Interview de Gil Formosa
( 1 )
de Gil Formosa
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Gil Formosa
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : interview par mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : janvier 2004

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A l’occasion de la sortie du deuxième tome de Robur, nous avons posé quelques questions à ce dessinateur talentueux et multicartes qu’est Gil Formosa.

Actusf : Comment est né ce projet avec Jean-Marc Lofficier ? Et Comment travaillez-vous ensemble ?
Gil Formosa  : Je cherchais un scénario original pour mon retour à la BD, et lorsque je suis tombé sur Jean-Marc Lofficier, (par l’intermédiaire de Thierry Mornet, rédacteur en chef chez Semic), j’ai complètement flashé sur son synopsis. J’ai tout de suite senti que je pouvais en faire quelque chose de plutôt inédit, je tenais absolument à revenir avec une réelle nouveauté ! Jean-Marc m’ a expliqué qu’au départ il y avait une histoire qui devait s’appeler Empire of Dinosaurs avec Mark Nelson au dessin pour Dark Horse mais ce dernier s’est brouillé avec l’éditeur... C’était un scénario où la Terre de 1914 était envahie par des dinosaures extra dimensionnels intelligents, et les héros devaient être Mata-Hari, Henri Poincaré, etc. Puis, je suis arrivé et c’est devenu Robur.
En ce qui concerne notre méthode de travail, voilà comment nous abordons notre album :
J’ai une grande liberté sur le scénario, et j’en remercie JM, à tel point que je peux lui suggérer mes idées et la plupart du temps elles sont intégrées au scénario final. L’important étant de respecter "la ligne directrice", et de ne pas faire de contre sens avec le but final de notre trilogie. JM décidant si mes idées sont compatibles ou pas avec la ligne narrative.
Exemple : Dans le tome 2, j’ai rajouté un affrontement direct entre Robur et son nouvel adversaire, puis un rapport relationnel plus fort entre les personnages principaux. Pour le tome 3, je lui ai suggéré le lieu de la deuxième Base secrète, ainsi qu’une idée pour un nouveau complot du traître de l’équipe de Robur... Ce qui se passe, en général, c’est qu’à partir d’une idée de dessin on peut revoir la "copie" et si cette idée enrichit l’histoire, nous l’incluons dans le scénario final.
Bref, lorsque JM m’envoie ses premières idées, son synopsis, j’élabore un story-board / pré-découpage très rapide afin de voir si la ligne narrative est bonne. C’est vraiment mal dessiné, pas de couleur, et sans la totalité des textes, le but étant de gribouiller aussi vite que possible afin de capter les images qui me viennent pendant la lecture du synopsis. Voilà par quoi je commence, (voir sur mon site l’exemple de story-board). C’est à ce moment là que je lui soumets mes idées, nous en discutons pour trouver un accord, puis je précise mon dessin, je lui renvoie le tout, il peaufine les dialogues sur les dessins, je passe à l’encrage et la mise en place de la typographie.
Graphiquement, j’aborde le nouvel album en créant d’abord les décors, les engins, l’univers, etc.…, puis, je dessine les personnages dans la perspective, je les encre aux pinceaux, je scanne le tout et la couleur est réalisée sur informatique - les vaisseaux et d’autres éléments du décor sont essentiellement réalisés en 3D. En gros pour le côté graphique, c’est la technique du dessin animé ! Et en ce qui concerne le travail de scénario avec JM, c’est à "l’Américaine".

Actusf : Comment présenteriez-vous cette série ?
Gil Formosa : Notre série est une série Steampunk ! Le "Steampunk," pour reprendre la définition de Daniel Riche dans l’excellente anthologie Futurs Antérieurs consacrée à ce sous-genre de la science-fiction par les Éditions Fleuve Noir en 1999, est un genre "qui s’efforce d’imaginer jusqu’à quel point le passé aurait pu être différent si le futur était arrivé plus tôt."
La différence essentielle avec un Steampunk "traditionnel" qui a tendance à se dérouler fin du XIXème - début du XXème siècle, c’est que j’ai suggéré à JM de faire se dérouler l’histoire dans les années 30 au lieu des années 1915 - 20. J’étais convaincu que cela serait plus intéressant graphiquement, je pensais que j’aurais plus de possibilités avec l’aviation ou l’architecture : L’Empire State et le Chrysler Building que j’avais envie d’intégrer à l’histoire ont été bâtis en 1931. Comme cela a plu à JM, nous sommes partis de ce postulat.
La première trilogie de Robur s’inspire librement des univers fantastiques créés par les auteurs de science-fiction du XIXème et du début du XXème siècle, en particulier Jules Verne et H.-G. Wells. Ce projet pose la question de savoir ce qu’il serait arrivé si les Sélénites des Premiers Hommes dans la Lune de Wells avaient envahi la Terre ? Dans le monde de Robur, la conquête de l’espace remonte à l’année 1901, par la malheureuse expédition lunaire du Professeur Kavor, qui permit au monde de découvrir l’existence d’une race extraterrestre appelée "Sélénite", vivant cachée dans les profondeurs de notre satellite.
Quelques années plus tard, les Sélénites attaquent la Terre. Grâce à leur technologie avancée et leur maîtrise des forces gravitationnelles, ils provoquent la fonte des glaces polaires et déclenchent de nombreuses explosions volcaniques en rapprochant la Lune de la Terre. Ils réussisent ainsi conquérir notre planète sans difficulté. Quand notre histoire commence à New York, en 1931, c’est un monde très différent que nous allons découvrir.
Un monde où les villes côtières sont à moitié submergées, nécessitant la construction de nouveaux ponts entre les fameux buildings du New York. Un monde occupé par les armées sélénites, assistées par les collaborateurs humains réunis au sein de la Garde Noire. Un monde en proie au chaos, pillé de ses ressources naturelles, où les savants sont internés avant d’être envoyés sur la Lune. Un monde où les Zeppelins côtoient les extravagantes machines volantes sélénites. Un monde où la technologie est curieusement plus avancée. Un monde vaincu, mais non soumis, où la résistance s’organise et prépare déjà la contre-attaque. Voilà pour le tome 1.
L’action du tome 2 se déroule en Antarctique où nous allons découvrir les mystères de l’Atlantide... et en apprendre d’avantage sur les Sélénites et le projet "Gabriel"... et sur notre savant/aventurier Robur.

Actusf : Quels étaient vos envies et vos objectifs ? Qu’aviez-vous envie de faire visuellement ?
Gil Formosa : Être original sans être déroutant ! Visuellement je tiens à créer un Univers, du moins je m’y emplois, la chose est moins évidente qu’il n’y paraît. Mais avant tout, je voulais entraîner les lecteurs dans un monde où les valeurs héroïques ne seront pas la panacée seulement des héros. Avec Robur nous voulons surprendre les lecteurs, mais aussi nous surprendre. Ma notion de l’esthétique a été de styliser les formes, d’accentuer les volumes géométriques pour gommer toute banalité de l’environnement, des avions des tanks, enfin, de tous les engins bizarres sur lesquels se repose l’histoire.
Ce tome deux a une ambiance particulière par rapport au premier : il est différent, mais dans la continuité. J’ai pris quelques risques en ne dessinant pas dans le style actuel (ce qui n’est en aucun cas péjoratif). J’avais pris ce même risque il y a vingt ans à la parution de Cargal.

Actusf : La lecture du premier tome évoque de nombreuses références littéraires, et notamment Jules Verne et Wells. Ce sont des auteurs que vous appréciez particulièrement ? Et plus généralement êtes-vous lecteurs de romanciers fantastiques ?
Gil Formosa : 19 références littéraires dans le tome 1 ! Je vous les donne : Joseph Balsamo dans Joseph Balsamo d’Alexandre Dumas et Josephine Balasamo la Comtesse de Cagliostro d’Arsène Lupin de Maurice Leblanc (pour Joséphine Balsamo)
- Gurn dans Fantômas de Pierre Souvestre et Marcel Allain (pour Gurn)
- Robur dans Robur le conquérant et Maître du monde de Jules Verne (pour Robur)
- Wildwood Cemetery du Spirit de Will Eisner
- Kenneth Allard, alias The Shadow dans la série The Shadow de Walter Gibson (pour Kent Ballard)
- Larry O’Keefe dans Le Gouffre de la lune d’Abraham Merritt (pour Larry O’Keefe)
- John Blenkiron dans Le Camp du matin, Le Prophète au manteau vert, etc. de John Buchan (pour John Blenkiron)
- Dale Arden dans Flash Gordon d’Alex Raymond et Michel Ardan dans De la Terre à la lune & Autour de la lune de Jules Verne (pour Gayle Ardan)
- Barbicane dans De la Terre à la lune & Autour de la lune & Sans dessus-dessous de Jules Verne (pour Joseph Barbicane)
- Antékirtt alias Mathias Sandorf dans Mathias Sandorf de Jules Verne (pour Antékirtt)
- Professeur Cavor dans Les Premiers hommes sur la lune de H.G. Wells (pour Kavor)
- Dr Cornélius Kramm dans Le Mystérieux Docteur Cornélius de Gustave Le Rouge (pour Dr Kramm)
- Arthur Gordon Pym dans Les Aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Allan Poe (pour Révérend Pym)
- Prince Dakkar, alias Capitaine Némo dans Vingt mille lieues sous les mers & L’Ile mystérieuse (pour Prince Dakkar)
- Dick Daunt dans In the Phantom City  ; or, the Adventures of Dick Daunt d’Allyn Draper (pour Daunt)
- Jeeves dans la série Jeeves de P.G. Wodehouse (pour Jeeves)
- Richard Seaton dans la série Skylark d’E.E. Smith (pour Seaton)
- Vril dans La Race à venir et La Race qui nous exterminera d’Edward Bulwer-Lytton (pour Vril)
- Hidalgo Trading Company dans la série Doc Savage de Kenneth Robeson (pour Hildago Club)
En ce moment je lis beaucoup moins qu’à une époque, mais il me reste en mémoire beaucoup de romans de SF dans la collection Fleuve Noir, que je dévorais étant adolescent. Rien que la couverture me faisait déjà rêver. Le fait d’illustrer des couvertures pour des revues SF et des romans est en train de me ramener à la lecture. J’apprécie par exemple Xavier Mauméjean, Jean Pierre Andrevon, Ballard, William Burough, Verne.... Jimmy Guieu... Farmer...et bien d’autres.

Actusf : Vous êtes-vous documenté pour réaliser cet album ?
Gil Formosa : Oui, effectivement la documentation fait partie intégrante du travail en BD. J’ai pas mal réétudié l’architecture et l’ Art Déco pour bien m’en imprégner, après je laisse aller mon imaginaire. Ce qui m’intéresse c’est de partir d’une réalité et de la revisiter, de l’éclairer différemment, de surenchérir sur l’existent. Le postulat de départ du Steampunk qui pose la question : " et si... ? " me convient parfaitement, graphiquement je tente d’y répondre.

Actusf : Quel a été l’accueil du public ? Y’a-t-il eu des réactions qui vous ont étonnées ? qu’elles aient été positives ou négatives ?
Gil Formosa : Par "chance", très positives, c’est bien pour cela que nous pouvons continuer ! Je dis par chance parce que le pari n’était pas gagné d’avance, le thème Steampunk n’étant pas encore à la mode. Quant aux réactions, la chose qui m’étonne souvent, c’est lorsqu’on m’attribut un lien de parenté avec une BD ou a un style qui me semblent à des années lumières de ce que je fais, ce qui montre bien que le subjectif l’emporte souvent sur l’objectif. C’est tout à fait palpable, car l’objectif lorsqu’on dessine, est de créer un effet, et cet effet, chacun l’interprète à sa façon, l’imaginaire du lecteur travaille ! En cela les séances de dédicaces sont intéressantes, elles me permettent de comprendre ce qui plaît ou déplaît aux lecteurs, quelles sont leurs attentes ou leurs déceptions, bref comment ils perçoivent mon travail. Il ne faut pas oublier que nous créons parce que nous sommes fait pour ça, mais que la priorité est de communiquer avec son public. Un chose amusante encore, c’est lorsque je rencontre des lecteurs qui m’ont connu en lisant Cargal. Ils me disent tous "quel changement avec Robur", et oui, il s’est passé treize ans depuis le dernier album. De plus, ils ont une certaine nostalgie de cette série, qui maintenant me paraît tellement éloignée de ce que je fais… Finalement ce qui marque notre jeunesse est indélébile. Je pense que, d’une façon ou d’une autre mon travail reflète les émotions qui m’ont marqué lorsque j’étais lecteur.

Actusf : La série semble partie pour durer. Est-ce exact ? Prévoyez-vous de nombreux albums ?
Gil Formosa : Le projet initial est une trilogie, mais rien n’empêche d’aller au delà si le public continue à nous supporter. JM et moi avons pas mal d’idées pour une deuxième ou une troisième trilogie. En tous cas nous terminerons chaque cycle commencé.

Actusf : A quelques jours de la sortie du deuxième tome de Robur, comment vous sentez-vous ? Anxieux ? Impatient ?
Gil Formosa : Impatient, bien sûr, après plusieurs mois à travailler sur un album avec ce que cela comporte de joies et de peines, JM et moi attendons le verdict du public... Mais avec confiance ! Lorsqu’on crée, on le fait pour soi, bien sûr, mais surtout pour son public, on attend donc un retour. C’est un peu comme si vous disiez bonjour à quelqu’un, s’il vous répond, cela fait plaisir, s’il ne dit rien, cela crée un vide !

Actusf : Vous êtes dessinateur de BD mais également illustrateur pour des couvertures de romans ou de revues (cf. la prochaine couverture de Bifrost). Est-ce pour vous le même travail ? L’abordez-vous de la même façon ?
Gil Formosa : je suis aussi illustrateur pour la pub, ce qui est carrément un autre métier avec ses propres règles. Je n’aborde pas l’illustration et la BD de la même façon, tout simplement parce qu’il s’agit de deux modes d’expression différents. Si cela reste du dessin et de la peinture, avec les mêmes règles techniques, il ne faut pas confondre le but des deux disciplines. La BD, c’est avant tout raconter une histoire, de mon point de vue, c’est être en quelque sorte "réalisateur". Choisir les plans, les séquences, le rythme, les cadrages, bref, trouver comment mettre en valeur l’histoire.
L’illustration est narrative en elle-même, elle doit faire comprendre au premier coup d’œil le "message" que l’on veut faire passer. Il y a en priorité une idée, un thème à illustrer. Une bonne illustration est le point de départ de l’histoire que va imaginer le lecteur. Le véritable point commun entre la BD et l’illustration, c’est de faire du mieux possible pour communiquer. Pour avoir travaillé avec des rédacteurs en chef de différents magazines et revues, je peux vous assurer qu’il faut comprendre leur demande avant d’y répondre, et ce qui peut plaire à l’un, ne plaira pas forcément à l’autre. Ils connaissent leur public. Et c’est normal, la diversité fait partie de la vie. Pour l’illustration de couvertures chez Semic, je travaille en toute confiance avec Thierry Mornet le rédacteur en chef. Ma seule directive c’est qu’étant entièrement libre d’interpréter les personnages comme je le sens, ( voir les styles graphiques différents suivant les couvertures) je dois impérativement coller à leur univers et d’une façon ou d’une autre, trouver ce qui fait la caractéristique propre des protagonistes. Pour Blek, Zembla et autres fumettis, ils ont tous bercé mon enfance, alors en faire des couvertures... vous vous doutez bien du plaisir que j’ai pu prendre ! D’ailleurs les Éditions Semic ont en fait un Portfolio avec pas mal d’autres inédits.

Actusf : Y’a-t-il une différence dans la manière de travailler pour un album "traditionnel" et un comics ?
Gil Formosa : Oui, une différence sensible ! Celle qui différencie les Latins des Anglo-saxons. Vous avez les accrocs des Comics et les fanas de la BD franco-belge. Le comics cherche avant tout la dynamique avec un dessin et une mise en page qui explosent, la BD Franco-belge cherche d’avantage à installer l’histoire sur plusieurs albums, le rythme est donc moins "pressé", quant aux dessins ils sont plus "réalistes" et moins caricaturaux que le surdimensionnement des Super Héros. Cela dit, j’ai lu plus de comics dans ma jeunesse que d’autres styles de BD, je crois qu’il y a dans les deux visions de véritables chefs d’œuvre.
La structure de Robur est finalement plus complexe que de nombreux Comics / BD classiques. En partie, elle reflète aussi le projet initial d’Albin Michel de publier cette série sous la forme de chapitres de 8-10 pages dans L’Écho des Savanes, d’où des rebondissements répétés avec "cliffhangers" à chaque fois. Un peu à la façon des "serials" d’Hollywood, et cela nous a obligé à un découpage plus précis.
Trouver une chute toutes les 8/10 pages à été très stimulant pour JM ; quant à moi, il fallait finir la page de droite sur une interrogation et découvrir la solution en tournant la page de gauche. Je pense que l’on pourrait faire un parallèle avec le cinéma américain et le nôtre, les artistes veulent tous raconter la meilleure histoire possible mais les points de vue et les techniques diffèrent.

Actusf : Quels sont vos projets ?
Gil Formosa  : Le tome 3 de Robur, pas mal de couvertures de romans ou revues, affiches de cinéma, et je planche actuellement sur une autre série, mais là, il est encore trop tôt pour en parler...

Actusf : En ce début d’année 2004, que peut-on souhaiter à Gil Formosa ?
Gil Formosa : Et bien, avant tout une bonne santé, vu que sans énergie on ne peut pleinement aimer, être aimé, ou créer...

Jérôme Vincent