Interview de Daria Schmitt pour Ornithomaniacs chez Casterman
de Daria Schmitt
aux éditions
Genre : Interview

Auteurs : Daria Schmitt
Date de parution : mai 2017 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Rencontre avec Daria Schmitt, à l’occasion de la parution de son nouvel album chez Casterman, Ornithomaniacs.

Actusf : Pouvez-vous retracer votre parcours et nous dire comment vous en êtes arrivée à la bd ?
Daria Schmitt  : J’ai fait des études d’histoire, ensuite de l’architecture, et je suis venue à la bd à travers l’architecture, parce que finalement mon expérience d’architecte a été assez atypique, et j’ai beaucoup travaillé au dessin, j’ai travaillé chez Disney notamment. J’ai toujours mêlé une expérience de dessinateur avec celle qui était plus liée à mon métier, et il y a eu un moment où j’ai eu envie, non plus de prêter ma main au projet des autres, parce que souvent je travaillais avec des metteurs en scène qui me demandaient des roughs de décors, ou des storyboard, enfin toutes sortes de choses, et je me suis dit que j’allais faire mes propres récits, donc j’ai attendu un peu un moment crucial dans mon existence pour démarrer sur le tard un travail d’auteur de bande-dessinée.

Actusf : Quelles sont vos influences et inspirations ? Votre formation d’architecte est-elle importante dans votre façon d’appréhender le dessin ? Je pense au château dans Ornithomaniacs
Daria Schmitt : Alors concernant Ornithomaniacs, c’est un album où j’ai toujours commencé par travailler les personnages, j’aime le décor mais là vraiment je n’ai pas cédé à mon désir de faire du décor et j’ai toujours commencé les cases par le personnage, sa façon d’occuper l’espace de la case, ce qu’il dit (donc la voix), et son expression. Et ensuite autour de ça, une fois que tous les personnages sont placés dans la page, je commence à placer des décors. Donc quelque part ils sont présents, mais ça n’a pas été ma préoccupation première dans ce livre.

Actusf : Toujours sur vos sources d’inspiration, vous avez travaillé chez Disney, est-ce que ça a eu une influence sur votre façon de travailler, votre approche ?
Daria Schmitt : Non… enfin certainement, mais pas directement, parce que j’ai travaillé sur des choses en plan, ou des roughs très rapides, ce qui est très différent du travail qu’on fait pour la bd, mais en tout cas ça aide à structurer un storyboard très rapidement et à se lancer. Peut-être que je n’ai pas assez de recul, mais je ne vois pas tellement en quoi ça interagit, si ce n’est dans mon univers un peu enfantin qui peut créer des ponts entre les adultes et le monde de l’enfance, je tiens sans doute un peu ça de Disney.

Actusf : Pouvez-vous revenir sur la genèse d’Ornithomaniacs ? Comment est né ce projet ?
Daria Schmitt  : L’idée est venue autour du personnage du professeur ; j’ai vu l’oiseau dans un parc zoologique, et j’ai eu le coup de foudre, il m’a tout de suite beaucoup plu… et j’ai eu tout de suite envie d’en faire un personnage, qui a une certaine classe, une certaine tenue, je l’ai tout de suite vu comme un prof, et je crois que l’histoire est vraiment partie de lui. Comme c’était un prof, quelqu’un d’un peu omniscient, quelqu’un qui a toujours un peu de recul sur le monde, je me suis dit qu’il lui fallait une élève. C’est un oiseau, un oiseau un peu étonnant parce qu’on se demande s’il vole (et il vole très bien), et en même temps il est extrêmement immobile, c’est un oiseau plein de contrastes. Et je crois lui avoir donné l’élève qu’il fallait, mais tout est parti du désir de dessiner cet oiseau.

Actusf  : L’héroïne est donc venue après ?
Daria Schmitt : Oui, elle est venue se greffer très vite après, parce que ça a toujours été un binôme, je les ai toujours envisagés comme ça, et après les autres personnages sont arrivés mais ces autres personnages ne sont pas des faire-valoir, je trouve que dans ce livre il y a très peu de seconds rôles, chacun apporte quelque chose. Ils ont tous un peu la même problématique, mais c’est une question de focale, quand est-ce qu’on voit l’un, quand est-ce qu’on voit l’autre, c’est une particularité que j’ai voulu apporter, c’est-à-dire d’avoir une héroïne qui est vraiment présente, quasiment durant tout l’album, mais que tous les personnages qui l’accompagnent aient leur histoire propre. Qu’on puisse rebondir dessus, qu’on puisse les retravailler ultérieurement, les retrouver…

Actusf : Ce qui est assez étonnant dans cet album, c’est que les personnages, même absents, sont tout de même présents… le personnage de la mère, notamment, qu’on ne voit jamais.
Daria Schmitt : En effet, ils ont tous leur style ; la mère est ainsi toujours hors champs, et toujours présente, en pleine mutation, elle trouve toujours de nouveaux trucs pour exister, et elle projette toujours des choses nouvelles sur sa fille, et on ne la voit jamais parce que je voulais un personnage uniquement présent par le son, et c’est assez paradoxal dans une bande dessinée, et ça m’amusait de faire apparaître un personnage qui ne soit que des bulles, strictement que des bulles et pourtant très identifiable. On a un texte gras dans une bulle colérique, qui arrive toujours d’un bord de la case, afin de la rendre tout de suite reconnaissable. Et on ne la verra jamais !

Actusf  : Chaque lecteur peut imaginer à quoi elle ressemble…
Daria Schmitt : On peut projeter sur cette mère toutes nos mamans à nous, de la même manière que la mère projette beaucoup sur sa fille, et toujours des choses abracadabrantes, on peut tous projeter qui est la mère de Niniche, comment elle est, récupérer des morceaux de phrase qu’on a certainement tous entendu, et c’est une façon de faire en sorte que chacun lui donne un visage, que chacun l’imagine à sa façon.

Actusf : Le récit est centré sur la quête d’identité de Niniche, mais c’est aussi un peu celle des autres protagonistes…
Daria Schmitt : C’est un récit qui est une sorte de huis-clos, un petit théâtre, où le fantastique et le lieu finalement comptent moins que le regard qu’on porte sur son environnement, et ce qui m’intéressait c’était de créer un monde d’interactions, des personnages qui interagissent les uns avec les autres, d’une façon inattendue, créer des rebondissements, et chercher toujours de nouveaux positionnements… ce qui était intéressant, c’était de créer des ambiguïtés sur des personnages, ou créer des impressions premières ; par exemple, on s’imagine que l’oiseleur est un sale type, mais ce n’est pas le cas, il est juste fêlé comme les autres. On s’imagine que l’oiseau est très smart, très chic, et impeccable alors que pas tout à fait non plus, Icare non plus… chacun a son intérêt propre, mais personne ne suit sa ligne jusqu’au bout, il y a toujours des ruptures ; ce ne sont que des personnages qui s’adaptent à des mouvements, et qui ont suffisamment d’ouverture d’esprit pour changer tout de suite de plan dès qu’une émotion les traverse, et en ça c’est vraiment un récit un peu théâtral, les acteurs s’écoutent parler avant de donner la réplique.

Actusf  : On a donc des personnages très humains, même s’ils n’en ont pas toujours l’apparence…
Daria Schmitt : Il ne faut pas se fier aux apparences, effectivement… comme cette jeune fille, est-ce que c’est un oiseau, elle est bizarre avec ses ailes sur le dos, mais finalement c’est pas ça qui compte. La quête d’identité existe, mais c’est en filigrane. L’héroïne finit par accepter sa double nature, sans s’arrêter sur une idée toute faite. On la suit dans son quotidien, on la voit fouiller parmi les ouvrages de classification de science naturelle pour savoir où elle peut se situer, et puis sa vie en fait une adolescente… c’est un joyeux mélange !

Actusf : Vous parlez aussi de la difficulté de communiquer, non ? Elle parle avec son amie, mais toujours par l’intermédiaire du téléphone, jamais directement…
Daria Schmitt : Oui c’est vrai. Il me semble que ça correspond beaucoup à ce qu’on fait aujourd’hui, c’est pas une position critique si je dis ça, c’est vraiment du vécu ; on passe maintenant plus de temps au téléphone qu’à se voir physiquement, la parole des amis nous accompagne partout, quelque part ça me servait aussi dramatiquement à donner des signes que le monde réel ne disparaît jamais, qu’il est toujours là, derrière la trame du monde fantastique de Niniche, le réel n’est pas ailleurs, il est juste derrière la dentelle que l’héroïne s’est créée devant les yeux.

Actusf : Le choix du noir et blanc s’est-il imposé dès le départ ?
Daria Schmitt : J’ai eu très envie d’utiliser le noir et blanc, j’ai commencé il y a trois ans et demi à faire de très grands dessins sur Alice au pays des merveilles, et je me suis aperçu que le noir et blanc me correspondait vraiment, et ça a quelque chose d’assez radical, un peu comme le monde des enfants, c’est noir ou c’est blanc, et en fait on s’aperçoit qu’avec le noir et blanc, on fait des tonnes et des tonnes de nuances, et que pour s’y retrouver il faut semer des petits cailloux. Là c’est justement le blanc, le blanc du visage de l’héroïne, le blanc des oiseaux qui créent des circulations visuelles dans la page, des petits chemins. Le noir et blanc c’est très expressionniste, ça permet un peu de recul, on se positionne nettement dans un monde fantastique, contrasté et en l’occurrence ici expressionniste.

Le noir et blanc tranche et radicalise un peu tout, y compris les émotions des personnages, les contrastes entre une phrase drôle et un visage effrayant… on peut exprimer et amplifier plein de choses, avec le noir et blanc.

Actusf : On a un peu de couleur sur la couverture, l’univers de Niniche est-il envisageable en couleurs ?
Daria Schmitt  : Non pas du tout ! La couleur c’est sur la couverture mais c’est une couleur qui est uniquement graphique, elle n’est pas travaillée avec des modelés, ce sont des aplats qui sont sur des traits sur une trame noir et blanc, et je trouvais ça beau d’avoir un livre avec des couleurs extrêmement contrastées, presque aussi contrastée que le noir et blanc et d’avoir du rouge, avant de plonger dans un univers aussi noir, dans le sens de noir qui précède le sommeil, quand on ferme les yeux juste avant de rêver.

Actusf : A la fin de l’album, vous mentionnez Geneviève Ranson, spécialiste du Bec-en-sabot, l’oiseau qui vous a donné l’idée de Ornithomaniacs ; vous la connaissiez avant de commencer les recherches pour l’album ?
Daria Schmitt : C’est en faisant des recherches pour l’album que je suis tombée sur son livre, et comme j’ai eu très vite envie de mélanger l’univers des sciences naturelles et de la bd, je l’ai contactée, parce que ça me semblait intéressant, vu en plus le ton pseudo scientifique employé à certains moments dans le récit, d’atterrir sur ce que c’est vraiment que cet oiseau, que je me suis tellement approprié, j’en ai fait tellement ce que j’ai voulu, qu’il fallait que je rende à l’oiseau ce qu’il était vraiment. J’ai donc appelé cette femme, lui expliquant mon projet de faire une double page où j’expliquerai de façon rapide et ponctuelle quelle était la vie de cet oiseau dans son milieu, et quand j’ai fait une expo, j’ai voulu qu’elle y accroche aussi ses photos. Originaux et portraits étaient mis ensemble, c’était quelque chose qui me tenait vraiment à cœur.

Actusf  : Quels sont vos projets ?
Daria Schmitt : J’ai dèjà commencé une suite à Ornithomaniacs, pas une suite en tant que tel puisque ce premier album se suffit à lui-même, mais c’est un univers très riche dont je commence à bien connaître et aimer les personnages, et je n’avais pas envie de les quitter tout de suite, mais je ne sais pas encore ce que je ferai de ce premier jet, mais en tout cas il est sur la table.

Pour le reste, je continue mes illustrations sur Alice, au pays des merveilles, et j’ai un autre projet de bd mais qui mettra un peu plus de temps à se formaliser, il est un peu plus complexe, et je cherche une écriture graphique un peu différente pour lui, toujours en noir et blanc, mais peut-être avec un mélange de genres, que j’ai d’ailleurs un peu commencé ici, avec du travail à la plume et au pinceau. J’ai envie de quelque chose d’un peu plus radical encore, et j’ai encore un scénario à construire, donc ce projet-là a encore besoin de mûrir.
 

Tony Sanchez