Interview de James Morrow (2003)
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de James Morrow
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : James Morrow
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
Nombre de pages : 1

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James Morrow est l’auteur du Dernier chasseur de sorcières, publié au Diable Vauvert. Son livre, d’une richesse hors du commun, méritait bien une petite interview...

Actusf : Dans quel état d’esprit avez-vous écrit Le dernier chasseur de sorcières ?
James Morrow : Dans un état d’irritation, tout d’abord, parce que je suis un auteur satirique. L’idée de base était de défendre les Lumières, de décrire l’arrivée de la science et de l’esprit scientifique dans le XVIIIeme siècle, aux Etats-Unis. Je me suis fait l’avocat de la science dans un monde où elle cohabitait avec l’univers de la sorcellerie.

Actusf : Le dernier chasseur de sorcières contient de nombreuses références à la littérature du XVIIIeme. Pouvez vous nous en dire plus à ce propos ?
James Morrow : J’ai une véritable fascination pour cette époque. Elle est celle de la révolution philosophique et psychologique. Le monde s’est mis à changer, à ce moment là. Je voulais faire évoluer des personnages dans cette révolution, symboliser ce changement. Newton lui-même faisait encore pratiquement partie de la Renaissance, sa place était essentielle. Le changement s’est fait extrêmement rapidement. Il aurait été fort possible que Montesquieu aille aux Etats Unis durant son " tour du monde " et, ennemi de la chasse aux sorcières, se fasse l’avocat d’une femme comme Jennet. J’ai également imaginé une rencontre improbable entre Benjamin Franklin et Isaac Newton, alors que le premier n’avait que dix-sept ans et le second quatre vingt.

Actusf :De qui ou de quoi vous êtes vous inspiré pour le personnage de Jennet ?
James Morrow : Jennet ne correspond à personne. Elle représente le monde des femmes philosophes, interdites d’académie. C’est une amatrice talentueuse. Dans la réalité, elle aurait pu avoir cette mission, prouver que les croyances sur la sorcellerie sont infondées, faire reculer l’ignorance, abolir les lois contre les sorcières. Car c’est sur l’ignorance que cette loi a pu s’appuyer. Elle est une sorte de Candide (ndlr : James Morrow est un grand admirateur de Voltaire) et presque un personnage de roman picaresque. C’est une survivante, féministe et héroïque, qui poursuit une grande quête.

Actusf : Et Franklin et Newton, ces personnages " réels " ?
James Morrow : Ils m’ont demandé beaucoup de recherches ! J’ai du lire une bonne dizaine de biographies et également le Mathematica Philosophica (ndlr : le grand livre de Newton, intervenant permanent de la narration). Newton était déjà apparu dans quelques livres, dont Newton’s Canon, de J. Gregory Keyes et Quicksilver de Neal Stephenson. Tout le monde a également sa propre représentation de Benjamin Franklin. J’en ai fait un personnage plus individualiste, et pas seulement un amant. Il est fort, puissant, énergique. Son image est bien loin du vieil homme que l’on dépeint habituellement.

Actusf :Le livre de Newton qui intervient régulièrement est bien plus sympathique que Newton lui-même. Il y a dans votre livre une véritable réflexion sur le lien entre œuvre et biographie. Le livre n’est plus un objet et l’auteur, plus une star. Pouvez vous nous en dire plus sur la façon dont les personnages deviennent réels, sur les théories du livre de Newton et sa part dans le processus créatif, sur la relation entre l’écrivain, les personnages, les lecteurs et le livre, en tant que contenu et objet ?
James Morrow : J’ai voulu essayer de montrer l’arrivée de la science, la façon dont des hommes comme Newton et Descartes ont construit notre monde et la science occidentale. Mes personnages devaient comprendre mais il fallait également fournir des perspectives. La critique de la science inclue une certaine spiritualité. Il fallait donc un immortel, le livre de Newton. Les personnages ne pouvaient pas anticiper le monde, connaître les conséquences de leur histoire. Cette utilisation du livre narrateur m’était autorisée, en tant qu’auteur de science fiction. Par ailleurs, c’est une célébration des livres, une façon de montrer que ce ne sont pas seulement des objets, qu’ils ont une âme. Ils ont l’air vivant. Les enfants sont différents de leurs parents. Les livres grandissent de la même façon, selon leur propre voie et peuvent prendre leur propre indépendance. Ce ne sont pas des marionnettes. L’imagination est sans limite. Elle sert l’histoire, qu’on ne peut pas juger avec la raison seule. Le livre de Newton n’échappe pas à cette règle. Il protège la science, n’adhère pas avec le sentimentalisme, le romantisme. Il est obsédé par sa quête, tout comme Jennet et Newton qui exprimait sa folie " géniale " ainsi. Ensemble, ils anticipent et s’élèvent contre l’autodafé, par exemple. Le livre a donc aussi cette fonction de vue plus générale, au travers des siècles. Newton, lui, ne voulait pas abolir les lois contre la sorcellerie. Il a été l’investigateur, malgré lui, de tout le changement qui a suivi l’époque de cette histoire. Ses théories ont eu une vie indépendante de lui donc le livre a pu l’être et continuer son propre cheminement.

Actusf : Quels sont vos projets ?
James Morrow : J’écris actuellement un livre sur les clones, dont le personnage principal est encore une femme, une scientifique. J’aime les personnages féminins. Il y a dans ce livre des connections avec Le dernier chasseur de sorcières, par une interrogation sur ces nouvelles techniques scientifiques. Mon personnage, Edwina, crée trois clones d’elle-même, parce qu’elle n’a jamais connu la maternité et qu’elle va mourir. Elle trouve un processus pour accélérer leur croissance et " met au monde " trois clones de cinq, onze et dix-sept ans. Elle sera donc mère, bien qu’en fait elle soit plutôt la sœur, pour un an, de trois enfants qui ne se connaissent pas. Elles sont physiquement normales mais n’ont aucune conscience. Celle de dix-sept ans est née à cette âge là. C’est une sorte de monstre, sans structure, sans morale. Un jeune homme finira par lui servir de professeur, en essayant de lui inculquer le bien et le mal. Elle deviendra donc un monstre moral. Il lui donne une conscience, un ego mais elle essaiera d’adapter le monde à sa propre morale. Il y a une référence à Frankenstein (et un peu à l’Ile du Docteur Moreau). Le titre sera, d’ailleurs, Prometheus Wept (référence au titre du roman de Mary Shelley, le Prométhée moderne et à un passage de la bible anglaise, Jesus Wept).

Anne Fakhouri

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