Interview de Jacques Fuentealba sur Émile Delcroix et l’ombre sur Paris
de Jacques Fuentealba
aux éditions
Genre : Interview

Auteurs : Jacques Fuentealba
Date de parution : février 2014 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Jacques Fuentealba vient de publier son 4e roman, Émile Delcroix et l’ombre sur Paris. Interview

Actusf : Bonjour Jacques, une petite présentation pour nos lecteurs ? 
Jacques Fuentealba : Hello ! Je suis un auteur français amateur de SFFF, avec une grosse prédilection pour le fantastique, même s’il m’arrive d’écrire dans les genres de la SF et de la fantasy. Je m’intéresse pas mal à ce que font mes confrères hispaniques de ces domaines, ce qui m’a amené à découvrir, traduire puis écrire par la suite dans le genre de la micronouvelle. Émile Delcroix et l’ombre sur Paris est mon quatrième roman en termes de rédaction, mais le premier publié. Il a en effet fait l’objet d’une première publication en numérique (il est d’ailleurs toujours disponible au catalogue de cet éditeur, Walrus) avant de paraître en papier chez Céléphaïs. Mes autres romans publiés étant Retour à Salem et Le Cortège des fous.
 
 
Actusf : Peux-tu nous parler de ton roman en quelques phrases et revenir sur son aventure éditoriale ?
Jacques Fuentealba : Émile Delcroix et l’ombre sur Paris explore un dix-neuvième siècle alternatif où les Arsestranges, une forme d’art basée sur la magie, est monnaie courante. On suit dans ce roman les pérégrinations d’un jeune élève de l’Académie des Beaux-Arsestranges qui parcourt tout Paris à la recherche de sa Muse volée, alors qu’il vient tout juste de la créer.
J’ai fini sa rédaction en février 2008, si la mémoire ne me joue pas des tours. Je l’avais pensé comme un roman visant à la fois un public adolescent et un public adulte. Dans l’idée d’Harry Potter, oui, oui. C’était un peu avant que le terme young adult se popularise vraiment en France… J’ai envoyé une première salve de manuscrits à des éditeurs jeunesse, hors de ceux que je connaissais dans le milieu de la SFFF donc, et ne reçus que des refus non argumentés (lettres-types). Après un cycle de corrections CoCyclics, je renvoyais le roman à d’autres éditeurs, dont certains du milieu. Et le fait d’appartenir au collectif CoCyclics et que le roman soit estampillé m’ouvrit quelques portes. Je pus ainsi le soumettre à Gründ et à quelques autres maisons importantes.
D’une part, cela a été l’occasion d’un rendez-vous dans le bureau de Xavier Décousus, et d’une enrichissante discussion sur le roman, les raisons de son refus. Il trouvait qu’il y avait énormément d’éléments qui donnaient l’impression d’avoir un plat trop riche avec trop de saveurs différentes – mais moi, je voulais que l’univers soit comme un feu d’artifice pour le lecteur, justement ! C’est ce qui, pour moi, fait le charme du steampunk. Je pense en particulier à La Ligue des Gentlemen Extraordinaires même si oui, je sais, tout le monde n’est pas Allan Moore. La discussion porta aussi sur les genres de l’imaginaire, la littérature jeunesse, la portée d’une œuvre, etc. 
D’autre part, j’ai eu un retour d’un des plus gros éditeurs spécialisés dans la SFFF qui après m’avoir dit tout le bien qu’il en pensait me fit aussi un topo sur les points faibles inhérents au genre même du steampunk. Je retravaillai le prologue et les deux premiers chapitres suivant ses conseils, avec une grenouille de CoCyclics qui faisait l’interface, avant que l’éditeur en question ne me dise finalement qu’il ne se « sentait plus » de le publier.
Dans le même temps, j’étais en contact avec Julien Simon de Walrus et, même si j’attendais alors d’autres réponses, c’est son incroyable enthousiasme qui me poussa à lui dire : « Tope là ! »
Je me disais également que ce serait intéressant de publier ce roman chez un éditeur 100% numérique, car cela me permettrait de toucher un public différent de celui du « ghetto de l’imaginaire », un public avant tout lecteur de numérique. Ça a été une très belle rencontre et le début d’une chouette collaboration qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui !
Puis, des années après que je lui ai envoyé mon roman en soumission, Laurent Girardon de Céléphaïs, avec qui je bosse sur Black Mamba depuis le nº 7 ou 8 comme correcteur et chroniqueur, s’est réveillé, l’a lu et m’a dit : « Je veux publier ton roman ! »
Content de voir que je suis encore en mesure de le surprendre, après tout ce temps (on est un peu comme un vieux couple, tous les deux…)
 
 
Actusf : Mets-toi à table et raconte-nous sa création, du brouillon au roman.
Jacques Fuentealba : C’est la lecture d’un article sur la littérature jeunesse dans un Présences d’Esprits (le 48), couplé à l’illustration de couverture tout ce qu’il y avait de steampunk, représentant une machine volante ainsi que la nouvelle de Yohan Vasse parue dans l’AOC nº 4, Je rêvais des Fays, qui me servirent notamment de déclencheurs. Ça et l’envie d’écrire du steampunk, genre qui m’intimidait un peu tout en me fascinant, jusqu’alors en tant qu’auteur et, avant cela, en tant que maître de jeu.
Le personnage de Daphné m’a également été inspiré par une illustration – de Thomas Balard celle-là, qui représentait une sorte d’Indiana Jones au féminin en train de fuir. Quant à la fameuse ombre sur Paris, c’est encore une influence graphique qu’il faut chercher, du côté de Miyazaki père – je ne peux pas malheureusement être plus précis sans faire de spoiler !
Le roman est également né en réaction au précédent (en termes d’écriture, pas de publication), Retour à Salem, qui était très sombre et assez sanglant. Je voulais par contraste développer un univers beaucoup plus coloré et plus « léger » et faire ce qui m’intéresse encore le plus, en termes d’écriture : me mettre en danger. C’est-à-dire explorer des sous-genres de l’imaginaire, des époques, des lieux et/ou des thèmes avec lesquels je ne suis pas toujours familier afin de faire évoluer ma plume… Même s’il est vrai, que l’on se retrouve souvent à triturer des thèmes de prédilection, sans se l’être proposer. Comment ? On appelle ça retomber dans ses travers ? Oui, sans doute ! [Rires]
Au fur et à mesure que je retravaillais Émile Delcroix et l’ombre sur Paris, notamment lors du cycle de corrections CoCyclics, je mis à plat le background du roman, les liens entre les différents personnages et groupes, et rajoutai ou peaufinai des éléments pour raccorder son univers à celui d’un autre cycle, le Sunset Circus, que j’étais en train de développer dans Le Cortège de fous et, dans une moindre mesure, à Retour à Salem.
 
 
Actusf : Peux-tu nous présenter les différents personnages et leurs particularités ? Comment te sont venues certaines idées par rapport à leur création ?
Jacques Fuentealba : Le protagoniste est un étudiant des Beaux-Arsestranges, plus jeune que la plupart de ses camarades de classe. C’est un adolescent conscient de son talent et assez égocentrique, avec un côté « tout lui est dû ! ». Il est amoureux de Floriane, une Actrice qui suit quelques cours avec lui. Cela ne l’empêche pas de papillonner à l’occasion. Certains lecteurs l’ont parfois trouvé irritant ou agaçant, mais c’était voulu. Disons que je n’aime pas les personnages trop lisses ou sans défaut. Mickey et Tintin m’horripilent, pour ne citer qu’eux.
Floriane est une Enfant de la Fée Verte. Ses parents étaient des alcooliques adeptes de l’absinthe, et elle a hérité de pouvoirs particuliers liés à cette condition (passe-murailles, capacité à récupérer ses proches quand ils sombrent dans un Rêve Vert). C’est un personnage ambivalent, qui apprécie Émile mais cherche aussi une place au soleil. Ambitieuse, elle fréquente l’ennemi juré de son soupirant, le noble anglais Byron Fierce Redcairn, ce qui ne manque pas de mettre le protagoniste au supplice.
Byron ne semble d’ailleurs n’être là que pour nuire au personnage, il est son rival en Arsestranges comme son rival en amour. Son nom indique un cousinage avec les Redd de Salem (mais ceci est une autre histoire !)
Eustache, le binôme d’Émile est un chat-homme. C’est-à-dire un chat qui a un jour décidé de prendre forme humaine. Il est assez fantasque et imprévisible.
J’ai voulu créer une palette de personnages secondaires, voire périphériques hauts en couleur, qui colle à cet univers merveilleux, où le féerique et le fantastique peuvent vous tomber dessus au coin de la rue. C’est notamment pour cela que j’ai fait de l’Académie des Beaux-Arsestranges une institution très cosmopolite, avec des professeurs et des étudiants provenant de toute l’Europe. 
 
 
Actusf : Le contexte de ton roman oscille entre une forme de steampunk, de magie, et est à la limite de l’uchronie, peux-tu expliciter celui-ci et nous dépeindre le monde que tu as créé ?
Jacques Fuentealba : En réalité, les origines de la Terre d’Émile Delcroix sont à chercher du côté du Cortège des fous et de son texte d’ouverture : « Étoile du Matin, sombre destin ». Il y a plein de divergences que je n’ai pas explicitées (et qui ne le seront sans doute jamais) mais la principale tourne autour de cette idée : Et si les dieux gréco-romains avaient existé à l’Antiquité et avaient survécu d’une façon ou d’une autre à la purge du monothéisme chrétien ? Le spiritisme, la magie telle que pratiquée jusqu’à la Révolution des Mages puis les Arsestranges et la plupart des expressions que prend le surnaturel dans l’univers d’Émile Delcroix trouvent leurs sources auprès du pouvoir d’anciennes divinités ou s’articulent autour de ce conflit millénaire.
Ainsi, la tradition fait remonter l’origine des Arsestranges à Orphée, le premier Artiste connu.
Mais il y a d’autres manifestations surnaturelles ou d’une technologie étrange qui ne proviennent pas forcément de la culture européenne…
L’une des clés de cet univers, c’est aussi que je souhaitais dans une certaine mesure que les métaphores prennent vie. Qu’elles signifient autant au sens figuré qu’au sens propre. Ainsi, par exemple, lorsque l’on parle de la Fée Verte, il s’agit d’une véritable entité liée à l’absinthe et plus seulement une allégorie intangible.
Ça et jouer sur l’étrangeté et la familiarité. Que les lieux, en ayant des noms différents de ceux de notre monde mais pourtant reconnaissables, nous racontent une autre histoire : la cathédrale Nostradamus et le Boulevard du Comte Saint-Germain sont deux des exemples les plus parlants.
 
 
Actusf : As-tu quelques anecdotes savoureuses à nous raconter par rapport à ce roman ?
Jacques Fuentealba : Voyons voir… Que quotidiennement, quelques-uns des lecteurs qui me suivent de près, voire de très près (dont ma femme, gasp !) me tannent pour avoir la suite ?
Que tarabusté par le fait que je trouvais incohérent le passage de l’époque steampunk d’Emile Delcroix au présent du Cortège des fous, qui ne diffère quasiment en rien de notre présent, je me suis senti obligé d’écrire une nouvelle, « L’Avaleur de sabre », pour expliquer la transition de l’un à l’autre, et comment tout l’aspect féerique et fantastique de cette époque a pu disparaître, sans que personne n’en garde le souvenir ?
Qu’en relisant Sur les traces d’Arcimboldo, je me suis rendu compte que la notion d’Arsestranges était bien déjà là en germe, dans ce texte écrit bien quelques années plus tôt (à l’époque de l’appel à textes de l’Oxymore sur Prague) ? En le retravaillant au moment des corrections du Cortège des fous au sommaire duquel il se trouve, je n’eus pas beaucoup à « forcer le trait » pour retrouver l’univers d’Émile Delcroix… trois siècles plus tôt.
Qu’il m’est arrivé de rêver, quelques mois ou années avant d’écrire le roman, qu’il y avait vraiment des passages secrets qui truffaient les bâtiments de la Sorbonne ? Le rêve était très vivace et m’est resté, jusqu’à aujourd’hui encore… Le genre de songes qui vous font douter. L’ai-je rêvé ou l’ai-je vécu ?
 
 
Actusf : L’action est menée tambour battant tout au long du roman, n’as-tu pas eu peur que celle-ci, ainsi que les révélations en tout genre qui ponctuent le roman, amoindrissent ton histoire ?
Jacques Fuentealba : C’était ce que je recherchais en tout cas, une action soutenue presque tout au long du roman. Je ne voulais pas laisser le lecteur respirer, suivant en cela le conseil de Stephen King qui invite en substance les auteurs à agripper le lecteur, à le secouer dans tous les sens et à ne pas le lâcher jusqu’à la fin du livre. J’aime quand l’action sert l’histoire, le fameux “show don’t tell” et j’essaie souvent de commencer mes romans in media res. L’idée aussi, c’était de changer l’enjeu au milieu du roman. Que le premier enjeu résolu ouvre sur un enjeu plus grand. J’espère être à peu près arrivé à mon effet.
 
 
Actusf : Peux-tu nous parler de tes projets en cours et à venir ?
Jacques Fuentealba : J’ai plein de projets en cours, comme toujours ! Plusieurs recueils de micronouvelles sur le feu, un roman qui sort à la fin du mois de février – L’Antre du diable – chez Malpertuis, dans l’univers du Sunset Circus, le second tome de Retour à Salem chez Midgard en juin…
 
Et j’ai enfin l’idée de la suite des aventures d’Émile Delcroix, qui se dérouleront quelques semaines ou mois après le premier tome, dans la baie de Venise. Je suis soulagé, en quelque sorte, parce que cela fait un moment que je me demandais comment j’allais poursuivre l’exploration de cet univers et ce que j’allais bien pouvoir faire de mon protagoniste !
 
Je dois aussi rédiger la saison 2 des aventures de Jason & Robur, un feuilleton de science fantasy chez Walrus. Le résumé des 4 prochains épisodes est déjà écrit, les lecteurs (toujours ceux qui me suivent de près, là…) s’impatientent et commencent à me harceler ! Y a plus qu’à, donc.
 
 
Actusf : Existe t-il un moyen de te suivre au quotidien ?
Jacques Fuentealba : On peut me suivre sur Twitter (@OuroborosEBE), m’ajouter comme ami sur Facebook ou bien encore retrouver mes microécrits sur la Fabrique de Littérature Microscopique, où j’officie avec les deux autres éminents directeurs généraux, Karim Berrouka et Benoît Giuseppin.
 
 
Actusf : Le mot de la fin t’appartient ! ;)
Jacques Fuentealba : Je crois avoir déjà été très bavard, comme toujours en interview. Le mot de la fin sera donc court : un grand merci ! 

Bertrand Campeis