Interview de Claude Mamier
de Claude Mamier
aux éditions ActuSF
Genre : Anticipation

Auteurs : Claude Mamier
Date de parution : juillet 2008 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Claude Mamier est un conteur né. Après un premier recueil aux éditions de l’Oxymore et un voyage de quasiment trois ans de part le monde, le voici ce retour avec un autre recueil de textes savoureux aux éditions Malpertuis : Les Contes du Vagabond.

ActuSF : Comment s’est passée votre rencontre avec les Editions Malpertuis ?
Claude Mamier : Je connaissais déjà depuis longtemps les deux fondateurs, Christophe Thill et Thomas Bauduret. Malpertuis, je le rappelle, a commencé comme une liste de diffusion à laquelle j’étais inscrit, groupe qui donnait lieu à de fort réjouissantes agapes pour les membres habitant Paris, ce qui était mon cas jusqu’au départ du tour du monde. À mon retour de voyage, les Editions Malpertuis ont tout de suite été intéressées par l’idée des "Contes du Vagabond", et travailler avec Christophe et Thomas a été un grand plaisir, aussi bien sur les textes que sur la maquette du livre. Je les remercie d’avoir dit banco à mon désir d’illustrer les textes par des photos, car c’est un point qui me tenait à cœur et auquel j’aurais sans doute dû renoncer chez beaucoup d’autres éditeurs.

ActuSF :
Qu’est-ce qui a motivé votre voyage de 1000 jours et la quête de contes autour du monde ?
Claude Mamier : Décrire la génèse de cette aventure pourrait être l’objet d’un conte, mais cela risquerait d’être un peu long… Résumons donc, et disons que dans la série "qui de l’œuf ou de la poule est venu en premier ?", c’est l’idée du tour du monde qui est apparue avant celle des contes. Philippe Dulauroy (mon compagnon de voyage) et moi-même avions décidé de partir pour des raisons qui n’appartiennent qu’à nous, mais nous avions envie de nous donner un fil rouge. Ce sont les contes qui ont fini par s’imposer comme le meilleur moyen d’aller à la rencontre de l’autre, la meilleure voie pour découvrir de nouvelles cultures. Philippe et moi, qui étions plutôt des habitués du stylo, avons donc suivi avant le départ une formation à l’art du conte avec deux conteuses professionnelles, Myriam Dubois et Sonia Koskas, qui nous ont bien délié la langue. Cette découverte de l’oralité a été une expérience formidable, qui allait se poursuivre durant les mille jours du voyage. Nous sommes à présent conteurs nous aussi, à notre modeste niveau, et c’est une pratique qui s’est intégrée de façon définitive à notre vie artistique.

ActuSF :
Votre voyage a-t-il influencé votre écriture ? Et de quelle façon ?
Claude Mamier : C’est sans doute vous, et d’autres lecteurs, qui seriez les mieux placés pour répondre à cette question… J’apporterai néanmoins un élément de réponse qui, par définition, n’est pas encore "lisible" : je prépare actuellement un recueil de nouvelles lui aussi inspiré du tour du monde, mais qui n’appartient pas au domaine de l’imaginaire. Je ne pensais pas faire de la littérature générale un jour, mais il se trouve que j’ai découvert nombre de lieux et de situations qu’il m’a semblé utile de "conter" tels quels, sans intervention d’éléments imaginaires. Dans un certain sens, j’ai constaté de visu que la réalité dépassait effectivement parfois la fiction. J’espère que ce projet verra le jour prochainement.

ActuSF :
Dans vos nouvelles, les lieux semblent être à l’origine de chaque histoire. Est-ce le moteur de votre inspiration ?
Claude Mamier : C’est exact qu’une grande partie de mon travail consiste à intégrer les lieux aux histoires, ou les histoires aux lieux, comme on voudra. C’était déjà vrai avant le tour du monde, puisque je n’étais pas un novice du voyage, et le fait de continuer dans cette voie était une de mes motivations littéraires le jour où j’ai pris la route. J’ai la conviction profonde que pour bien décrire un endroit, il fait y aller : on peut amasser toute la documentation qu’on veut, ça ne sera jamais la même chose, le même rendu. Je crois aussi que s’éloigner de sa propre culture permet de prendre un recul difficilement accessible (en tout cas pour moi) quand on baigne dedans au quotidien. Il y a donc là un double enjeu pour l’auteur en vadrouille qui revient "chez lui" (si tant est que ce terme ait un sens) : rendre compte de ce qu’il a vu, et en profiter pour tendre un miroir à ses lecteurs.

ActuSF :
Comment avez-vous choisi les thèmes de chaque nouvelle, et les contes originaux que vous citez ?
Claude Mamier : Cela revient à la fameuse question du "comment naissent vos idées ?", à laquelle j’ai toujours été incapable de répondre. J’ai aimé bien d’autres endroits, et bien d’autres contes, que ceux qui ont trouvé leur place dans mon recueil. Il se trouve juste que le déclic a eu lieu pour ceux que vous avez lus : l’histoire a jailli comme ça, mystérieuse adéquation entre le lieu, le conte, l’envie, l’instant présent. Creuser la question ne m’intéresse pas. Je regrette juste que des pays que j’ai appréciés n’apparaissent ni dans ce recueil ni dans celui en cours de rédaction : Syrie, Mexique, Cuba, Pérou, Laos, Pakistan, etc. Mais c’est comme ça, je n’y peux rien.

ActuSF :
Quelle place donnez-vous à la spiritualité (très présente dans votre ouvrage) dans votre conception de l’imaginaire ?
Claude Mamier : "Spiritualité" est un terme bien vague, au même titre d’ailleurs que "imaginaire". C’est sans doute parce que ces mots et quelques autres ("religion", "conte", etc.) ne reflètent en réalité qu’un seul et même besoin, celui de regarder plus loin et plus haut que sa petite personne pour - avec beaucoup de chance et/ou d’opiniâtreté - apercevoir la vague silhouette d’une surnature qui donnerait une once de sens au foutu bordel qu’est notre vie. Je suppose qu’on cherche tous quelque chose comme ça, une forme de réponse, ou à défaut une évasion, un espoir. C’est à la fois très beau et très triste.

ActuSF :
Dans une société technologique où l’imaginaire se travestit en objet de consommation de masse, pourquoi choisir le conte dont l’image peut aujourd’hui paraître " désuète " ?
Claude Mamier : Comme de nombreuses pratiques, le conte peut paraître désuet jusqu’au moment où l’on prend le temps d’y regarder de plus près. Ces récits n’ont pas traversé les siècles, voire les millénaires, par hasard. Ils sont le reflet d’interrogations humaines récurrentes : les origines, le rapport à la nature, la vie en société, le bien, le mal, etc. La "société technologique" ou la "consommation de masse" ne sont pas des problèmes en elles-mêmes. Les ennuis ne commencent qu’au moment où l’on traduit "masse" par "nivellement par le bas", c’est-à-dire quand les effets spéciaux remplacent le récit et le sens. C’est l’avantage du conte comme du livre : il n’y a la place que pour le récit et le sens, et quand ils ne sont pas là, on le voit tout de suite. Pour en revenir aux contes, un de mes combats quotidiens consiste à convaincre les gens que les enfants ne sont pas les seuls à pouvoir en écouter, bien au contraire, pour la bonne raison que cela n’a rien "d’infantile". Il existe une large palette de contes extrêmement violents, aussi bien physiquement que psychologiquement, et je tiens à souligner que très souvent, à mon grand plaisir, les enfants de 8-10 ans les reçoivent bien mieux que beaucoup d’adultes.

ActuSF :
A l’image des contes écologiques de Miyazaki, la nature habitée semble être un thème récurrent dans vos nouvelles. Avez-vous découvert d’autres constantes de l’imaginaire chez les peuples que vous avez écoutés ?
Claude Mamier : Quand vous commencez à voyager, vous êtes d’abord stupéfait par la diversité des cultures : au Sud on mange ceci, au Nord on mange cela, à l’Est on vit comme ci, à l’Ouest on vit comme ça. Et puis soudain vous réalisez qu’au delà des différences visibles, évidentes, il y a un énorme socle commun. Nous parlions des enfants, eh bien un enfant est le même partout, capable de créer un monde - son propre conte - avec un caillou ou un bout de tissu. Partout les parents s’inquiètent, partout il faut trouver à manger, essayer de vivre avec les autres sans se taper dessus, etc. Et les contes, par définition, reflètent ce socle commun. C’est pourquoi, par exemple, de nombreux contes se retrouvent presque à l’identique dans divers endroits du monde : soit ils sont nés à deux endroits différents, soit ils ont voyagé et ont été adoptés/adaptés car trouvant du sens ailleurs qu’à leur point de départ. Donc oui, des constantes, il y en a plein. Pour ne parler que des mythes des origines, j’ai découvert de nombreux déluges. Si l’on ne pense plus de nos jours qu’à celui de la Bible, c’est juste parce qu’une bonne opération marketing lui a malheureusement donné bien plus d’importance qu’aux autres.

ActuSF :
A part "Je reviens", le ton des Contes du Vagabond est nettement différent de celui de "Récits des coins d’ombre (Oxymore). D’où vient ce changement ?
Claude Mamier : Les deux recueils ne sont pas basés sur les mêmes postulats. Lorsque je m’étais mis d’accord avec l’Oxymore sur le projet de "Récits des coins d’ombre", il m’avait été demandé d’aborder les trois genres de l’imaginaire, Fantastique, Fantasy et Science-fiction. Ainsi fut fait, et mon premier livre est donc assez hétéroclite. Les "Contes du Vagabond" ont été conçus comme un recueil purement Fantastique, basé sur les contes et les lieux, même si je suppose que certains pinailleurs pourraient appeler ceci ou cela Fantasy urbaine. Malgré tout, le côté "ambiance de lieu" était déjà présent dans le recueil de 2003, et des nouvelles comme "Musique des morts" (New York) ou "Jusqu’à ce que la Mort" (Irlande du Nord) auraient pu trouver place dans le nouveau recueil. Pour ce qui est de "Je reviens", je confesse que c’est le texte le plus ancien, et qu’il existait avant le tour du monde. Mais ce n’est pas parce qu’il se passe à Paris qu’il n’est pas "exotique", et qu’il ne reflète pas certaines formes de contes et de croyances. C’est tout ce que je peux dire sur un éventuel "changement de ton", vous en savez sans doute plus que moi sur le sujet : je manque de recul.

ActuSF :
La féminité est au cœur de plusieurs de vos récits ("Flammes de nos corps", notamment). En quoi la femme est-elle porteuse d’imaginaire ?
Claude Mamier : Ma foi, je présume que dans l’imaginaire comme dans d’autres genres littéraires, on écrit sur un sujet parce qu’on l’aime et qu’on veut essayer à la fois de lui rendre hommage et de mieux le comprendre. Donc j’aime les femmes, voilà. Pour en revenir à l’imaginaire et aux contes, et pour ne pas trop m’étendre, je citerai deux grandes figures féminines des traditions amérindiennes : la Pachamama (la terre mère) et la Ceiba Madre (l’arbre qui porte le monde), deux exemples qui parlent d’eux-mêmes. Je terminerai sur le sujet en revenant aux religions, qui ne sont, comme je l’ai déjà évoqué, que des contes auxquels on a ôté l’aspect symbolique pour les transformer en ridicules petits dogmes. Une des - nombreuses - causes de ma détestation des religions est le prétexte qu’elles fournissent à l’oppression des femmes.

ActuSF :
Plusieurs contes abordent la culpabilité de l’être humain et sa morale défaillante vis à vis du monde ("Les cendres du monde", "Contes de la Selva"). Est-ce votre analyse personnelle de notre époque ?
Claude Mamier : Je crois que des termes comme "culpabilité" ou "morale défaillante" ne sont pas appropriés, car ils sous-entendent que les personnes à qui on les adresse ont fait des erreurs et peuvent être amendées. J’estime que l’être humain a simplement atteint son niveau d’incompétence, et qu’il n’y a rien à faire. Si vous mettez une grenade dans les mains d’un bébé, vous ne pouvez pas lui reprocher de ne pas comprendre qu’il ne faut pas dégoupiller : c’est juste au-dessus de ses capacités. Je pense que l’humanité a atteint un seuil technologique, et par conséquent un pouvoir de destruction, qu’elle est incapable de maîtriser. Principalement, à mon avis, parce que nous manipulons à présent des risques qui vont au-delà de notre espérance de vie individuelle, et gérer cela nécessiterait une capacité collective à se projeter dans le futur que nous n’avons pas. Ce n’est pas un reproche, c’est une constatation. Je crois en tout cas que les enfants que l’on s’obstine à faire naître en ce moment nous en voudront énormément.

ActuSF :
Quel est l’objectif de votre site internet ? Quel accueil rencontre-t-il ?
Claude Mamier : Le site, dont je rappelle l’adresse (www.1000jours1001nuits.net), permettait au plus grand nombre de suivre notre voyage en léger différé. J’en étais le principal rédacteur, et Philippe le principal pourvoyeur de photos, même si les rôles n’étaient pas aussi clairement établis. Le site comporte trois sections principales : les carnets de route, les photos, et bien sûr les contes. Il n’a guère bougé depuis notre retour, à part quelques rajouts qui n’avaient pas été faits sur la route, et il demeure à ce jour le compte-rendu le plus complet de ce que fut notre belle aventure. Pour ce qui est des contes, il y en a deux cents à découvrir, divisés en trente pays, dont bien sûr ceux qui sont utilisés dans "Les contes du Vagabond". Sans connaître un succès phénoménal, le site a reçu de fort nombreux visiteurs, dont certains ont pris la peine de nous écrire pour nous remercier de les avoir emmenés en voyage : c’est tout ce que nous demandions, et ces messages nous faisaient du bien quand nous les découvrions sur la route, les jours de grande fatigue. J’ajouterai que France Culture a chroniqué le site en qualifiant ses deux auteurs "d’ethnologues aventuriers", ce qui nous fait encore bien rire aujourd’hui.

ActuSF :
Pouvez-vous nous parler de vos projets ?
Claude Mamier : Comme je l’ai déjà précisé, il y a ce recueil généraliste en préparation : mon objectif prioritaire est de le voir publié. Je compte également me remettre à la science-fiction, ou plutôt à l’anticipation à court et moyen terme, fort du petit recul que le voyage m’a permis d’accumuler. Par contre, avant que quelqu’un me repose la question, toujours pas de roman à l’ordre du jour. Ça viendra peut-être un jour, mais je continue à penser que la plupart des romans pourraient être résumés en une grosse nouvelle sans rien perdre de leur force : trop allonger une histoire, en fait, est aussi une sorte d’effet spécial qui dilue ce dont je parlais tout à l’heure, le récit et le sens. Sinon, je continue à travailler l’oralité : je crois par exemple qu’il y a de nombreux textes littéraires qui passent très bien à l’oral. En les "racontant", pas en les lisant. Il m’arrive souvent de "conter" du Neil Gaiman, et le public est ensuite surpris d’apprendre qu’il y a des livres derrière. Une conteuse de mes amies m’a demandé récemment si elle pouvait adapter un des "Contes du Vagabond", j’ai accepté avec un immense plaisir.

ActuSF :
Pour finir, un clin d’œil à votre postface : ce recueil et votre voyage vous donnent-ils le droit de passer de criard à griot ?
Claude Mamier : Je ne dispose pas des éléments culturels pour me prononcer à coup sûr, mais je crains que la réponse soit négative. J’essaie juste d’être un bon raconteur d’histoires, que je les mette en bouche ou par écrit, et parfois j’ai l’impression que ça marche. C’est déjà pas mal.

 

Laurent Lavadou