Interview de Franck Ferric pour Trois oboles pour Charon
de Franck Ferric
aux éditions

Auteurs : Franck Ferric
Date de parution : septembre 2014 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Franck Ferric est un auteur talentueux qui vient de publier dans la collection Lunes d’encre le roman "Trois oboles pour Charon".

Actusf : Pouvez-vous vous présenter et nous indiquer comment vous en êtes arrivé à l’écriture ?
Franck Ferric : Je me nomme Franck Ferric, j’ai 35 ans et de temps en temps, j’écris des choses. En 10 ans : trois romans et une quarantaine de nouvelles, rassemblées pour certaines d’entre elles dans deux recueils.

Je suis arrivé à l’écriture d’une manière assez ordinaire : par le jeu de rôle, en scénarisant des parties pour les copains. Le goût de raconter des histoires a persisté et j’ai commencé à écrire pour moi-même, dans mon coin. Jusqu’à tomber sur un appel à textes proposé par les éditions de l’Oxymore. J’ai tenté le coup. C’était en 2002 ou 2003. Mon texte a été choisi par l’anthologiste, Alain Pozzuoli. C’était ma première publication. Et comme j’ai trouvé ça chouette, j’ai continué. 

Actusf : Quelles ont été vos influences et inspirations pour l’écriture de ce roman ?
Franck Ferric : Deux influences principales : la mythologie (le mythe de Sisyphe, comme celui de Pan, m’obsèdent depuis longtemps) et le blues (on y trouve des perles sur l’absurdité de l’existence et le hasard des chemins). Dans le terreau d’où a germé « Trois Oboles pour Charon  », il y a aussi quelques épisodes familiaux (le chapitre qui se déroule durant la Seconde Guerre Mondiale), pas mal de lectures de témoignages historiques. Et l’essai de Camus sur le mythe de Sisyphe, inévitablement. Ce livre a mis de l’ordre dans beaucoup de choses qui demeuraient au brouillon dans ma tête depuis des années.

Actusf : Le héros est sans cesse confronté à la guerre : est-ce tout ce qu’on doit retenir de l’Histoire humaine ?
Franck Ferric : Certes non. De l’histoire humaine, il faut surtout retenir l’incessant effort de l’Homme à tenter de descendre de son arbre. La guerre, comme la religion, la soumission à l’autorité, les grands idéaux, sont des étapes. Des barreaux d’échelle cloués sur le tronc. Tout cela a toujours été de la matière pour faire (entre autre) des histoires. Et comme le pied de l’arbre est encore loin, il reste encore beaucoup d’histoires à écrire. C’est l’une des morales qu’il est possible de tirer du mythe de Sisyphe : prenons notre temps pour descendre de l’arbre. Nous n’aurons peut-être plus grand chose à dire une fois arrivés en bas.

ctusf : Sisyphe et Charon sont un peu les deux faces d’une même pièce, non ? Personnellement, j’ai trouvé Charon particulièrement détestable et inhumain, alors que Sisyphe est peut-être trop humain, quelque part…
Franck Ferric : Dans cette histoire, Charon et Sisyphe ne seraient pas ce qu’ils sont l’un sans l’autre. Charon est un dieu qui ne peut être autre-chose qu’un dieu (ce qu’il vit plutôt mal, d’ailleurs). Il représente l’ultime frontière de l’homme : sa mortalité. Sisyphe est un homme qui essaie de surmonter sa condition. Il est donc bien un personnage très humain, avec ses lâchetés, ses envies de survivre, de fuir, de se battre. Tout en restant « bigger than life » parce qu’enfin, Sisyphe reste Sisyphe !

Pour moi, Sisyphe qui roule son rocher, qui essaie de se libérer des dieux et de la guerre, c’est l’Homme qui n’a de cesse de vouloir descendre de son arbre. Mais qui foire. Toujours. Ce qui ne le décourage pas pour autant. 

Actusf : Votre roman montre aussi un rapport très particulier à la mémoire (celle du corps, notamment), et l’importance de l’oubli…
Franck Ferric : La mémoire et l’oubli sont des thèmes qui m’intéressent beaucoup. Sans doute pour avoir constaté ce que l’altération lourde de la mémoire pouvait occasionner chez des gens qui m’étaient chers. Que ce soit au niveau d’une société ou d’un individu, l’amnésie, l’incapacité à raisonner passé-présent-futur (et à fixer l’attention sur une chose plus longue qu’un tweet) me turlupinent. 

Actusf : La société actuelle n’a jamais autant communiqué, mais on se comprend de moins en moins, finalement… votre roman fait-il un peu écho à cette situation ?
Franck Ferric : Je ne sais pas. Pas exprès, en tout cas. Je crois que plus on s’exprime, plus il n’y a rien à dire. Partout, tout le temps, on nous encourage à participer, à réagir, à donner notre avis sur les choses. Et on le fait, en 140 caractères ou moins, en ayant l’impression de participer au monde. Twitter, Facebook et tout le reste ne sont qu’une manière plus ou moins avouée de se regarder le nombril. Je crois que notre société actuelle est bien davantage celle de Narcisse que celle de Sisyphe. Il faut lire Lipovetsky à ce sujet, c’est très nourrissant.

Actusf : Vous abordez souvent des thèmes historiques ou mythologiques, y a-t-il d’autres genres d’univers que vous aimeriez développer ?
Franck Ferric : L’Histoire et la mythologie sont souvent au centre de mon travail, car c’est le noyau de mon éducation (et de ma formation universitaire, accessoirement). J’y reviens souvent sans même m’en rendre compte. C’est dans ma cervelle et je n’y peux rien : si je commence à plancher sur un sujet, mon premier réflexe est de me demander ce que les vieux en disaient. Je ne suis même pas sûr d’être capable de développer un univers sans faire appel, d’une manière ou d’une autre, à la mythologie ou à l’Histoire.

Actusf : Qu’appréciez-vous le plus dans l’écriture ? Etes-vous plus à l’aise dans le roman, ou la nouvelle ?
Franck Ferric : La documentation, l’ébauche, la rédaction : j’aime toutes les étapes. Peut-être la documentation plus que les autres, car c’est à chaque fois une excuse pour plonger dans les bouquins. Seules les corrections me gonflent un peu, parce qu’elles arrivent en fin de projet et qu’à ce stade, je n’ai qu’une envie : passer au projet suivant.

Se lancer dans l’écriture d’un roman, c’est vivre avec une histoire sur le long terme. La nouvelle est un exercice qui réclame plus de concision et de précision. Je ne suis pas en mesure de dire si je suis moins mauvais dans l’un ou dans l’autre mais dans les deux cas, j’y trouve mon plaisir. Vu de ma fenêtre, l’essentiel, c’est d’écrire.

Actusf : Quel est votre rapport au livre, en tant que support ? Comment percevez-vous l’arrivée du numérique ?
Franck Ferric : En tant qu’auteur : ce que la plupart des gens disent du numérique est sans doute vrai. C’est un canal supplémentaire pour faire de l’argent (faut pas cracher dessus), ça amène (peut-être) vers la lecture des gens qui ne liraient pas autrement, c’est l’avenir, ça prend moins de place dans la maison, ça sauve des arbres. Bref. Le numérique, c’est bien.

En tant que lecteur : le livre numérique n’est absolument pas dans mes pratiques. Les liseuses, les tablettes, les I-pod/pad/phone & compagnie : je trouve tous ces trucs profondément sinistres et je suis parfaitement infoutu de comprendre comment on peut être ravi de dépenser autant pour des machins pareils. Alors qu’un livre en papier n’a pas besoin de batterie. Qu’on peut l’oublier en plein cagnard sur la plage arrière de la voiture sans pour autant qu’il tombe en panne. Qu’il peut survivre à la pluie et aux mains des enfants. Qu’il n’a pas besoin de mise à jour. Qu’il ne fourgue pas des informations concernant mes habitudes de lecture à des gens que je ne connais pas et qui font leur beurre, sans mon accord, sur mon activité intellectuelle ou mes distractions.

Et puis le livre en papier, il reste là, qu’importe qu’il soit bon ou pas, il survit souvent à son auteur, à son lecteur, au bibliothécaire, il témoigne d’un aspect de son époque, c’est un objet culturel. On en revient à la question de l’oubli. Un livre papier peut se prêter, se perdre, s’oublier, se retrouver avec entre ses pages des cheveux ou des morceaux de tabac ou des annotations de lecteurs morts depuis longtemps, l’odeur des choses anciennes qui ont disparu. Le livre numérique n’est qu’un bien de consommation. Son support (le truc électronique) étant incapable de susciter une émotion, ne reste que le message (le texte). Duquel, une fois consommé, il ne subsiste rien (sinon un « partage » sur les boards de piratage). À mes yeux, le livre numérique ne fait que donner un aspect « cool » et ludique à la lecture, puisque désormais le simple livre en papier n’est plus assez sexy. C’est comme un paquet de lessive avec un jouet dedans.

Bref : concernant la lecture sur support numérique, en tant que lecteur, j’ai un avis de vieux con qui persiste à faire une grande distinction entre un type qui aime les livres et un type qui aime les paquets de lessive.

Actusf : Quels sont vos projets ?
Franck Ferric : Je termine un roman illustré qui devrait sortir aux édition du Riez l’an prochain. Il s’agira d’une histoire se déroulant dans le monde planté par « La Loi du désert  » (sorti aux éditions du Riez en 2009). La partie illustration est pilotée par Pierre le Pivain. Et je commence à rassembler de la documentation pour plusieurs projets. Étant en plein défrichage, j’ignore encore sur lequel je vais me lancer.

Tony Sanchez