » and co, pour Hélène Ramdani et Mnémos, du pur travail de belle écriture, juste ce dont j’ai envie. Ainsi qu’une novella pour ActuSF : faut que je m’y colle, sinon Eric Holstein va m’arracher la tête. Se pose aussi le problème de la survie alimentaire de l’auteur professionnel que je suis. Donc, faut que je me dégotte un contrat pour un roman, un scénar ou autre dans les semaines à venir. T’as compris ! ?

Ketty Steward