Interview de David Bry
de David Bry
aux éditions
Genre : SF

Auteurs : David Bry
Date de parution : juillet 2012 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

Lire tous les articles concernant David Bry

Actusf : Tout d’abord, pourriez-vous vous présenter pour les lecteurs d’Actusf ?
David Bry : David Bry, 38 ans à l’heure où j’écris ces quelques lignes, auteur de quatre romans de fantasy (la trilogie d’Ervalon, aux éditions Mnémos, et Failles, chez Asgard), de quelques nouvelles parues à droite à gauche, et enfin de 2087, sorti en mai dernier chez Black Book. Gros lecteur dès que je peux, joueur acharné (jeux de cartes, de plateau, tout !), et coulant des jours heureux dans la cambrousse seine-et-marnaise.
 
Actusf :  Comment est née l’idée de 2087 ?
David Bry : L’idée de base m’est venue à partir de chansons. J’écoutais Placebo, et deux images se sont imposées à moi (ah, les merveilles de l’imagination …) : celle d’un policier (que j’ai finalement transformé en détective) dévasté par la vision d’une maison en flammes et … une cuve (celle dont je parle à la fin de 2087 ;). C’était à dix mille lieues de ce que j’avais l’habitude d’écrire ou d’imaginer … Mais ça m’a suffisamment marqué (hanté ?) pour que je décide de creuser.
J’ai dans un premier temps recherché le lien que je pouvais créer entre ces deux images (ce qui m’a amené à développer toute l’intrigue), et ai ensuite travaillé sur l’environnement (le monde, l’époque) qui allait avec tout cela. Sans trop savoir pourquoi (mais certainement à cause de la cuve !), je l’ai basé dans le futur. En y réfléchissant a posteriori, je crois que j’ai voulu créer une ambiance et un monde qui collaient au personnage : sombre, renfermé, sans espoir. Ce futur dystopique s’est presque imposé de lui-même, sans que je m’interroge. Et il avait l’avantage d’apporter, en plus, la touche d’imaginaire que j’aime.
Le choix de l’endroit où poser l’intrigue a quant à lui été plus évident. Il me fallait une ville, que je connais suffisamment pour que l’univers soit crédible. Je travaille à Paris, j’y vais tous les jours ou presque, je l’ai donc choisie en toute logique.
 

Actusf :  2087 est votre premier roman de science-fiction : dans quel état d’esprit étiez-vous ? Comment s’est déroulée son écriture ? Êtes-vous entièrement satisfait du résultat final ?
David Bry : J’étais très inquiet, très peu sûr de moi lorsque je l’ai commencé. Dès que j’ai eu terminé le premier chapitre, je l’ai fait lire à quelques amis, plutôt durs en affaire. A ma grande surprise, ils ont immédiatement accroché, plus, largement plus que tous mes autres romans sortis jusque-là. Leur enthousiasme a été un incroyable moteur. Grâce à lui je crois, je me suis lâché : je suis parti sur un récit au présent, me suis autorisé de nombreuses digressions et réflexions auxquelles je ne songeais même pas pour mes livres précédents, ai réussi, je crois, à m’installer dans un univers, et autour de mes personnages.
 
Est-ce que je suis satisfait du résultat ? Oui, énormément. Attention, je ne dis pas (et ne pense pas non plus) que 2087 soit absolument génial, loin de là. Je suis juste persuadé par contre que c’est la meilleure chose que moi, David Bry, je pouvais écrire à ce moment-là. Ecrire ce roman m’a énormément apporté et appris. J’en suis fier aussi parce que les critiques sont nombreuses et, à ce jour, presque toutes très positives. Je suis heureux de me dire que cette histoire réussit à toucher ceux qui la lisent. 

Actusf : Black Book Editions apparente votre livre à Blade Runner : qu’en pensez-vous ?
David Bry :Comme beaucoup de personnes de ma génération, j’ai été marqué par ce film. Les images que j’en ai gardées sont sombres. Il y a beaucoup de nuit, de rares halos de lumière par-ci par-là, et la question de l’humain. En tout cela, oui, 2087 peut faire penser à Blade Runner.
 
Mais il n’y a pas que ça. Il y a du Metropolis, du Matrix, du 1984, du Meilleur des mondes, il y a toutes ces images et ces idées d’un futur qui fait peur, que l’on redoute et contre lequel on veut prévenir, avec les moyens que l’on a. J’ai imaginé 2087 à partir de ce que je perçois du présent et de ce que je redoute de l’avenir. Ma vision prend forcément en compte les craintes que m’ont transmises les autres et auxquelles j’adhère … malheureusement. Je voulais un livre sombre. J’y ai donc été franco.
 
Actusf : En lisant 2087, j’avais une impression filmique. Etait-ce une volonté de votre part ?
David Bry : En partie, oui. Avant de rédiger une scène, je la visualise toujours. Pour qu’elle soit crédible, bien sûr, mais aussi, plus prosaïquement, pour que je sache quoi décrire. Que voit le personnage ? Qu’entend-t-il ? A partir de quoi réagit-t-il ? Chacune des scènes du roman, je les ai quasiment vécues à travers un regard extérieur. J’ai vu les altiruelles au-dessus des brumes radioactives, les hauts buildings, ai trainé mes pas dans les sensothèques, vu les flammes dévorer des immeubles, des carcasses d’antiques voitures surgir du brouillard des banlieues, la gare de l’Est éventrée … Dans mes livres, je ne fais en réalité que raconter, décrire, ce que mon imagination invente.
 
Actusf :  Pourquoi avoir choisi l’année 2087, soit 75 ans seulement après notre époque ?
David Bry :Le monde bouge vite, très vite. Mes grands parents, il y a soixante ans de cela, ont vu arriver l’électricité, l’eau courante, le téléphone et la télévision. Alors que je ne suis qu’au milieu de ma vie (en tout cas, je croise les doigts :), j’ai déjà vécu l’arrivée d’internet, des téléphones portables, ai vu le temps s’accélérer et les distances s’amoindrir jusqu’à presque disparaître. En si peu de temps.
Je suis convaincu que le monde, dans cinquante, soixante ans, sera aussi différent de celui qu’on connaît aujourd’hui que le nôtre l’est des champs labourés par des vaches et de l’eau tirée de puits dans la cours des fermes. Que nous réserve l’avenir ? Que nous promet-il ? Sans doute, en partie, ce qu’on y mettra.
J’ai voulu que cette histoire soit proche dans le temps pour marquer l’esprit des lecteurs, parce que, au rythme où vont les innovations et les changements, le monde bouleversé de 2087 n’est potentiellement pas si loin que ça, au contraire. Nos enfants, nos petits enfants pourraient y vivre. Et peut-être même certains lecteurs de 2087.
 
Actusf :  La fin du roman, malgré une note d’optimisme, ne laisse guère la place à un véritable changement dans les traitements réservés aux mutants, aux irradiés et aux psiliens. Quelle était votre volonté en écrivant ce roman ?
David Bry :Je voulais, entre autres thèmes, parler de la peur de l’autre, que ce dernier ce soit « l’autre qui me ressemble », ou « l’autre qui est différent ».
Notre société bouge, évolue beaucoup, et vite. Très vite. La place de l’autre est mise à mal, son humanité elle aussi, parfois. Le monde se réduit autour de nous, et les individus qui comptent, sur lesquels on s’attarde, sont de moins en moins nombreux. Et cela va, à mon sens, en s‘empirant. Comment serons-nous dans vingt, cinquante, soixante ans ? A quelle place mettrons-nous l’autre ? Lui adresserons-nous la parole ? Aurons-nous de l’empathie ? Ou sera-t-il juste une ombre parmi les ombres ? C’est un sujet qui m’interpelle vraiment.
 
A côté de cela, je voulais également évoquer la peur de la différence, en prenant l’exemple de l’orientation sexuelle et de l’ethnie. Au début du XXème siècle, les Italiens qui immigraient en France étaient rejetés, souvent mal vus et méprisés. A la fin du XXème siècle, les arabes et les noirs les ont remplacés dans ce rôle peu glorieux, alors que les homosexuels, auparavant cachés, ont commencé à réclamer les mêmes droits que tout le monde. Les Italiens, eux, ne posaient plus problème à personne. En 2087, l’histoire continue. Plus personne n’a de souci vis-à-vis d’une couleur de peau ou d’une orientation sexuelle. Ce qui pose problème, c’est les mutations dues aux radiations. On rejette dans ce futur un autre type de différence, bien qu’elle soit liée évidemment à l’argent (la caste). Par là, j’ai voulu illustrer le fait que chaque époque, chaque civilisation a malheureusement ses boucs émissaires. Montrer comment ces préjugés évoluent dans l’histoire prouve, selon moi, à quel point ces jugements n’ont pas de valeur.
 
Actusf :  Quelques mystères demeurent, (notamment sur la petite Emma et la raison de Renan de Bagnolet d’avoir rejoint les banlieues, et la menace des mutants), y’aura-t-il une suite ?
David Bry :Pas vraiment une suite, non. L’histoire de 2087 se termine à la dernière page de 2087. C’est essentiel. Par contre, j’aimerais bien en effet développer l’univers via une préquelle, et également une sorte de suite, mais très lointaine dans le temps. La préquelle raconterait, à travers le destin des parents de Gabriel, comment notre monde est devenu celui de 2087, la révolte psilienne, l’enfermement de Paris, peut-être. Et la suite permettrait quant à elle de voir, une vingtaine d’années plus tard et à travers Emma cette fois, ce que devient ce monde : destruction, rédemption, voie médiane ?
 
Actusf :  Vous avez créé un personnage drogué, tourmenté, dépressif et… bisexuel. Une raison particulière à ce choix ?
David Bry :La personnalité de Gabriel, associée à son besoin des autres, justifiait selon moi complètement cette sexualité. Il souffre, terriblement, et a besoin d’amour pour supporter le quotidien. C’est pour lui une manière de se fuir, de fuir ses nuits. Alors peu lui importe que l’autre soit un homme ou une femme, tant qu’il peut lui apporter un peu de réconfort. C’était pour moi une évidence.
Par ailleurs, rendre « normale » la bisexualité, montrer à quel point elle ne soulève aucune question de la part de contemporains, avait également pour objectif de pointer le fait que ceux qui sont rejetés en 2087 ne sont plus les personnes à la sexualité différente, mais ceux que les radiations ont modifié, physiquement ou génétiquement. Une manière de renforcer, encore, le discours sur la différence.
 
Actusf : Quels sont vos futurs projets et ceux en cours ?
David Bry :Mon prochain livre, les Contes désenchantés, sort en fin d’année. Il est à mi-chemin entre le roman et le recueil. Il raconte l’histoire de quatre conteurs qui, lors d’une soirée dans une auberge, vont partager avec leur auditoire (parfois un peu « spécial ») leurs fables, elles-mêmes plus surprenantes les unes que les autres : les chevaliers sont pleutres, les princesses odieuses, les magiciens sont des ratés, …. En parallèle de cela, un complot abracadabrantesque se joue autour d’un vieux roi sénile, complot qui a bien sûr un lien avec l’auberge des conteurs. Ecrire ce livre m’a beaucoup fait rire. Il y a énormément d’humour noir, quelques sujets qui me tiennent à cœur aussi, comme la mort de la magie, l’amour, la vieillesse. J’espère qu’il trouvera ses lecteurs.
 
Je travaille désormais sur quelques nouvelles, et sur un prochain roman de fantasy, où je veux mélanger pas mal de choses : un peu de poésie, des personnages abîmés, un monde que j’essaie de rendre beau et sombre en même temps. Une tâche compliquée, pour moi en tout cas, et qui risque de me prendre pas mal de temps. Mais ce n’est pas un problème : j’ai enfin appris qu’écrire est aussi un travail de patience.

Stéphanie Giard