Interview de Hervé Jubert
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de Hervé Jubert
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Hervé Jubert
Date de parution : février 2003 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Nombre de pages : 1
Age minimum : 1 ans
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga

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« Je ne crois pas aux réponses toutes faites mais aux entre-deux. Ça doit être mon côté bouddhiste. »

ActuSF : Qu’est-ce qui vous a donné le goût de l’écriture ? Est-ce désormais votre principale activité ?
Hervé Jubert : Qui ou quoi m’a donné le goût de l’écriture... Tolkien quand j’avais 10 ans, Tim Powers quand j’en avais 12, Hammet plus tard ; une certaine conformité de mes méandres cérébraux qui a fait que, ben, les idées s’accumulaient et que je devais bien en faire quelque chose (sinon, c’est du gâchis et j’aime pas gâcher) ; la constatation vers vingt-sept ans que, si je voulais faire ce que je veux où je veux (donc hors d’une capitale type Paris et si possible au soleil), l’activité de romancier restait, pour moi, la plus envisageable. Et maintenant, je ne fais plus que ça. Au soleil, donc. Le pied.

ActuSF : La précédente trilogie a atterri un peu par hasard dans une collection jeunesse… Ce livre-ci a-t-il été écrit sciemment pour un public à partir de 13 ans ?
Hervé Jubert : Par hasard pas vraiment. Enfin, je ne pense pas que les gens d’Albin jouent leurs livres aux dés. En fait, Le Quadrille des assassins avait été acheté par Albin vieillesse. J’ai pensé durant les dix-huit mois qui ont suivi (ce fut long) qu’il sortirait en adulte. A l’issue de cette période, la collection Wiz s’est créée en Jeunesse, certes. Je dois avouer qu’à l’époque, j’étais très content d’être chez Albin (une bonne maison), mais très inquiet de me retrouver dans une nouvelle collection, adulescente (je déteste ce mot) de surcroît. J’avais déjà fait les frais d’une collection crapoteuse au Masque et je n’avais pas envie de recommencer. Trois ans plus tard, je suis toujours très content d’être chez Albin (qui est vraiment une bonne maison) et je ne suis plus du tout inquiet d’être en Wiz, une collection qui a trouvé sa place, aussi bien chez les adultes que chez les ados et qui m’a permis de toucher un public que, sincèrement, je n’aurais pu toucher en sortant dans une collection SF classique. Quoi qu’il en soit, aucun des bouquins, le dernier y compris, n’a été écrit sciemment pour un public à partir de 13 ans. Ou plutôt, tant que vous vous imposez certaines limites question sexe-violence et rockn’roll (ce qui ne me pose aucun problème vu que je suis finalement assez fleur bleue) vous écrivez du "à partir de 13 ans".

ActuSF : Avez-vous eu des retours différents des lecteurs que sur vos précédents ouvrages parus dans des collections non destinées à la jeunesse ?
Hervé Jubert : Les retours ont été différents parce que les lecteurs étaient différents. Les Pierre Pèlerin en J’ai Lu se sont vraiment très mal vendus. Les Beauregard sont partis à 500 exemplaires chacun… Merci le Masque. Les retours que j’ai sur la trilogie de Roberta viennent un peu des lecteurs de SF, beaucoup de la jeunesse, en partie de l’étranger…

ActuSF : Dans Blanche ou la triple contrainte de l’enfer, il y a beaucoup de données scientifiques sur le corps humain, les dissections, etc… Vous aviez ces connaissances a priori (et si oui, avez-vous fait des études dans ce domaine) ou avez-vous fait des recherches sur ce sujet pour ce roman ?
Hervé Jubert : Tout ce qui est données scientifiques vient de bouquins d’époque. Pour les dissections, je me suis servi du Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales, très précis, qui ne donne pas envie de voir une dissection en vrai. Mes affaires de sorcellerie ont été piquées chez tel et tel érudit mort depuis des lustres et qui vient me harceler dans mon sommeil pour réclamer des droits d’auteurs. Pénible.

ActuSF : Situer son action dans le passé c’est sans doute plus contraignant que l’installer dans un futur indéterminé comme pour la précédente trilogie ?

Hervé Jubert : Oui et non. C’est contraignant dans le sens où, si on veut faire du bon boulot, il faut acquérir une bonne connaissance de l’époque, surtout dans le détail. Donc, travail de documentation en perspective. Mais cette contrainte (et je m’en suis rendu compte à l’écriture de Blanche), le fait de créer sa bulle temporelle, facilite énormément l’écriture du récit en délimitant, clairement, le cadre. Le boulot sur Roberta qui se situe dans un univers kaléidoscopique est, au bout du compte, peut-être plus jouissif (parce que je me lâche), mais moins facile à mettre en place et à faire partager. L’une et l’autre manière de procéder sont complémentaires. Mais je m’immerge plus facilement en tant qu’auteur dans le réel, dans une époque qui a existé, que dans l’irréel pur. Et je pense que c’est la même chose pour mon lecteur. Après, se situer dans le passé n’empêche pas d’ouvrir des portes fantaisistes un peu partout dans le récit et d’en troubler les contours.

ActuSF : Pourquoi avoir choisi précisément cette période historique ?
Hervé Jubert : 1870. Le Siège de Paris par les Prussiens. Parce que ce fut, pour les Parisiens, un hiver hallucinant. J’aime déjà beaucoup la seconde moitié du XIXème. Mais quand je suis tombé sur un bouquin aux éditions de l’Harmattan parlant de la vie quotidienne à Paris pendant le Siège, j’ai su que je ferais un livre à cette période. En fait, je pensais à Blanche depuis cinq ou six ans. J’avais élaboré le personnage avec ma femme alors que j’étais encore à Paris. Et il y a eu les déménagements, Roberta

ActuSF : Plusieurs personnages réels (Nadar, Sarah Bernhardt, Louise Michel) interviennent dans l’histoire. Vous êtes-vous inspiré de faits biographiques ou leur avez-vous inventé des actes qui ne sont pas consignés dans leur biographie ?

Hervé Jubert : Je ne pense pas que Nadar ait fait ce qu’il fait à la fin de La Triple Contrainte de l’enfer et dont je ne dirai rien pour ne pas blouser le lecteur. Mais tout le reste est vrai. Il se promenait avec son ballon dans le ciel de Paris. Pareil pour Sarah qui a créé et financé l’ambulance de l’Odéon. Après, rien ne m’empêche de penser qu’elle a travaillé avec une infirmière discrète et mystérieuse et rapporté à la Préfecture une étrange relique…

ActuSF : Qu’en est-il du mystérieux Klosowski ? Est-il, comme Rebecca semble l’indiquer, un coupable possible des crimes de Jack l’éventreur ?
Hervé Jubert : Séverin Klosowski est un des noms historiquement possible de l’éventreur. Roberta le cite dans Le Quadrille des assassins. Je pense conserver un lien ténu entre Blanche et ce personnage énigmatique au long de ces aventures. Je ne sais pas encore si Blanche atteindra l’année où Jack devint célèbre. Si c’est le cas, un voyage à Londres s’imposera.

ActuSF : "Blanche n’a jamais flirté", est-il écrit p.34, cette héroïne représente-t-elle une certaine idée de la pureté que vous malmenez pendant le roman (au point que l’héroïne Blanche prenne sans le savoir de l’héroïne blanche !) ?

Hervé Jubert : Blanche est une jeune bourgeoise. Femme de principe, elle ne se donnera à son mari qu’après le mariage. En principe… Mais je crois que ça va déraper à ce niveau là. Blanche était conçue dès le départ comme une jeune femme puis femme puis mère passant par les cases obligées du jeu de l’oie social de l’époque mais (et tout est dans le mais) se retrouvant impliquée dans des histoires criminelles où l’innocent doit être sauvé et le coupable puni. Voilà pour le postulat de départ, l’intérêt principal résidant évidemment dans le fait qu’on peut le malmener à loisir. Car Blanche, en s’échappant du nid familial, se cogne à la réalité. Car Blanche comprend (et comprendra) que la séparation entre l’ombre et la lumière n’est pas aussi franche qu’on peut le croire. Car Blanche est finalement quelqu’un qui apprend. Dans cette optique, et pour revenir à une question précédente, ce bouquin est complètement "à partir de 13 ans".

ActuSF : De même, vous permet-elle de critiquer les jugements trop tranchés, car Blanche la positiviste scientifique qui dénigre le doigt de corail de son amie Emilienne, se retrouve p.310 à consulter Vora ou p.338 à implorer le pardon pour les actes impies qu’elle s’apprête à commettre ?
Hervé Jubert : Tout à fait. Je ne crois pas aux réponses toutes faites mais aux entre-deux. Ça doit être mon côté bouddhiste. L’équilibre ne se situe-t-il pas entre deux extrêmes qui se contredisent ?

ActuSF : Page 142, Blanche désapprouve la cigarette et deux pages après, elle se plaint "pouah quelle odeur infecte" et pourtant on ne cesse de fumer dans ce roman : en réaction à la polémique sur le tabac ?
Hervé Jubert : Son oncle fume des londres (cigarillos à un sou) parce qu’à l’époque, les flics fumaient beaucoup. Je fais fumer Emilienne, l’amie sauvageonne de Blanche, pour montrer son individualité. Ça s’arrête là. Il n’y a pas de polémique derrière.

ActuSF : Où est passé le livre-agenda de Gaston-Loiseau ?

Hervé Jubert : Franchement, je ne sais pas. A l’origine, la disparition de son livre s’intégrait dans une micro-intrigue où il était question de la disparition de la Vénus de Milo… J’en profite pour vous signaler que j’ai créé un site internet lié au bouquin (www.blanche-paichain.net) avec des bonus dont une novella (Le Mystère de la femme sans bras) relatant cette histoire. Passons. La micro-intrigue qui alourdissait La Triple Contrainte de l’enfer a sauté. Gaston n’en a pas retrouvé son agenda-journal pour autant. Je compte bien mener mon enquête dans Blanche II. Mince.

ActuSF : L’intrigue accorde une grande importance aux livres. Bien sûr il y a Faust, le traité que Marcel a reçu de son père mais il y a aussi l’œuvre d’Homère et celle de Victor Hugo qui interviennent dans l’histoire. Blanche retire de sa convalescence que "la vérité est dans les livres". Est-ce votre opinion ?

Hervé Jubert : Non. Mais, -et là je reviens à la question d’écrire sur le passé- les livres quels qu’ils soient (témoignages, traités, revues encyclopédiques et surtout les images) sont le seul moyen de recréer un temps et un lieu qui n’est plus. A côté de ça, j’admire les auteurs qui écrivent sur un présent qu’ils connaissent intimement, tel Jean-Christope Grangé qui, en bon journaliste, va sur le terrain avant de le décrire. Les livres sont des refuges, des moyens de s’évader. Mais la vérité est ailleurs (ah, ah).

ActuSF : La peinture intervient également beaucoup : des saltimbanques prenant Blanche pour un modèle essaient de retrouver les tableaux pour lesquels elle aurait posé, certaines scènes que vous écrivez sont assimilées à de possibles tableaux ou Salmacis est comparé à un personnage d’un tableau de Tolède. Pensez-vous que l’écriture manque de suggestion visuelle et qu’on doit donc aider la représentation du lecteur en lui indiquant un support existant ?
Hervé Jubert : Oh, non. Enfin, j’espère que mon écriture est assez visuelle pour se passer de ce genre de support. Simplement, je parsème mes bouquins de mentions à des œuvres d’art parce que j’ai fait de l’Histoire de l’Art quand j’étais à Paris. C’est tout.

ActuSF : Pareillement, il est souvent fait référence au théâtre, la scène de l’anniversaire ou le drame en un acte faisant intervenir un greffier et une couturière, est-ce parce que notre vie n’est qu’un jeu ?
Hervé Jubert : Oui, non, peut-être. Les mentions au théâtre sont là parce que Gaston Loiseau est un amateur du genre. Et que la télévision n’existait pas encore…

ActuSF : Il y a plusieurs allusions au roman-feuilleton est-ce que c’est parce que c’était un genre littéraire en vogue à l’époque ou appréciez-vous cette littérature ? Quand vous mentionnez p.307 "certains feuilletonistes du dimanche", est-ce en référence au Da Vinci Code ou d’autres avant Dan Brown avaient-ils déjà malmené typographie et histoire de Paris pour les inscrire dans leurs intrigues ?
Hervé Jubert : Je suis fan de Dumas, de Jean Ray, de Maurice Leblanc. J’aime ce qui est efficace tout en restant poétique, ce qui subjugue sans abrutir, ce qui émerveille sans tromper. J’aime le roman-feuilleton dont le but principal est de divertir. Quant à Dan Brown, bravo pour avoir vu l’allusion. En effet, je déteste… Je hais Le Da Vinci code pour des raisons partagées avec la moitié des personnes qui ont chroniqué son bouquin sur le site de la Fnac : malhonnêteté de départ (on ne dit pas que quelque chose est vrai quand on sait que c’est faux), erreurs historiques graves (Il y a assez de mystères avérés à exploiter pour ne pas en inventer des bancals et les situer n’importe où n’importe comment !) et construction du récit que je trouve indigeste à force de tirer sur cette fameuse loi du cliffhanger ou du rebondissment. Quel talent chez Dan Simmons, dans Hypérion ou Nuit d’été. Quelle misère chez Dan Brown… ça n’arrête pas. Les personnages savent des vérités qu’on ignore encore mais vous renvoient cinquante pages plus loin pour vous livrer un morceau. Et ça dure et ça dure. (soupir) Bon, si ça se trouve, je ne suis qu’un gros jaloux. Mais le truc que je n’accepte pas c’est de faire du pseudo roman-feuilleton en le faisant passer pour une véritable révélation. Orson Welles, avant sa fameuse émission radio, avait clairement annoncé qu’il s’agissait d’une fiction. Ça ne l’a pas empêché de faire un carton.

ActuSF : Vous semblez bien connaître Paris, est-ce grâce à vos lectures comme pourrait l’indiquer le fil d’Ariane vers la cellule des deux prisonniers qui n’est autre que le roman Notre-Dame de Paris ?
Hervé Jubert : Je connais Paris pour y avoir vécu une dizaine d’années et pour l’avoir sillonné en long, en large et en travers alors que j’y jouais les coursiers. J’ai eu aussi la chance de bosser à l’Ecole pratique des Hautes Etudes, ce qui m’a permis de côtoyer des érudits de tous acabits, notamment ceux qui s’y connaissent sur l’Histoire de Paris. A côté de ça, il y a les livres, bien sûr. Ça a commencé avec Maxime du Camp et son Paris organique. Il y a eu la découverte du Dictionnaire de police sur une brocante parisienne (Il s’agit du vade-mecum utilisé par les policiers de la fin du XIXème siècle. Les deux gros volumes que j’ai trouvés étaient annotés de la main du commissaire Gronfier, poste de Picpus. Dans ces notes réside toute la richesse du bouquin. J’y ai puisé mes trames pour La Triple Contrainte de l’enfer et je puise pour la suite. J’ai d’ailleurs mis un extrait du Dictionnaire de police sur le site de Blanche). Aujourd’hui, je vis donc en province, mais les vieux bouquins sur Paris dévalent de mes étagères pour grignoter mon bureau. Je ne sais plus quoi faire contre cette prolifération.

ActuSF : Il est beaucoup question de mythologie, est-ce une source d’inspiration plus souple que l’Histoire ?
Hervé Jubert : Plus souple et, une fois de plus, complémentaire. La mythologie permet de tordre le cadre (parfois) un peu rigide de l’Histoire. La dualité (ou complémentarité) Histoire/Mythologie correspond en fait à la dualité de Blanche les-pieds-sur-terre/éthérée.

ActuSF : Nombre d’organisations secrètes sont citées dans le livre : loges de francs-maçons, confréries des artisans officiellement interdites mais qui continuent secrètement leurs rites, d’autres formations plus restreintes comme les chevaliers de Saint-Pierre, les considérez-vous comme des parodies (voire des dérives ?) de religion, le fait de " ronds de cuir déguisés en prêtres" (p.196) ?

Hervé Jubert : J’ai fait ma scolarité chez les Jésuites (13 ans…) et j’en ai retiré un goût prononcé pour le dynamitage des confréries de toutes sortes. Surtout les laïques qui outrepassent leurs vocations initiales (de bienfaisance éventuellement) pour fricoter avec le mysticisme. Je me méfie énormément des groupes. A leur tête, il y en a toujours un plus malin que les autres dont les buts ne sont pas forcément ceux que l’on croit. Bon, pour être moins conspirationniste, il faut dire aussi que la confrérie machiavélique est une figure quasi-imposée du roman-feuilleton et que je lui paye ma dîme avec joie.

ActuSF : Le titre p.439 (En attendant la suite) nous allèche. Y aura-t-il d’autres aventures de Blanche Painchain ?
Hervé Jubert : C’est le prochain projet, Blanche II (dont je n’ai pas encore le titre) qui se déroulera à Paris, l’été 1871, dans une ville que le Siège et la Commune ont laissé à moitié en ruines. Il y sera question d’un anneau maudit, de spiritisme, de terroristes et d’un crocodile qui boulotte les baigneurs dans la Seine pour les recracher dans les filets de Saint-Cloud.

ActuSF : Avez-vous d’autres projets en cours ?
Hervé Jubert : Je finis une bio romancée d’Alexandre le Grand pour la jeunesse (ça sortira à l’Ecole des Loisirs.) J’écris Blanche II pour la fin 2005. Après, j’espère reprendre Roberta. Le scénario du numéro IV est bouclé. Mais bon, c’est une autre histoire…

Nathalie Ruas