Interview de Connie Willis
( 1 )
de Connie Willis
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Connie Willis
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
Nombre de pages : 1

Lire tous les articles concernant Connie Willis

interview d’une rafleuse de prix !

Actusf : Comment est née votre passion pour la littérature ?
Connie Willis : J’ai commencé à lire très jeune toutes sortes de livresavant de découvrir la science fiction à treize ans avec un roman de Robert Henlein. C’était une histoire très drôle, qui parlait justement beaucoup de littérature puisque tous les personnages lisaient des livres et voyageaient dans le temps. Après ce roman, j’ai lu tous les autres livres de Heinlein, avant de passer aux autres romans et anthologies étiquetés science fiction... C’est toujours très difficile d’expliquer pourquoi on tombe amoureux d’une personne, d’un livre ou d’un genre, mais toujours est-il qu’avec ce livre, je suis tombée amoureuse de la science fiction. Une idylle qui dure depuis trente ans.

Actusf : Qu’est ce qui vous a poussé à vous mettre à écrire ?
Connie Willis : Juste avant de passer au Lycée, j’ai lu les Quatre filles du Docteur March de Louisa May Alcott, dans lequel le héros principal décide de devenir écrivain. Cela m’a donné envie de faire pareil. Bien sûr, apprendre à écrire n’est pas aussi simple. J’ai donc poursuivi mes études pour obtenir un diplôme de Littérature Anglaise tout en continuant à dévorer des livres. C’est la combinaison des deux qui a fait ma formation d’auteur. Je pense qu’il n’y a pas d’autre manière que de lire et d’écrire beaucoup pour apprendre les bases. Moi-même, il m’a fallu des centaines de mauvaises histoires avant d’être publié.

Actusf : Il s’est presque passé dix ans entre vos deux premières nouvelles Que c’est-il passé entre temps ?
Connie Willis : En fait, ma première nouvelle publiée, c’était en 1971... une très mauvaise histoire avec des grenouilles qui parlent pour un magazine qui a disparu presque aussitôt (rires). Par la suite, je n’ai rien publié avant 1980. Il faut dire qu’entre les deux, je me suis marié et j’ai été prof d’anglais. Et puis j’ai eu un enfant. J’espérais alors pouvoir rester à la maison pour m’en occuper et me remettre à écrire. Evidemment, je me suis trompée car avec un bébé, on n’en a absolument pas le temps (rires)... J’ai écrit ensuite essentiellement pour des magazines sentimentaux. Cela m’a permis de m’entraîner à construire une histoire, à bien définir mes personnages... à apprendre toutes les règles pour devenir écrivain. Mais ce qui m’intéressait vraiment, c’était la science fiction. J’avais envie de raconter des histoires d’extraterrestres qui ne pensent pas comme les humains, des histoires de robots, de voyages dans le temps… Et puis je voulais tester d’autres modes d’écriture, avec plusieurs personnages qui racontent le récit et des structures narratives différentes...

Actusf : Vous avez écrit beaucoup de nouvelles...
Connie Willis : Oui. Les nouvelles sont véritablement ce que je préfère écrire. Elles ont un côté expérimental qui me plaît. Elles permettent une grande liberté de sujets et de traitement. C’est dans ce format que je me retrouve le plus.

Actusf : Comment avez-vous vécu vos premières récompenses en 1993 ( le Hugo, le Locus et le Nébula) ? Comme une consécration ? Une récompense ? Une étape supplémentaire ?
Connie Willis : En fait, j’ai reçu 6 Nébula, 7 Hugo et 5 Locus depuis 93 et… je ne me lasse pas (rires). Le premier prix Hugo concrétisait véritablement un de mes rêves. C’était une de mes ambitions secrètes en écrivant de la SF. Mais quand j’ai été nominée, je ne pensais vraiment pas l’avoir. Depuis j’en ai eu beaucoup. C’est fantastique ! C’est le mieux qui pouvait m’arriver. Si quelqu’un m’avait dit il y a trente ans, alors que je me battais contre mes écrits pour être publiée, que je recevrais autant de prix, que j’irais à des conventions et que je voyagerais de part le monde, je ne l’aurais pas cru...

Actusf : Après avoir reçu autant de prix, vous n’avez pas peur de faire un roman qui ait moins de succès ?

Connie Willis : Effectivement, c’est une de mes craintes. J’ai parfois peur qu’on dise " Connie Willis, c’est plus ça, elle n’est plus aussi bonne qu’avant... " (rires). Mais quand je travaille sur un livre, je n’y pense pas. Je me concentre uniquement sur les problèmes liés aux récits. J’en ai alors largement assez à résoudre. Par contre avoir eu autant de prix me procure une grande liberté d’écriture. Si j’étais une débutante dans le métier, j’aurais énormément de mal à me faire publier avec mes idées souvent expérimentales. Là, je peux écrire ce que je veux, même si c’est complexe… C’est une chance que j’apprécie chaque jour.

Actusf : Quelle est la différence pour vous entre les textes qui ont reçu des prix, et les autres ceux des années 1980 ? Y a-t-il eu un déclic particulier ?
Connie Willis : Franchement... J’en sais rien ! (rires). Contrairement à ce que l’on pourrait croire, chaque histoire est toujours plus difficile à écrire que la précédente parce qu’on veut toujours tenter d’autres choses, essayer d’autres formes d’écriture. C’est un peu comme un problème mathématique, on repart toujours à zéro. On voudrait toujours pouvoir faire mieux... Pour mon premier roman par exemple, il y avait 6 personnages principaux avec un seul point de vue détaillé et une seule ligne directrice de l’histoire. Pour le second, Les Veilleurs du Feu, il y avait 60 personnages principaux, deux types d’histoires qui s’entrecroisaient... Et avec mon dernier roman Sans parler du chien, on a un million de personnages, avec une structure narrative chaotique, pleine d’histoires parallèles qui doivent s’intégrer dans un même récit, le tout avec un ton satirique puisque cela devait être une comédie. C’était vraiment pas facile (rires..). Tout ça pour dire que chaque livre est toujours plus difficile. A chaque histoire, je recommence ma carrière d’écrivain et j’essaie de nouvelles choses. C’est une des possibilités que me permet la science fiction de part sa richesse. C’est aussi pour cette raison que je continue à aimer ce genre et à vouloir en écrire. Et puis, ce qui m’ennuierait vraiment, ce serait d’écrire toujours la même histoire comme certains... Voilà pourquoi je n’écris jamais de tome 2.

Actusf : C’est vrai que vous ne faites pratiquement jamais de suite...
Connie Willis : Après mon premier livre, on m’a demandé pourquoi je n’en faisais pas 10 comme ça. Pareil pour Le grand livre ! En fait, je pense que le public ne sait pas trop ce qu’il veut. Dans ces conditions, autant faire ce dont j’ai envie ! Je préfère me dédier totalement à mon œuvre, plutôt qu’à une attente éventuelle, même si ce serait un confort financier pour moi d’écrire des suites à mes romans…

Actusf : Malgré la diversité de vos romans, on retrouve souvent la présence de références à l’Histoire, au point que le Grand Livre a été qualifié de roman historique plus que de roman de science fiction. L’Histoire est-elle pour vous une source d’inspiration ?
Connie Willis : Oui, surtout pour les anecdotes historiques. C’est dans ces moments-là que les gens arrivent parfois à faire des choses incroyables. Par exemple, quand le Titanic a coulé, il y avait une femme avec deux enfants mais un seul gilet de sauvetage. Elle s’est donc mise à la recherche d’un deuxième gilet et elle est tombée sur un steward qui lui a dit : " je vous donne le mien, et si le bateau coule, vous vous souviendrez de moi pour cette raison. "... C’est merveilleux comme histoire ! C’est une magnifique source d’inspiration pour quelqu’un comme moi.

Par contre, je ne suis pas d’accord avec ceux qui considèrent mon œuvre comme une œuvre historique. Si j’aime la science fiction, c’est aussi pour les voyages dans le temps et la confrontation des points de vue. D’une part vous avez les " autochtones " qui ne savent pas ce que l’avenir leur réserve et d’autre part " les voyageurs du futur " qui savent eux exactement ce qui va arriver. Ces derniers ont donc une vision totalement différente de l’époque. A partir de là, ce qui est intéressant, c’est de proposer sur une même période deux visions opposés. Le présent révèle alors le passé et le passé révèle à son tour le présent. Ca n’a rien à voir avec des romans historiques.

Actusf : Passer-vous beaucoup de temps à vous documenter ?
Connie Willis : A chaque livre, j’effectue toujours une tonne de recherches. Par exemple, pour Le grand Livre, je ne connaissais rien au moyen âge. Il a donc fallu beaucoup lire et consulter pour donner un livre cohérent par rapport à la période historique que je traitais. Et je n’ai pas dû étudier seulement l’histoire, mais aussi les fléaux comme la peste, la manière dont les hôpitaux fonctionnaient en Angleterre à l’époque, comment l’Université d’Oxford s’en sortait… Il fallait vraiment que je rentre dans le détail. Au final, j’ai quand même mis 5 ans pour l’écrire ! Sans parler du chien m’a demandé moins de travail car c’est un hommage aux romans victoriens que j’ai toujours lus. C’était donc plus facile même si j’ai dû faire quelques recherches comme comprendre les règles du croquet, et découvrir ces choses bizarres que mangent les anglais au petit déjeuner (rires).
Quant à celui que je suis en train d’écrire, il y a eu peu de recherches historiques puisque tout se passe dans le monde contemporain. Par contre, comme l’intrigue parle de problèmes médicaux, j’ai du beaucoup me renseigner là-dessus. Et puis, il a aussi fallu faire des recherches sur le drame du Titanic.

Tous mes livres nécessitent des recherches puisqu’ils comprennent tous des références à l’histoire. C’est tout simplement parce que c’est une discipline que j’adore.

Actusf : Vous avez un fort penchant pour les histoires de voyages dans le temps...
Connie Willis : On a tous envie de retourner dans le passé pour pouvoir modifier certaines choses… La science fiction, quand elle est réussie, n’est pas simplement prévoir le futur. C’est aussi pouvoir s’interroger sur nous même. Par exemple, les histoires de robots nous font prendre conscience de ce qu’est l’être humain. Les histoires d’Aliens nous permettent de définir ce qui fait notre humanité par rapport à des créatures que l’on invente. Les problèmes de réalités virtuelles ou de drogue pour accéder à d’autres réalités posent la question de notre mortalité… De leurs côtés, les histoires de voyages dans le temps parlent avant tout de problèmes de pertes, de regrets, de désarrois et d’amertume. La Science fiction, c’est beaucoup plus à propos de nous et de notre humanité qu’à propos du futur. C’est pour cette raison que les meilleurs romans de science fiction ont toujours du succès aujourd’hui, même si ce qui y était prédit n’est pas arrivé. Les problèmes évoqués sont éternels.

Actusf : Parlons un instant de vos influences. Quels auteurs vous ont marqué ?
Connie Willis : En science fiction, j’aime beaucoup les novellistes comme Ray Brabudy, Théodore Sturgeon, Robert Silverberg… Quant à mon histoire préférée de Science fiction, il d’agit Des Fleurs pour Algernon de Daniel Keyes.
En dehors de la SF, j’aime aussi Agatha Christie pour ses histoires formidables, P.G. Wodehouse, Dickens, et évidemment Shakespeare. J’aime aussi beaucoup Victor Hugo. Je trouve que c’est vraiment un écrivain fantastique, capable d’écrire les plus belles scènes qui soient avec un suspens terrible. Pour moi, dans Les Misérables, l’abandon de Fantine enceinte et sans argent par des étudiants croyant faire une bonne blague, est une des plus belles scènes jamais écrites ! C’était aussi un grand spécialiste des fins de chapitre qui laissent en haleine le lecteur.
Et puis à St-Malo, j’ai découvert que Chateaubriand avait vécu dans la ville. Dès que je serai chez moi, je vais me jeter sur ses livres.
avant de partir, je vais aussi faire une étape à Paris pour visiter entre autre
Notre dame. Je vais donc devoir relire Victor Hugo (rires...).

Actusf : Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Connie Willis : Le nouveau roman que je suis en train d’écrire Working Cape Race parle d’expériences autour de la mort et des gens qui en sont revenu.. Le titre s’inspire de la tragédie du Titanic et du personnage qui s’occupait de la radio sur le bateau. La nuit du drame il était en train d’envoyer les messages personnels des passagers pendant qu’un autre navire essayait de l’alerter sur la présence d’icebergs dans le secteur. Evidement, il n’a rien voulu savoir et à même demandé à son collègue sur l’autre bateau de se taire ! C’est ce qui arrive à tous au quotidien. On s’occupe toujours des choses les plus triviales et les moins intéressantes alors que l’on reçoit des tas de messages importants sur le sens de notre vie et que l’on ne perçoit pas. Pour un livre qui va parler d’expériences aux portes de la mort, la référence à cet événement du Titanic me semblait tout à fait appropriée. Il parlera aussi d’autres évènements comme de ce qui s’est passé au Mont St Hélène, de l’incendie d’un cirque en 1944... Et puis ce sera la première fois que j’écris un livre dans lequel un des personnages principaux est mort. Voilà qui est vraiment difficile (rires...).

Jérôme Vincent

D'accord, pas d'accord ? Parlez de ce livre sur le forum.

Vous voulez donner votre avis sur ce sujet ? Vous voulez mettre un lien vers votre propre chronique ? Cliquez ici.