Interview de Daniel Maghen
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de Daniel Maghen
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Daniel Maghen
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : interview
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : juin 2005

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A l’occasion de la création de sa maison d’édition de livres d’illustrations et de bande dessinée, Daniel Maghen nous a accueilli chez lui. Une rencontre passionnante d’un ovni parfaitement revigorant dans le monde de la bande dessinée.



ActuSF : Daniel pour ceux qui ne connaîtraient pas vos activités, pouvez-vous nous en dire plus sur la galerie Daniel Maghen et sur vos occupations ?
Daniel Maghen : Mon activité actuelle est le fruit de quinze années de travail. Quinze ans d’existence en tant que marchand d’originaux d’abord. Huit ans de production de posters et d’affiches. Olivier Ledroit, par exemple, je le connais depuis 1997. A ce moment là, j’achetais ses dessins de Xoco. Et puis on faisait déjà des petits ex-libris ensemble dès 1997. en 1999, on sortait des posters sur Requiem et sur les fées et les lutins. En 2002, on sortait le portfolio, de l’Univers féerique d’Olivier Ledroit. Et aujourd’hui, on sort le bouquin, en essayant d’être qualitativement au top.

ActuSF : Après une quinzaine d’années d’existence de votre galerie, vous lancez aujourd’hui votre propre maison d’édition. C’est une consécration ? Un accomplissement ?
Daniel Maghen : C’est une suite logique. Quand tu bosses avec un auteur, tu vois ses dessins, tu as un contact physique avec ses dessins, et... tu as naturellement envie de l’éditer. Quand tu achètes régulièrement des originaux à un dessinateur, tu te dis "pourquoi pas devenir directement son éditeur ?"
Et puis, faire un livre avec Olivier Ledroit... C’est un génie ce mec ! Faire un livre avec Vicomte, un livre avec Lepage, c’est un bonheur. Ce qu’on essaye de faire, c’est que nos bouquins ressemblent à des tirages de tête, mais à des prix accessibles par tout le monde.

ActuSF : Pourquoi créer cette maison d’édition aujourd’hui ? Vous profitez du boom de la bande dessinée ?
Daniel Maghen : Je fais ça aujourd’hui parce que je n’avais pas la maturité pour le faire avant ! J’ai trente-cinq ans... Si j’avais sorti ces bouquins il y a deux ans, ils auraient eu une moins bonne production, le savoir faire aurait été moins important. Et puis depuis deux ans, je travaille avec un graphiste, qui est pour moi le meilleur graphiste de la bande dessinée, qui s’appelle Vincent Odin. Il y a aussi une synergie qui se crée entre la galerie, les expos et les bouquins. Une cohérence que je n’avais pas avant. Quand tu vas voir un diffuseur par exemple, pour être crédible, il te faut au moins dix titres dans l’année. Et puis après vient le temps de fabrication des livres. Pour Virages de Vicomte, c’est un an et demi de boulot.

ActuSF : Quelle est votre ligne éditoriale ?
Daniel Maghen : Des beaux bouquins d’illustrations d’auteurs, il n’y en a pas tant que cela qui existent. Le but c’est de sortir des bouquins sur des auteurs de BD, comme il existe par ailleurs des bouquins sur des peintres. Des bouquins d’art, en allant jusqu’au bout de la démarche. C’est pas grave que le bouquin sorte éventuellement avec trois mois de retard : ce qu’il faut c’est qu’il soit le plus beau possible, qu’il devienne LE bouquin de référence sur l’auteur. Nous, on essaie de se différencier des autres par la qualité du papier, du tirage, la qualité de la maquette... Tu as vu le quatre pages qui s’ouvre dans l’Univers féerique [sur la Farandole, NDLR] ? Le papier c’est pareil : personne d’autre que nous n’a un papier comme celui-là. D’habitude, on l’utilise uniquement pour des pages de garde, jamais pour les bouquins entiers. Le but, à terme, c’est que les gens, en voyant mon logo se disent qu’ils peuvent acheter n’importe lequel de mes bouquins, en sachant d’avance qu’ils peuvent me faire confiance. La volonté qu’on a, ce n’est pas une volonté de rentabilité immédiate ; ce que l’on veut faire, c’est laisser une trace. Et c’est pour cela que les auteurs bossent avec nous, et peut-être à des conditions financières qui ne sont pas toujours ce qu’on leur propose ailleurs. Ils savent aussi, réciproquement, qu’ils n’auront pas le même livre ailleurs.

ActuSF : En toute honnêteté, on a d’ailleurs du mal à comprendre comment vous vous en sortez financièrement, car les trois livres sont très bon marché au vu de la qualité de leur production ?
Daniel Maghen : Le truc, c’est que moi j’ai la chance, grâce aux originaux de pouvoir faire les bouquins comme je veux les faire. Pour le livre d’Olivier Ledroit, on a pu faire un tirage assez important, de huit mille exemplaires. Et puis on s’est vachement investi, notamment sur la distribution : Yamila [l’attaché de presse des éditions DM], a monté des supers partenariats, et puis on a fait une grosse promotion. Ce qui n’a été possible que parce que l’on lançait les trois bouquins en même temps. L’impression des trois livres, ça a permis de diminuer un peu les coûts. Et aussi parce que Vicomte, Ledroit, Lepage, ce sont quand même des pointures ! De par la relation que je crée avec les auteurs, une relation de complicité qui s’établit initialement autour de la vente des originaux et s’entretient avec les années, je n’ai pas un budget de création tel que celui d’un gros éditeur. Du coup, ce budget là, il est mis dans le bouquin.
Pour l’instant, je fais ces livres pour le plaisir, pour l’amour de l’art. Ca ne va pas pouvoir durer éternellement. Quand tu fais des tirages à 3-4000 comme le Vicomte ou 4-5000 comme le Lepage, c’est difficile d’atteindre l’équilibre. D’autant plus que pour Les Voyages d’Anna de Lepage, c’est quasiment que de la création, tandis que pour Ledroit, quatre-vingt pourcents des dessins étaient préexistants. Tout cela aura une cohérence dans deux ou trois ans, quand on aura huit ou dix titres au catalogue.

ActuSF : Du coup, vous risquez de filer un sacré coup de blues à un certain nombre d’éditeurs...
Daniel Maghen : Je pense surtout que l’on va être copiés. Mais à la différence des autres maisons d’édition, on ne traite pas les livres comme des "produits". Je lisais récemment une interview d’Arleston dans Bodoï, où il disait que Les Forêt d’Opale, c’était "un bon produit", que ça correspondait au marché, et que c’est pour cela que ça fonctionnait... Nous, aujourd’hui, on n’a pas cette attitude parce qu’on est un petit éditeur, on est des nains ! Si un jour on peut atteindre quelques pourcents de ce que fait Soleil, tout en préservant notre différence, on sera très heureux. Mais il faut savoir que les grosses maisons comme Dargaud, Soleil, Dupuis, ont leur propre structure de diffusion, leur propre imprimeur. Un bouquin comme L’Univers féerique de Ledroit, leur reviendrait au quart du prix de chez nous. Sauf qu’ils ne mettraient jamais un maquettiste pendant trois mois sur le livre. Et puis, là où je suis aussi content, c’est que ce bouquin il a été en France, de A à Z.

ActuSF : Plus qu’un simple boulot, c’est une vraie philosophie ?
Daniel Maghen : Oui. Dans ma philosophie, seuls les originaux doivent être vendus chers, parce que ce sont des pièces uniques. Tout le reste : les posters, les livres et leurs dérivés, il faut que cela reste accessible. L’Univers féerique à 18€, c’est pour que le gamin de la rue puisse se l’acheter. Quand je vois des gens dépenser 100€ pour telle ou telle édition limitée, cela me fait mal au cœur, et je leur dis : pour 100€ vous pouvez vous offrir, une fois dans l’année, un crayonné original, alors réfléchissez à ce que vous faites.

ActuSF : Ce lancement de la maison d’édition, ce doit être un travail phénoménal ?
Daniel Maghen : Vous voyez les cernes que j’ai ? Je ne tiens plus debout, j’ai une double hernie discale... Cela fait quatre mois que l’on bosse sept jours sur sept pour les bouquins. On est une équipe de passionnés, alors on ne compte pas nos heures. Même Olivier [Souillé, qui a fait les textes de L’Univers féerique avec son frère Laurent, NDLR], alors que c’est un sportif, il est tombé malade.
Mais aujourd’hui, on est fiers. On ouvre avec deux collections. Pour les Biographies en images, c’est Virages de Vicomte. C’est vraiment un bouquin intimiste dans le propos. Il raconte sa vie avec son texte à lui, son parcours en BD, comment il s’est fait mettre dehors par tel ou tel éditeur... Là, c’est vraiment l’auteur qui fait le ton du bouquin. Et puis on a les livres d’illustrations. L’Univers féerique de Ledroit, c’est un livre plus grand public. Les Voyages d’Anna de Lepage, c’est un carnet de voyage autour du monde, c’est magnifique et j’espère vraiment que cela va marcher.

ActuSF : Quels sont vos autres projets d’édition pour la suite ?
Daniel Maghen : Moi je mets en place une politique de long terme. On sort trois titres en simultanée, mais maintenant il faut qu’on enchaîne avec d’autres titres. Mais il n’y a pas cinquante dessinateurs du talent d’un Olivier Ledroit ou d’un Emmanuel Lepage. On a plusieurs projets à moyen terme (d’ici un an et demi à deux ans), notamment un gros bouquin sur les dragons. Monge, l’auteur fétiche d’Au Bord des continents, y participe. On a fait une expo-vente avec lui en décembre dernier, et on a quasiment tout vendu. C’est donc Monge et Lereculé qui vont faire la base du bouquin, mais il y aura aussi des participations de Rosinski, Loisel, Boiscommun, Ledroit, Cromwell, etc. Il y aura tout le meilleur de la BD. Sinon, on a un projet BD avec Andrei Arinouchkine. Tu vois le boulot d’un Andrei Arinouchkine, c’est extraordinaire ! Lui c’est un artisan : il fait trois planches par mois, mais trois planches incroyables. [En nous montrant les planches originales de la future BD d’Arinouchkine chez DM] Regarde comment il rend la neige. C’est parmi les plus beaux originaux que l’on ait.
Et puis on a évidemment d’autres projets à plus court terme. Des bouquins d’illustrations de Gibrat et Pellerin par exemple. On va aussi sortir d’ici la fin 2005 les biographies en images d’André Juillard et de Cosey.

Laurent Deneuve