Interview de Denis-Pierre Filippi et Vincenzo Cucca pour Colonisation
de Vincenzo Cucca et Denis-Pierre Filippi
aux éditions
Genre : Interview

Scénariste : Denis-Pierre Filippi
Dessinateur : Vincenzo Cucca
Date de parution : janvier 2018 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
Titre en vo :

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Nous avons pu poser quelques questions aux auteurs de Colonisation, publié aux éditions Glénat...

Actusf : Pouvez-vous vous présenter et nous dire comment vous en êtes arrivé à la BD ?
Denis-Pierre Filippi : Je suis Denis-Pierre Filippi, scénariste depuis maintenant plus de 20 ans, dans différents genres, notamment S-F. J’ai sérieusement envisagé de faire ce métier en parallèle de mes études vers l’âge de 19 ans et j’ai mis 6 ans avant de réaliser mon premier livre. J’ai encore attendu 2 ans avant de ne faire plus que ça et depuis je n’ai plus arrêté.

Vincenzo Cucca : J’ai commencé à dessiner quand j’avais 6 ans, et ma passion m’a conduit à me spécialiser dans différents styles : je suis parti avec le style Disney, puis j’ai étudié le style français que j’apprécie beaucoup. J’ai étudié à l’école d’art et à l’école de bande dessinée à Naples, j’ai fait graphiste, et sculpteur. En 2001, je suis parti en Floride pour mon premier comics, Meridian (de Crossgen). De retour en Italie j’ai enseigné dans différents endroits de l’école internationale de la bande dessinée, j’ai travaillé pour Disney (High school musical), Marvel (Miss Hulk), pour Aspen Comics, Zenescope, le Lombard, Glenat, Akileos, Carabas... et maintenant ma plus grande satisfaction : Colonisation.

Actusf : Quelles sont vos influences et inspirations ?
DF : Je lis pas mal ; essentiellement des romans S-F et fantasy, ce qui stimule parfois certaines envies. Certaines références dans le désordre, sont Card, Pratchett, Asimov, Tolkien, Hobb. J’aime aussi aller puiser l’inspiration au cinéma ou dans les séries où j’ai des goûts plus variés car l’inspiration vient parfois d’une simple émotion ou d’un rouage narratif ténu qui va déclencher en moi une cascade de réflexions et d’inspirations pour mener souvent à tout autre chose.

VC : Mes influences ont d’abord été des auteurs de style Disney, puis plus largement de style américain, enfin beaucoup d’auteurs français, chacun d’eux me fascine et m’inspire pour élargir mon style, en évolution continue, sur les possibilités offertes par les corps, la sinuosité des formes, les expressions corporelles, la sensualité des femmes, les coupes cinématographiques pour les scènes. Je ne mentionne pas mes auteurs car ils sont trop nombreux...

Actusf : Pouvez-vous revenir sur la genèse de Colonisation ? Le choix d’un récit de science-fiction s’est-il imposé naturellement ?
DF : Lorsque j’aborde un genre, c’est souvent par un mélange d’envies qui m’amène à ne pas forcément respecter tous les canons de ce genre. C’est un peu différent avec la S-F car par définition on peut tout faire à partir du postulat de base où l’on peut créer n’importe quels mondes à visiter pour nos héros. Donc par définition la SF obéit à certains canons, mais au-delà de ces bases, tout est possible. Je me suis donc laissé guider par ces envies qui ont mené à l’idée d’une récupération d’anciens colons dans un univers qui a évolué sans eux. Avec Cédric Illand, mon directeur de collection, nous avons pas mal discuté des postulats de départ, politiques, sociologiques et psychologiques et le projet s’est affiné peu à peu. Puis nous avons cherché le bon dessinateur pour nous accompagner et s’amuser avec nous dans ces mondes multiples et nous l’avons trouvé en la personne de Vincenzo Cucca.

VC : Colonisation est né de l’imagination de Denis-Pierre Filippi, qui y a travaillé pendant plusieurs années, ils cherchaient un auteur qui pourrait rendre ce monde réel. Glénat m’a demandé de faire une page de test, et de commencer à étudier les personnages. Je n’avais jamais travaillé sur un thème de science-fiction, c’était le plus grand défi de ma vie ! Des mois et des mois de tests, pour me débarrasser du style cartoon et créer un style plus mature pour une histoire pensée comme un film... et je travaille toujours dessus.

Actusf : Comment s’est passée votre collaboration ? C’est la première fois que vous travaillez ensemble ?
DF : Oui, c’est notre première collaboration avec Vincenzo. Nous avons dû trouver nos marques, car il parle majoritairement l’italien et moi pas du tout. Nous avons été aidés d’un ami traducteur, Pierre Frigau qui a eu la patience de servir d’intermédiaire pendant un bon moment. C’est délicat pour moi de collaborer à distance sans avoir la possibilité d’échanger en direct, mais les choses se sont mises en place peu à peu et maintenant nous arrivons à échanger en direct ce qui facilite les choses. Vincenzo est un dessinateur enthousiaste et le partage n’en est que plus agréable.

VC : C’est la première fois que je travaille avec lui, je le connaissais déjà grâce à Songes - Coraline. Il a des idées fantastiques sur comment créer des personnages et de nouveaux mondes, au début c’était vraiment difficile, étant italien et ne parlant pas bien le français, plusieurs fois j’ai mal compris et tardé à saisir le sens de ses visions... à travers les festivals j’ai eu l’opportunité de perfectionner mon oral, et j’ai commencé à échanger avec lui par Skype pour mieux comprendre les scènes. Il est perfectionniste, et m’a donné l’opportunité de m’améliorer, de grandir encore plus, et si cette bande dessinée réussit, je le dois surtout à son aide et à l’éditeur qui a cru en moi. Je ne pensais pas pouvoir vivre une telle expérience, avoir la chance de participer à une grande série qui nécessite un maximum de travail et d’efforts.

Actusf : L’espace et le voyage sont au cœur du récit : il y a une variété d’environnements assez impressionnante, sur peu de pages… il y a un côté foisonnant à cet univers (y compris dans les thématiques SF abordées), vous pensez y rester un petit moment ?
DF : Je suis par définition un scénariste qui a la peur du vide. J’entends par là que j’ai du mal à développer une scène sur plus de 4 pages, j’aime la richesse et la densité, même si j’essaie de ponctuer mes récits de moments de pause. La thématique double des planètes à visiter et des univers virtuels de stase des colons nous permet une évasion sans limite. Je nous ai créé un terrain de jeu sans fin, et c’est vrai qu’on va pouvoir en profiter et le lecteur aussi j’espère, un long moment.

Actusf : Vincenzo, qu’est-ce que vous préférez dessiner, les personnages, les décors ou les éléments technologiques ?
VC : Comme je l’ai déjà dit, c’est la première fois que j’aborde ce thème, mais étant un fan de fiction, à travers les films et les jeux vidéo, cela a été plus facile de faire les bonnes recherches pour créer un nouveau monde. Les Américains, le style médiéval et les pirates, la technologie... c’était un défi difficile, mais avec l’aide d’internet, de concepts, de pinterest, etc.,. j’ai réussi. Sachant que je préfère dessiner la nature et les animaux, que je conçois depuis mon enfance. Comme Federico Bertolucci, créer des animaux et des aliens, c’est pour moi le meilleur.

Actusf : Denis-Pierre, ce premier volet présente les principales forces en présence, loin de tout manichéisme… est-ce que c’est une approche essentielle, pour vous ?
DF : Oui, j’aime, comme beaucoup, les retournements de situation, mais surtout montrer que l’être humain entre parfois difficilement dans des cases. Le but du jeu dans un récit est de surprendre le lecteur, de l’amener à se poser des questions et si possible à lui offrir malgré tout des solutions non encore envisagées. C’est un défi, de taille, mais j’aime à travailler en ce sens personnages et situations.

Actusf : Comment procédez-vous, dans la conception de vos scénarii ? Vous avez déjà une idée de l’ensemble de l’histoire avant d’entrer dans le détail ?
DF : Tout dépend de l’histoire. Certaines sont écrites presque en ayant dès le départ la fin en tête, d’autres sont élaborées à partir de cadres larges et multifactoriels qui permettent un champ des possibles qui se développe ensuite peu à peu. Ici, dans Colonisation, j’ai déjà de grandes lignes bien en tête pour les thématiques de fond, comme les Ecumeurs et les Atils, mais chaque tome à naître viendra d’une histoire propre car nous travaillons avec un principe de one shot ici, donc chaque histoire est censée se suffire à elle-même.

Actusf : Vincenzo, comment procédez-vous, pour dessiner ?
VC :  La première chose à faire est de lire tout le scénario, de clarifier l’histoire et ce qui va se passer, puis je commence par les story-board, j’ajoute les dialogues avec l’ordinateur et je les envoie à l’éditeur et à Filippi. C’est seulement après leur consentement que je peux commencer à créer une deuxième étape de nettoyage : la mise en page, je définis les personnages, les environnements et tous les détails, j’ajoute des bulles et des dialogues et je leur retourne pour examen. Après leur accord, enfin, je nettoie toutes les pages en ajoutant des noirs et des textures, puis tout est prêt pour la colorisation de Fabio. Pour créer des univers, des planètes, des vaisseaux, des armes extraterrestres, etc… je passe de longues journées sur google images, je regarde des croquis, des films ou des jeux vidéo, et je crée de nombreuses formes, je les montre aux autres membres du staff, donc la meilleure forme peut être choisie.

Actusf : Que pensez-vous de l’apport du numérique dans le travail du dessinateur ?
VC : C’est un point douloureux, en ce sens, le numérique aide à simplifier et accélérer le travail du crayonné, la colorisation .... Je suis resté au traditionnel, j’aime le papier, le crayon, et en restant dans le traditionnel, j’ai l’opportunité d’exposer des pages originales en galerie d’art, de les montrer en direct à mes étudiants, et surtout, sans l’aide de programmes numériques, de construire des vaisseaux spatiaux, des villes, des armes et des perspectives qui nécessitent une connaissance de la 3D… l’essentiel est de s’amuser !

Actusf : Quels sont vos projets ?
DF : Nous avons travaillé les trois premiers tomes de Colonisation dans la foulée, nous sommes donc en train de boucler les tomes 2 et 3 afin que le lecteur n’attende pas trop entre chacun d’eux. Le tome 2 sortira en avril 2018 et le 3 en janvier 2019.
Par ailleurs j’ai un Spirou chez Dupuis qui va sortir en avril 2018 avec Fabrice Lebeault au dessin. Peu de temps après va sortir le Voyage Extraordinaire Tome 6 avec Silvio Camboni. Lui et moi venons tout juste de boucler notre Mickey et l’océan perdu, sorti juste une semaine avant Colonisation. Sinon, je travaille par ailleurs sur deux ou trois autres mini-séries qui verront le jour d’ici 2019 je l’espère.

VC : Mes projets, tout d’abord continuer cette série de science-fiction, mais aussi, un jour, pour en revenir au dessin pour Marvel et créer d’autres comédies sexy, concevoir le corps féminin est la chose la plus stimulante. Après Route des maisons rouges, Hot Charlotte et Pandamonia... les femmes me manquent :)
 

Tony Sanchez