Interview de Jean-Laurent Del Socorro pour Royaume de vent et de colères
de Jean-Laurent Del Socorro
aux éditions

Auteurs : Jean-Laurent Del Socorro
Date de parution : mars 2015 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Découvrez le tout premier roman de Jean-Laurent Del Socorro, qui paraîtra le 5 mars aux éditions ActuSF. Présentation de l’auteur et de Royaume de vent et de colères, préfacé par Ugo Bellagamba, pour une aventure entre Histoire et fantasy.

 ActuSF : D’abord un petit mot de présentation. Comment es-tu tombé dans la science-fiction et dans la fantasy ? Quels sont tes auteurs favoris ?
 
Jean-Laurent Del Socorro : Adolescent, j’étais un lecteur compulsif – et je le suis toujours, avec une moyenne de soixante à quatre-vingts ouvrages lus par an, tous genres confondus. La bibliothèque familiale était composée essentiellement d’œuvres classiques : Balzac, Céline, Maupassant, Molière, Shakespeare… Le hasard a fait qu’il y ait également un exemplaire de Dagon, un recueil de nouvelles de H. P. Lovecraft. Je devais avoir 14 ou 15 ans. Ça a été une grosse claque. J’ai acheté tous les livres de Lovecraft, puis j’ai enchaîné avec ceux de la collection Pocket, illustrés par Siudmak : Asimov, Moorcoock, Eddings, Mercedes Lackey, Dan Simmons…
Parmi les auteurs de science-fiction et de fantasy qui m’ont marqué, il y a H. P. Lovecraft bien sûr, Clive Barker, Mathieu Gaborit, Nancy Kress, Thomas Day, Mélanie Fazi, Jean-Philippe Jaworski… entres autres. Je suis un lecteur avant tout, c’est identitaire chez moi : lire et faire lire ce que j’ai aimé.
 
 ActuSF : Quel est ton rapport à l’écriture ? Tu as toujours écrit ?
 
Jean-Laurent Del Socorro : J’écris depuis peu de temps. Il y a eu une première velléité d’écriture en 2005, mais c’était trop tôt, ça n’a rien donné. Le vrai déclic, c’est en octobre 2011. J’étais à la convention de jeux de rôles des Chimériades dans le Lubéron (je suis un rôliste, un trait que je partage avec un certain nombre d’auteurs français je crois). En invités, il y avait le dessinateur Nicolas Fructus à qui l’on doit les superbes illustrations de Kadath, le guide de la cité inconnue dont je suis un grand fan, et l’auteur Mathieu Gaborit dont j’ai lu tous les romans. J’avais pensé à prendre mon exemplaire d’Abyme que j’ai fait dédicacer. La discussion s’est engagée autour de l’écriture et d’un verre. Mathieu Gaborit m’a alors dit le plus simplement du monde : « Tu devrais écrire. »
J’ai écrit ma première nouvelle en décembre 2011. J’ai répondu à des appels à textes. Un an plus tard, en octobre 2012, les éditions du Bélial’ éditaient en numérique ma première nouvelle : La mère des mondes.
 
 ActuSF : Royaume de vent et de colères est ton premier roman écrit ?
 
Jean-Laurent Del Socorro : Oui, c’est bien le premier. La nouvelle est un format que j’apprécie particulièrement, bien que je sois encore très loin d’en maîtriser toutes les subtilités. Dans l’absolu, j’écrirais surtout des nouvelles de science-fiction, mais ce n’est pas évident d’en faire publier en France. Les romans de fantasy sont plus facile à éditer me semble-t-il.
Fin 2013, je décide de faire un break professionnel pour me ménager du temps pour écrire. J’attaque Royaume de vent et de colères en janvier 2014 et je le termine fin août 2014 selon le calendrier que je m’étais fixé.
Je suis un pragmatique : j’ai une méthode de travail, un groupe de relecteurs, des échéances que je m’impose. Le roman est court, mais mon double objectif est atteint : je me suis prouvé que je peux produire un texte long et que la méthode de travail que j’ai essayée me convient. Selon la classification que Francis Berthelot établit dans son essai Du rêve au roman, je suis un auteur « scriptural ». Je travaille sans aucun plan, et cela me convient très bien. Les contraintes et le cadre du roman s’imposent peu à peu à moi, au fil de l’écriture.
 
 ActuSF : Comment est née l’idée de ce roman ? Qu’avais-tu envie de faire ?
 
Jean-Laurent Del Socorro : Sincèrement, je ne me rappelle pas d’où vient précisément l’idée du roman. Encore un effet du hasard sans doute. J’ai habité trois ans à Marseille, je me suis intéressé à l’histoire de la ville, c’est comme ça que j’ai dû découvrir la période de la « république » marseillaise. J’ai gardé l’idée dans un coin de ma tête pour qu’elle mûrisse.
Mon intention au départ était de proposer, non pas des héros qui partent en quête, mais des personnages qui s’installent à la fin de leurs aventures pour se ranger. L’idée d’une compagnie de mercenaires m’est tout de suite venue à l’esprit. Concrètement dans Royaume de vent et de colères, il n’en reste que le personnage d’Axelle.
Je ne suis pas un créateur de monde. Je sais que je ne proposerai jamais un scénario hors du commun. Aussi, j’ai décidé de prendre un cadre historique existant et de centrer mon roman sur une galerie de personnages. Je voulais que le récit se construise à travers les histoires personnelles de chacun d’entre eux.
Il y avait également l’idée d’utiliser les références du tarot marseillais. J’ai essayé de ne pas le faire de façon trop évidente : les titres des parties évoquent un tirage de cartes, il y a des allusions dans le texte et les personnages sont tous reliés à une ou plusieurs lames de tarot.
 
 ActuSF : Le fait historique de cette rébellion marseillaise face au roi de France est déjà assez épatante en soi. Pourquoi y avoir ajouté une touche de magie et de fantasy ?
 
Jean-Laurent Del Socorro : J’ai longtemps hésité à incorporer de la magie dans mon histoire. J’ai finalement décidé de faire quelque chose de discret. Je ne voulais pas d’une magie toute puissante et trop répandue. Je voulais quelque chose de sale, sans paillettes. Au final, la magie de l’Artbon est un mélange entre de la radioactivité et une drogue dure. Les magiciens sont littéralement des camés. Cela m’a permis d’inclure le thème de l’addiction dans les problématiques de mes personnages. L’Artbon est la seule « note » de fantasy du roman. Le reste s’appuie sur des éléments historiques, même si certains sont déformés pour les besoins du récit.
 
 ActuSF : Parle-nous de tes personnages. Ils étaient tous là au départ de l’écriture et de la création de l’intrigue ?
 
Jean-Laurent Del Socorro : Les personnages sont au centre du roman, davantage que l’intrigue principale qui s’appuie pourtant sur un fait historique important. Ils sont nés avant le travail de rédaction. Je n’ai commencé à écrire que quand les grandes lignes de chacun d’entre eux ont été définies dans mon esprit. Ils n’avaient pas encore leurs noms définitifs.
Le premier personnage à naître est celui d’Axelle. C’est une ancienne capitaine d’une compagnie de mercenaires. Elle devait être au départ le personnage principal du récit. Je voulais une héroïne, mais pas une de ces reines froides et autoritaires ou une de ces magiciennes glamour comme on en trouve encore trop souvent dans les récits de fantasy. Je voulais une femme qui évoque des problématiques plus personnelles, comme l’enfance, la relation mère-fille, la recherche de son identité.
Vient ensuite Gabriel, le vieux chevalier, qui va être ancré dans les problématiques de l’époque. C’est un personnage qui allait me permettre d’évoquer la vieillesse, l’image de soi et les questions relatives à la foi et à la religion.
Victoire est issue d’un court texte que j’ai produit dans un atelier d’écriture. Elle était à l’origine à la tête d’un clan d’assassins au Japon médiéval. J’ai récupéré le « squelette » du personnage pour en faire ma chef de guilde marseillaise.
Armand est le personnage qui doit me permettre d’illustrer la magie dans mon récit, le problème de l’addiction. Il évoque également l’instrumentalisation par les dirigeants d’un pouvoir, comme celui de l’Artbon, à des fins uniquement politiques. Pour la petite histoire, c’est le personnage de Roland, son élève, qui a d’abord été créé. Puis, au cours des corrections, une de mes relectrices m’a convaincu que le point de vue que j’avais choisi n’était pas le bon et qu’il fallait faire passer Armand au premier plan. Et elle avait raison.
Silas, enfin, est un personnage que je voulais décaler par rapport aux autres. Sur le ton d’abord, avec des répliques plus légères, et dans la forme avec des monologues « face public ». C’est aussi un personnage avec qui je voulais m’amuser davantage, avoir plus de liberté – quitte à en faire trop parfois.
Au fil du récit, le vent et Marseille sont presque devenus eux aussi des personnages. Presque, car je n’ai pas vraiment réussi à aller jusqu’au bout de ces personnifications.
 
 ActuSF : Ce sont des personnages souvent complexes, qui fuient quelque chose ou qui fuient leurs regrets, est-ce que c’est un roman sur le poids du passé et de ses actes dans la vie de chacun ?
 
Jean-Laurent Del Socorro : Je ne pense pas que les personnages fuient. C’est un roman sur ceux qui essayent d’assumer leurs choix ou les situations qui s’imposent à eux, parfois brutalement. Naïvement, j’essaye de décaler des problématiques très contemporaines dans une autre époque : Axelle est une femme qui s’installe avec son mari au détriment de sa vie professionnelle. Gabriel est pris dans des conflits religieux qui détruisent sa vie, Victoire est une femme qui veut faire sa place dans un monde d’hommes. Armand se demande s’il doit continuer à obéir à une autorité qu’il remet de plus en plus en cause. Mes personnages veulent simplement vivre mais parfois doutent, ont peur, sont lâches, se trompent… Je les voulais les plus sincères possibles.
 
 ActuSF : Parle-nous de la structure, chapitres courts, flashbacks… Comment as-tu construit ton livre et avec quelles envies ?
 
Jean-Laurent Del Socorro : J’ai une formation de comédien, je suis très attaché à la dramaturgie d’un texte. Quand je réfléchissais à la construction de mon roman, je voulais que l’intrigue principale se déroule en temps limité, en vingt-quatre heures seulement, avec des scènes courtes et des dialogues de type théâtre entre les personnages. Il me fallait aussi un chœur qui vient donner des éléments sur le contexte historique au public par ses monologues : ce sera le personnage de Silas. On retrouve dans cette construction certaines règles de la tragédie classique du XVIe siècle.
Mon intention était de centrer mon roman sur l’histoire des personnages. Le premier « acte » de mise en place du récit avec une première rencontre avec les protagonistes. La deuxième partie, composée de flashbacks épars, dévoile l’histoire de chaque personnage qui va expliquer leurs choix dans le présent. Le troisième et dernier « acte » amène les résolutions de ces destins entremêlés.
Dans la construction du roman, je voulais monter les chapitres comme les scènes dans un film. Cela me permettait de « rejouer » partiellement des scènes par les yeux d’un autre personnage. Par exemple, un personnage entre, fait une action puis le point de vue bascule. On passe à un autre personnage présent dans la scène, qui devient le narrateur principal tandis que le précédent recule au second plan. J’adore cette possibilité d’aller-retour permanent dans le temps – au risque parfois de perdre un peu mon lecteur.
Enfin, je regrettais de ne pas avoir trouvé plus de place pour le personnage de Gabin dans le roman. Il est finalement revenu sous la forme d’une nouvelle, sorte de « bonus track » qui nous replonge encore une fois dans Marseille avant de refermer le livre. J’aime beaucoup cette idée de compléter un roman avec des nouvelles. Cela permet d’autres points de vue, un complément d’informations ou une thématique qui est abordée à travers un texte court. Je pense que je le referai sans doute dans de futurs romans, si l’histoire s’y prête.
 
 ActuSF : Ce n’est pas vraiment une uchronie dans le sens où il n’y a pas de dérapage par rapport au réel. Est-ce que tu as été tenté de faire gagner Marseille à la fin ?
 
Jean-Laurent Del Socorro : Non, à aucun moment. J’appelle ça la « force de l’Histoire ». Mon objectif n’est pas de changer le cours des choses, mais de réécrire la petite histoire dans la grande, ce qui a fait que l’Histoire avec un grand H s’est déroulée telle que nous la connaissons. Il y a beaucoup plus de liberté – et de facilité – à écrire dans ces zones d’ombres.
Malgré tout, une forme d’uchronie existe dans le récit, mais plus discrète. Si la grande Histoire ne change pas, l’insertion de l’Artbon dans le roman induit forcément des changements, pas sur les résultats eux-mêmes mais sur la mécanique qui a conduit à l’apparition de tel ou tel événement historique – ici la chute de Marseille.
 
 ActuSF : Le roman est quasi achevé au moment de cette interview. Dans un gros mois nous l’aurons dans les mains. Quel est ton regard maintenant sur lui ?
 
Jean-Laurent Del Socorro : Je suis ravi. Je suis généralement content quand je termine quelque chose, non pas parce que c’est parfait, mais parce que j’ai la satisfaction d’avoir mené mon projet jusqu’au bout.
Royaume de vent et de colères n’est pas exempt de défauts, loin de là, mais j’en suis satisfait. Il a une couverture superbe et une préface d’Ugo Bellagamba qui me touche beaucoup. Le travail de réécriture avec mes relecteurs puis avec les retours éditoriaux l’a amené dans sa version la plus aboutie. C’est une aventure qui implique tout un groupe de personnes et c’est pour cela aussi – et surtout – que l’écriture me plaît autant. Je ne suis pas du genre « poète maudit » derrière un ordinateur, à accoucher seul d’une œuvre à laquelle personne ne pourra enlever ne serait-ce qu’une virgule.
La prochaine rencontre est sans doute la plus importante : celle du roman avec ses lecteurs. J’espère qu’elle se fera sous le signe de la bienveillance.
 
 ActuSF : Reviendras-tu à de la fantasy historique ou à Marseille ?
 
Jean-Laurent Del Socorro : Je reviendrai à la fantasy historique, c’est une certitude. J’aime énormément manipuler la matière « Histoire » pour la déformer. Quant à Marseille, j’y reviendrai si l’occasion se présente. Il y a des romans envisageables pour approfondir l’histoire des personnages, celle d’Axelle notamment. Royaume de vent et de colères pourrait être le prélude d’un diptyque ou d’un triptyque. L’aventure en librairie du roman nous le dira…
 
 ActuSF : Qu’écris-tu actuellement, quels sont tes projets ?
 
Jean-Laurent Del Socorro : Ceux qui me connaissent savent que je ne parle pas d’un projet tant qu’il n’est pas abouti. Si ce n’est pas écrit entièrement, pour moi, ça n’existe pas.
J’ai cependant plein d’envies, comme celle de revenir à l’écriture de nouvelles, répondre à des appels à textes en science-fiction et pourquoi pas faire une nouvelle de plus dans le monde de Royaume de vent et de colères. J’ai trois idées de romans. Je n’en ai commencé aucun pour l’instant… mais promis, je vous en dirai plus quand j’en aurai terminé un.