Interview de Jean-Luc Marcastel et Jean-Mathias Xavier
de Jean-Luc Marcastel
aux éditions
Genre : Actes de colloque

Auteurs : Jean-Luc Marcastel
Illustrations : Jean-Mathias Xavier
Date de parution : mars 2012 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Le premier est l’auteur de Louis le Galoup et de La Geste d’Alban. Le deuxième en assure les dessins... Rencontre autour de cette histoire uchronique qui se déroule en France...

ActuSF : Bonjour Jean-Luc, nous nous sommes rencontrés en d’autres temps et d’autres lieux mais c’est toujours un plaisir que de te revoir, pourrais-tu te présenter à nos lecteurs, nous parler de ta vie et de ton travail ? Pourquoi et comment es-tu devenu écrivain ? Comment t’organises-tu pour créer un livre ? Comment se passe le processus de création chez toi : Comment passes-tu de l’idée à la mise en place du roman et à l’écriture, la relecture, les corrections, et la suite, y compris la "vente" de tes projets ? Pourquoi cette passion pour le genre uchronique et le folklore français ? Y-a t-il des œuvres, uchroniques ou pas, et a fortiori des auteurs, qui t’ont marqué durablement et t’ont donné envie d’écrire à ton tour ? 

J-L M : Bonjour. Ca en fait des questions, et avec un bavard comme moi, tu me connais, ça peut vite déborder...

Je vais essayer de rester sobre et de te répondre sans trop m’étendre (non, en fait c’était une précaution oratoire, je suis sûr que je vais déborder).

Charité bien ordonnée commençant par soi même je vais donc d’abord me présenter : 

Alors voyons... Je suis né le 14 Mai 1969 (l’année où on a marché sur la lune, mais, comme je le dis souvent, n’y vois qu’une coïncidence) à Aurillac, préfecture du Cantal et, si on en croit la météo, ville la plus froide de France (la Cimmérie française en quelque sorte).

Les hivers y sont donc longs, et la chasse à l’auroch, au mammouth et au rhinocéros à poil laineux m’ont vite lassé. J’ai bien essayé le macramé et le point de croix, mais aucun des deux n’ayant su me passionner, je me suis tourné vers la lecture, puis, très vite, l’écriture.

Mon père avait une bibliothèque considérable où se côtoyaient pêle-mêle les milles et une nuits, la Guerre des Gaules, Alexandre Dumas, L’Iliade, Françis Carsac, la Chanson de Rolland, Robert Howard, Edmond Hamilton, Nathalie Henneberg et tant d’autres encore...

Mon père m’ayant interdit l’accès à sa bibliothèque (sous prétexte que je n’étais pas soigneux de ses livres et qu’il fallait manier les volumes des éditions OPTA (éditions reliées en tissus, sous rhodoïd très fragile, des plus beaux fleurons de l’imaginaire de l’époque dont un exemplaire de Dracula de Stocker avec couverture en soie noire, tranche argent et à l’intérieur un cahier de dessin de Druillet, je suis sûr que beaucoup s’en souviennent. Je pourrais y ajouter Le Loup des Etoiles illustré par Moëbius, la trilogie de Soleil Mort De C.J.Cherryh, une de mes lectures préférées, Le pays de la Nuit de William Hope Hodgson, Les habitants du Mirage d’Abraham merritt ou encore Tschaï de Jack Vance ... Qu’est-ce que j’ai pu me régaler !) J’entreprenais donc de les lire tous.

Cependant, malgré ces heures de bonheur passé avec tous ces auteurs de génie, je sentais une certaine frustration monter en moi... Jamais je n’étais le héros des histoires que je lisais. Or, ne connaissant aucun écrivain pour se pencher sur mon cas, je décidais de prendre les choses en main.

Une de mes tantes (qui avait seulement trois ans de plus que moi), un jour, au réveil, me raconta un de ses rêves. Il était assez embrouillé (comme la plupart des rêves) mais la situation de base (un temple étrange surgissait de terre dans mon jardin et s’ouvrait sur quelques terribles secrets) me plaisait. Je pris donc un stylo, des feuilles et brodais dessus, racontant nos aventures à tous deux accompagnés de nos cousins et de nos amis à l’intérieur de cet étrange monument. J’y invitais les héros des livres et films qui m’avaient plu, et y faisait bouffer par quelques monstres abominables les emmerdeurs de l’école... Douce vengeance.

L’histoire faisait une dizaine de pages que j’agrafais religieusement. J’en fis lecture à ma tante, puis à mes cousins et mes amis. Ils adorèrent cette histoire et m’encouragèrent à en écrire d’autres, ce que je fis. A chacune de nos réunions de famille, je leur faisais lecture des nouvelles aventures que je nous avais inventées... A chaque fois, la taille des récits augmentait pour devenir enfin de vrais petits livres... Enfin, je cessais de nous mettre en scène dans mes histoires pour nous dissimuler sous d’autres noms, moi le premier, et je continuais d’écrire...

Et un jour arriva ce moment capital que chaque auteur connait une fois dans sa vie.

Egaré dans les pages de quelque livre médiocre (je m’étais fait avoir par la couverture, une fois encore) je me fis la réflexion suivante : " Mais j’écris mieux que ça ! Alors si lui est publié, pourquoi pas moi ? "

Entre temps, j’avais passé un bac A3, lettres et arts (je suis également dessinateur et illustrateur. J’ai, par exemple, réalisé tous les dessins qui se trouvent à la fin de mes romans du cycle Frankia et vous trouverez certaines de mes illustrations sur mon blog), avait fait une rencontre qui avait bouleversé ma vie et devait donner un nouveau souffle à mon oeuvre, celle de ma belle, l’inspiratrice de toute mon oeuvre. Je partais étudier à Toulouse avec elle et l’épousais en 1995.

Après un bref passage par le Pas de Calais (merci à l’Education Nationale de nous faire visiter de nouvelles contrées exotiques), nous retournions dans notre Cimmérie natale et nous y installions.

En l’an 2000 un deuxième évènement devait bouleverser mon existence et mon oeuvre, la naissance de mon fils, Louis.

J’écrivais jusqu’alors des récits très adultes, souvent très sombres et violents... Et c’est en pensant à lui que je changeais de style, que j’inventais cette "oralité écrite", inspirée par la plume sorcière de mon maître en écriture, Claude Seignolle, que j’utilise dans le Galoup, celle des conteurs à la veillée.

Je désirais raconter à mon fils une histoire dans laquelle il se retrouverait, une histoire dans laquelle je pourrais lui dire, simplement, sous le masque du conte, des choses importantes, ou du moins qui me paraissent importantes. J’écrivis donc le premier volume de Louis le Galoup, la saga médiévale fantastique qui me fit connaître et dont le premier tome Le village au bout du Monde parut chez son premier éditeur en 2003, puis en 2009, illustrée par Jean-Mathias Xavier, aux éditions Nouvel Angle, et en Février prochain au Livre de Poche Jeunesse aux éditions Hachette.

Maintenant voyons, que voulais-tu savoir ? Ah oui, comment je m’organisais pour écrire un livre ?

Et bien le plus simplement du monde.

Tout d’abord vient l’idée, fruit d’une longue maturation, résurgence de quelque souvenir d’enfance, ou au contraire coup de gueule ou réaction contre un évènement... Généralement j’ai une situation de base et tout de suite après, la fin de mon histoire. Il en a été ainsi pour le Galoup. J’avais le début et la fin... Entre les deux, le cheminement et les péripéties étaient encore assez flous.

A partir de là, je construis le squelette de mon histoire, les différentes étapes, pour en déduire le nombre de chapitres, voire de volumes...

Une fois ceci fait, je me lance dans la rédaction du scénario qui détaille, de manière précise, ce qui va se passer dans chaque chapitre. (Parfois, à ce stade, j’écris même une partie voire la totalité des dialogues, comme une pièce de théâtre, ainsi, quand je rédige le livre, ne me reste plus qu’à planter le décors et travailler les ambiances, à "Filmer" l’action, si on veut). Pour le dernier Alban, par exemple, celui que je suis en train de rédiger, j’ai écris un scénario d’une cinquantaine de pages.

Cette technique me permet d’équilibrer le livre, de veiller à son rythme, à celui des chapitres que je construis comme de véritables histoires indépendantes qui poussent le lecteur à aller toujours plus loin et qu’à la fin de chacun d’eux, il n’ait qu’une envie : tourner la page.

Enfin, tant que je n’ai pas posé le point final, je ne me relis jamais. Je raconte l’histoire, d’une seule traite. Une fois que j’ai terminé, je laisse reposer le manuscrit pendant quelques jours (entre deux et six généralement) avant d’y revenir.

Alors intervient le premier travail de correction. J’aime beaucoup m’y adonner. Même s’il ne s’agit plus de création pure. J’ai l’impression de travailler sur un joyau brut, une pierre non encore dégrossie qu’il va falloir polir et tailler pour lui donner tout son éclat.

A cette étape, je coupe, je tranche dans le vif, j’enlève les longueurs, les lourdeurs, les choses superflues, j’applique la loi des 10% chère à Stephen King, qui veut que, sur un récit, un auteur en met toujours trop, et il a raison. (Cet adjectif, il n’est pas de trop ? Il sert à quelque chose ? Non. Alors au revoir ! Cet adverbe, là, on en a vraiment besoin ? Si c’est le cas c’est que j’ai mal fait mon boulot. Allez hop, au revoir !)

Une fois le livre rendu présentable, je le donne en lecture à mes deux impitoyables lectrices : Stéphanie, ma femme, et ma Mère. Pourquoi elles ? Parce qu’elles n’hésitent pas à me sabrer et à me dire quand quelque chose ne va pas, qu’elles sont, justement, impitoyables.... Elles me félicitent quand ça leur plait mais savent jouer du stylo pour raturer quand elles n’aiment pas. Les lecteurs gentils, qui vous congratulent et vous tapent sur l’épaule, il en faut, c’est bien pour l’égo, mais ça ne vous fera pas avancer. Une des premières choses à apprendre quand on veut devenir auteur (et pas qu’auteur d’ailleurs), c’est d’accepter la critique. (Et ce n’est pas chose facile).

Enfin, je croise leurs corrections, je peste, je râle, quand elles ont parfois barré une page entière, fais une dernière toilette à mon manuscrit et l’envoie aux éditeurs.

En ce qui concerne la "vente" de mes romans, et bien je m’y implique beaucoup, en dédicace en particulier. J’ai avant tout gardé ce côté "conteur" qu’on retrouve dans mes livres, surtout Alban et le Galoup. J’aime aller à la rencontre des lecteurs. Pour moi, écrire des histoires, c’est avoir envie de partager, de faire rêver, de raconter... Les stands de mes livres sont donc généralement assez animés et j’y raconte mes histoires avec ma faconde méridionale, à la manière des conteurs au coin du feu. Je ne suis jamais aussi heureux que lorsque je vois, dans l’oeil des lecteurs, briller l’étincelle du rêve.

Enfin, à chacune de mes dédicaces, je réalise un sceau sur le livre et une calligraphie médiévale (oui j’ai appris la calligraphie médiévale justement pour dédicacer).

Pour moi, une dédicace c’est un peu de rêve et les lecteurs qui viennent rencontrer les auteurs méritent mieux qu’un simple "bonne lecture" griffonné négligemment comme on signe un bordereau de livraison, en regardant ailleurs, comme je l’ai vu malheureusement faire en tant que lecteur.

Pour moi, une dédicace, cela révèle le rapport que l’auteur entretient avec son lectorat et son oeuvre. Pour moi, le fond et la forme ne font qu’un. Je porte le même soin à la rédaction de mes livres qu’à mes dédicaces.

En ce qui concerne ma passion pour le genre Uchronique et le folklore français, je pense qu’ils viennent tout simplement de mes études. L’histoire est une matière qui m’a toujours passionné, mais je n’aurais pas pu devenir historien, car contrairement à mes collègues "sérieux" assis sur les bancs de la fac, je passais mon temps à me demander... Et si... Si les romains avaient découvert la machine à vapeur ? Tout ce genre de question que les gens sérieux évitent justement de se poser. 

Du coup, notre "Histoire" devenait pour moi un formidable réservoir d’histoires en devenir. Enfin, un récit se déroulant dans un monde "presque réel" est souvent bien plus crédible qu’une création ex nihilo.

Quant à ma passion pour les légendes et le folklore des pays de France, elle me vient d’une part de mon païs (je suis né en terre de la Bête, ma famille est originaire du Gévaudan, un village, là bas, porte encore mon nom "Marchastel". (En vieux français Marcastel vient de "Malcastel", le mauvais château, entends par là la forteresse difficile à prendre). Et ceux qui connaissent mon pays savent que c’est une terre propice aux légendes aux contes et aux fables, un pays à la frontière de ce monde et des autres... Il suffit de remonter un peu ma vallée (celle de la Jordanne) pour laisser derrière soi le XXIe siècle et s’attendre à croiser, au détour du chemin, dracs et Galoups... Ici, la roche des montagnes et les forêts défient le temps de l’homme, un siècle n’est pour elles qu’un souffle... Les forteresses médiévales ponctuent les vallées comme autant d’évidences martiales... Avec un pareil décor, comment veux-tu que des idées ne me viennent pas ?

Il y a aussi la vieille maison perdue au fond des bois d’une de mes grandes tantes, en Corrèze, pas très loin de Brive, où, il y a trente ans encore, on allait tirer l’eau au puits. Le soir, on se réunissait autour du cantou (la grande cheminée traditionnelle) pour raconter des histoires... J’en ai gardé des souvenirs impérissables que j’ai envie de faire partager à ceux qui n’ont pas eu la chance de connaître ces veillées ou l’impossible, dans la clarté dansante des flammes, devenait possible, où le rêve se faisait réalité...

Enfin, il y a ma rencontre, à treize ans, à travers la voix de ma mère, avec Claude seignolle, le plus grand des conteurs... J’ai appris, dans ses pages, l’art de trousser une belle menterie pleine de Galoups et de maléfices.

Je ne connaissais jusqu’alors que le fantastique et l’imaginaire anglo-saxon, il m’a fait découvrir celui des pays de France, qui est aussi riche, et je pèse mes mots, que celui de nos voisins d’outre Manche. Et avec quelle verve, quel talent il le mettait en scène ! Jamais je ne m’étais autant régalé à lire une histoire que dans ces pages. Jamais l’envie, le besoin de lire à haute voix ne m’avait autant titillé... Lisez Le Hupeur, lisez-le à haute voix, au coin du feu ou du canapé, et vous verrez ce que je veux dire.

Et un jour, j’ai eu le bonheur de faire sa connaissance, de découvrir l’homme derrière l’écrivain, un homme qui, à 94 ans, est encore d’une verdeur que bien des gens plus jeunes pourraient lui envier... Quelqu’un d’hors normes, autant par le caractère que le talent.

Ah oui, tu me demandais, Bertrand, si des oeuvres Uchoniques m’avaient marquées. J’en citerais trois, qui, à l’époque, m’avaient passionné :

Pavane de Keith Roberts ; Les aventures d’Oswald Bastable de Michael Moorcock ; La Porte des Mondes de Robert Silverberg.

Et beaucoup d’autres depuis, dont un des derniers, que nous partageons actuellement avec mon fils (je lui en fais lecture tous les soirs et je me régale autant que lui) est la série "Léviathan" de Scott Westerfeld parue aux éditions Pocket jeunesse.

ActuSF : Je t’ai rencontré avec Louis le Galoup, très beau conte uchronique, pourrais-tu revenir pour nous sur la genèse de ce projet, son parcours éditorial, assez hors normes, le travail d’écriture qu’il a représenté, pourrais-tu nous expliquer d’où t’es venue l’idée d’écrire une chanson de geste uchronique, comment fais-tu pour créer et faire vivre tes personnages ? Pour développer tout un cycle s’imprégnant des contes et légendes françaises ? Pour faire une ode à des lieux surprenants et magnifiques de notre paysage ? Et surtout comment as-tu créé une telle histoire, combien de temps cela t-as t-il pris, et quand t’es-tu dit que tu reviendrais à nouveau dans cet univers ?
J-L M : Là aussi vaste programme auquel je vais essayer de répondre sans trop m’étendre (en sachant que je n’y arriverai pas).

L’idée du Galoup est née de deux choses : tout d’abord la naissance de mon fils, Louis, à qui j’ai eu envie de raconter une histoire, une histoire, qui, sous les dehors du conte, parlerait de l’humanité, de ce que j’avais retenu de la vie, de ce que j’avais pu apprendre et que je voulais lui transmettre, simplement, à travers une belle aventure.

Enfin, l’idée à germée un jour où un de mes amis, qui venait de voir l’adaptation du Seigneur des Anneaux, par Peter Jackson, m’a téléphoné. "Tu as vu le film ? " Me demande-t-il, ce à quoi je réponds " Oui. " puis " Tu as vu les paysages ? C’est magnifique. La Nouvelle Zélande, ça à l’air extraordinaire ! " Alors même qu’il me disait ces mots, je me trouvais à ma fenêtre et regardais les sommets des montagnes enneigées devant lesquelles se découpait la silhouette martiale du donjon d’Aurillac, je pensais à certains châteaux et villages de ma connaissance, ici et partout dans cette région qui est la mienne... Et ça a fait tilt !

"Bon sang !" Me suis-je dit alors. "Ce qu’il faut prendre de Tolkien, ce ne sont pas ses elfes, ses nains et ses dragons pour écrire un énième ersatz du Seigneur des anneaux qui sera forcément moins bon que l’original. Non, ce qu’il faut prendre de lui c’est sa démarche : Revenir à la source, puiser dans notre folklore, dans nos légendes, les rassembler, les mettre en ordre pour les faire revivre dans une moderne fantaisie."

Nous avions des décors fabuleux, des légendes à ne savoir qu’en faire, et nous dormions sur cet extraordinaire trésor, pire encore, nous le méprisions parce que ce qui vient d’ailleurs est forcément toujours meilleur que ce qu’on a chez soi.

Ne restait donc plus qu’à se mettre à l’œuvre. Comme quand j’étais enfant, je pris mon stylo, quelques feuilles blanches et je me lançais.

Je ne voulais pas être "pollué" par l’imaginaire celtique. Non pas que j’ai quelque chose contre, j’adore les légendes celtiques, mais elles ont été remises à l’honneur par les auteurs anglo-saxon ou bretons, et de belle manière (je pense en particulier à Gilles Servat chez l’Atalante avec ses extraordinaires "Chroniques d’Arcturus"). Elles n’avaient pas besoin de moi. Du reste, je ne suis ni breton ni Irlandais et donc mal placé pour utiliser un folklore qui n’est pas le mien...

On ne parle bien que de ce qu’on connait, or je connaissais ce pays et ses légendes, ne me restait plus qu’à trouver un moyen de les mêler, de les organiser en un tout cohérent.

J’imaginais donc en l’an 999, ce cataclysme qui va frapper la terre, ce "Poing de Satan" qui va s’abattre du ciel et ouvrir cette "Grande Brèche" qui va couper la France en deux et d’où va monter cette luminescence bleutée et mauvaise qui change les bêtes et les hommes qui s’en approchent d’horrible manière...

Le Royaume d’Occitània, fruit de ce cataclysme, au sud de la Grande Brèche, hanté par les ombres difformes des Malebestes et des autres créatures de légendes du sud de la France, où se déroulent les aventures du Galoup et d’Alban, était né.

Mais il ne suffisait pas d’avoir créé cette France balafrée et uchronique. Comme je le disais plus haut, j’aime à ce que le fond et la forme se répondent.

J’aime les récits qui ont un style, une âme, les auteurs qui ont un style, qu’on ne peut confondre avec aucun autre. J’ai la jouissance de la langue, du français, et je trouve désolant de lire des livres écrits (ou plutôt non écrits) avec une platitude déprimante. Notre langue et d’une richesse extraordinaire, elle permet toutes les audaces. Nous avons dans les mains une voiture de course et beaucoup d’auteurs s’en servent comme d’une deux chevaux.

Attention, je ne parle pas d’une écriture trop soutenue ou pénible à lire, mais au contraire d’une vraie recherche, d’un texte ciselé. Céline, par exemple, écrivait simplement, mais avec un talent, une recherche extraordinaire, fruit d’un travail colossal. Simple ne veut pas dire simpliste... Il y a écrire et écrire... (Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, lisez Le voyage au bout de la nuit, au moins quelques pages...Vous aimerez ou détesterez, mais vous ne pourrez pas rester indifférents.)

Il me fallait donc trouver une manière de raconter cette histoire qui tranche par rapport aux autres...

Et là, j’ai pensé à Claude Seignolle, aux conteurs de nos campagnes, aux veillées de mon enfance...

Oui, c’est ainsi que j’allais raconter mon histoire, non pas comme un écrivain du XXIe siècle qui écrit un roman se déroulant au Moyen-âge, mais en me mettant dans la peau d’un conteur de cette époque. Je raconterai, comme il l’aurait fait au coin du cantou, cette Occitània imaginaire, ses créatures, ses mystères, ses merveilles et ses terreurs... Je capturerai cette verve, cette merveilleuse oralité, et j’en rendrai toute la saveur sur la page.

Oui je conterai cette histoire comme on le faisait à l’époque, en interpelant l’auditoire, avec ces tournures de phrases que peut employer un homme simple, pas un lettré, et ces expressions de vieux français ou d’Occitan (juste ce qu’il faut pour relever la sauce, pas l’alourdir) qui donnent sa véracité et sa vie au récit.

Il me fallait donc inventer un style nouveau, simple mais riche, où les métaphores remplacent les adjectifs trop recherchés que ne peut connaître le narrateur, penser comme un homme de l’époque, trouver le mot juste, voir le monde à travers ses yeux. Chaque phrase était un nouveau défi, car je devais aussi conserver la chanson du verbe et de la phrase.

Je me suis donc replongé dans la lecture de Claude Seignolle, pour retrouver, dans ces pages, cette verve, cette créativité des conteurs à la veillée que je voulais transposer sur le papier sans l’affadir... et mon maître en maléfices m’y a aidé.

Comme je le dis souvent, il faut retourner à la source, pour retrouver la force originelle, brute, des légendes. Je suis donc allé me ressourcer dans ces forêts, ces lieux qui avaient bercé mon enfance, pour m’imprégner de leur magie, de leur majesté, de leur mystère : Les Tours de Merle, Rocamadour, la Roque Saint Christophe, et plus simplement mes montagnes, leurs combes sauvages et leurs gorges abruptes, leurs villages austères où on entend encore, certains jours, mugir la tuile aux loups, qui souffle seulement quand viennent le froid, la neige... et les loups.

En ce qui concerne les personnages, je me suis inspiré des gens qui m’entourent, ceux que j’aime, ma famille, ma tribu aussi grande que haute en couleur.

Pour les méchants, j’ai regardé là, sous la grille qui se trouve tout au fond de nous, au fond de moi, j’y ai raclé ce que j’y ai trouvé, pour y traquer tout ce que je détestais... et l’exorciser.

Enfin, si j’ai mis en scène un Galoup, c’est que, pour moi, le Galoup est l’archétype de l’humanité, une créature écartelée entre son désir d’absolu, ses hautes aspirations, ses nobles sentiments, et la bête qui gronde au plus profond d’elle même.

Un jour, à l’adolescence, notre corps change, nous n’en sommes plus maître, nous sentons en nous une force, une énergie bouillonnante, et nous ne savons quoi en faire... C’est à nous de trouver comment l’utiliser au mieux, comment la dompter, la canaliser, en faire un instrument de création plutôt que de destruction... C’est le travail de toute une vie, et c’est pour cela que le Galoup parle à de nombreux lecteurs.

Il m’a fallu deux ans et demi pour écrire les cinq tomes de cette saga, dont l’histoire fut assez mouvementée avant de connaître le succès qui est maintenant le sien. Quant à revenir dans cet univers, cette France médiévale alternative, j’avais en projet de le faire, un jour, mais je ne savais pas encore quand... Et quant à savoir si cette histoire se déroulerait avant ou après les évènements du Galoup... J’hésitais.

 J’ai finalement tranché, ce serait avant, à la fin des Maljours... avec la Geste d’Alban.

ActuSF : Après Louis Le Galoup, tu as écrit une très belle trilogie de Fantasy uchronique, Frankia, parue chez Mnémos, pourquoi as-tu voulu développer une uchronie sur la seconde guerre mondiale ? Comment s’est passé la création de cet univers, des peuples s’y trouvant, des personnages que l’on y croise ? Certains m’ont marqué, que ce soit le peuple des Orks, de Mimile le nain façon Marcel Pagnol, des forces armées de Teutonnia mi-insectes, mi-machines (ou tout simplement insectes cauchemardesques) ainsi que des sorciers de combat, les dreadnoughts de combat américains et que dire des femmes, qui ont toujours une belle place dans tes livres ! Avec ce livre nous te découvrons un autre talent, celui du dessin, pourrais-tu revenir pour nous sur la couverture alternative que tu avais faite par rapport à Frankia, et qui serait superbe pour une intégrale ? As-tu songé à retourner vers ce cycle ? Peux-tu revenir pour nous sur l’écriture et le temps que cela t’a pris pour développer ce cycle ?

J-L M : L’idée d’écrire une uchronie fantastique sur la seconde guerre mondiale est une réminiscence des années où j’enseignais encore l’Histoire. Comme tu peux t’en douter, je le faisais à ma façon, c’est a dire avec les armes qui sont les miennes, celles du conteur, et je dois dire que ça marchait plutôt bien.

J’avais pourtant remarqué une chose : alors qu’il est très facile d’accrocher les élèves avec le Moyen-âge, l’antiquité, voire même la Renaissance ou le XIXe, ils semblaient, pour beaucoup, se désintéresser de la seconde guerre mondiale, voire, même, s’en détournaient volontairement. "On nous en a trop parlé." Me répondaient-ils quand je leur demandais le pourquoi de ce désintérêt. Et certes, on leur en avait parlé, on leur avait cité de longues litanies de chiffres et de mots vides de sens, qui n’avaient éveillé en eux aucune émotion, aucune réponse, on ne leur avait jamais fait vivre, ressentir, partager la peur et l’angoisse, mais aussi l’espoir, au jour le jour, de ce terrible épisode de notre histoire.

J’étais désolé, car il y a des choses, dans ces sombres années, qu’on ne peut, qu’on ne doit pas laisser oublier. Mais était-ce vraiment les dates, les batailles, le plus important ? Non... Non ce qui était important c’était de ressentir, de comprendre, de partager les émotions et les sentiments des gens à ces heures terribles, de comprendre, au delà des masques, la vraie nature du nazisme, du totalitarisme, la manière dont on parvient à voler l’âme d’un peuple, à le déshumaniser pour le transformer en machine à tuer, en rouleau compresseur à écraser son prochain, et comment les monstres responsables de ces abominations les justifient.

Je voulais faire sentir la peur et l’horreur mais aussi le courage, le combat, l’amitié, l’amour enfin, le seul remède, la seule flamme contre les ténèbres...

Oui, je voulais parler de tout cela...

J’avais constaté combien mes élèves, et les jeunes générations, comme moi d’ailleurs, aimaient s’évader dans des mondes imaginaires, passés, futurs ou alternatifs...

La solution s’imposait d’elle même...

Oui, j’allais leur parler de ces jours de peur et de ténèbres, mais par un autre biais... celui du rêve.

Comme je le dis souvent, la littérature et le fantastique relèvent de la mascarade. C’est aussi pour cela que je m’y plais, on y met un masque pour parler plus librement de la réalité, et ainsi aller au fond des choses au lieu de rester à la surface.

Dans Frankia, les juifs sont donc devenus des elfes, poursuivis, persécutés et exterminés en tant que race par les Teutoniens. Les orcs, eux, sont les Africains de ce monde. Colonisés, ils ont aidé les Frankiens pendant le premier conflit mondial mais on les considère pourtant de haut, on les méprise, on les exploite et on se méfie d’eux...

Bien sûr, il y a de la magie, mais une magie particulière, "scientifique" car j’ai besoin, pour croire en mes univers, de pouvoir expliquer leur fonctionnement...

La magie de Frankia est donc une magie basée sur la théorie de Planck, sur les quantas, une altération de la "portée harmonique" de la réalité par le geste, le mouvement, le son et la lumière. Les elfes en sont naturellement capables, car leurs cordes vocales ont une gamme plus étendue que celle des humains, leur corps est plus souple, leurs danses et leurs chants peuvent altérer les ondes, la trame énergétique qui constitue leur univers... Les humains, eux, doivent utiliser des artefacts technologiques pour étendre la portée de leur voix, le spectre lumineux qu’ils sont capable de percevoir et de manipuler. Ils ont mis en place des protocoles technomanciens très précis pour altérer la réalité, car une telle manipulation peut s’avérer très dangereuse si elle est mal maîtrisée.

Dans ce monde, les automotrices à vapeur fonctionnent grâce à des élémentaires de feu liés ainsi que les machine de guerre teutoniennes, les mécanochimères, ou les Warcrushers américains (des espèces de scaphandres de combats géants équipés de canons à feu ou à foudre).

Je me suis énormément plu à décrire ce monde et ses habitants, mais le plus important, pour moi, c’était les personnages, leurs émotions, leurs sentiments et les épreuves qu’ils traversent.

Dans cette trilogie, j’ai utilisé, à peine déguisés, certains témoignages que j’avais recueillis, de personnes qui avaient vécu cette période, certains à peine croyables. Le lecteur pensera que c’est de la pure invention, une exagération de l’auteur... Il n’en est rien, c’est vraiment arrivé...

Ainsi, quand les elfes sont surpris dans le poste frontière, avec le capitaine-passeur, dans le tome 1, un des soldats frankien, une force de la nature, sépare un teutonien en deux d’un coup de pelle...

Peut être ne me croirez-vous pas, mais cette anecdote est vraie, elle m’a été racontée, telle quelle, avec ces mots, par une personne qui, alors même qu’elle les prononçait, voyait encore la scène, car je lisais dans ses yeux, plongés des années en arrière, un mélange de fascination, d’horreur et d’incrédulité, comme si elle ne parvenait pas encore à le croire aujourd’hui...

" Il l’a séparé en deux d’un coup de pelle... " Prononcé dans un souffle avec une espèce de sourire terrible qui n’en était pas un.

Vous imaginez les choses qu’ont vécues ces gens ? Ce qu’ils ont traversés ? Comment voulez-vous qu’ils voient le monde ? Quelle force faut-il avoir pour traverser tout cela et croire encore en la vie et au futur de l’humanité ? Et pourtant ces gens ont reconstruit leur vie, ont aimé à nouveau, ont eu des enfants. Ils savent, eux, le prix de la vie, et que l’amour, celui de l’autre, puis de ses enfants, est le seul remède, le seul espoir de notre race.

Nos petites détresses, nos petites déprimes, notre complaisance à nous vautrer dans le malheur, à clamer du "No future" à nous la jouer "Trop dur la vie " quand nous avons tout pour être heureux, devraient être remises à leur juste place par le regard de ces gens qui nous donnent une telle leçon de courage et de foi en l’humanité.

Cette mémoire, ces témoignages de première main que j’ai recueillis auprès d’eux, et qui disparaissent chaque jour un peu plus, pas ceux des livres et des chiffres, mais des petites gens qui ont traversé ces heures noires, ont vécu et aimé à travers la tempête, je ne veux pas qu’ils disparaissent, et je voulais leur rendre hommage, simplement, à ma manière.

Frankia n’est pas un livre d’étude historique, ni un livre d’histoire, ni de philosophie ni de science, il ne vous fera pas réfléchir sur le quantum du ringlucimate au nitrogène qui va changer la loi du continuum machin, et modifiera notre approche lacanienne du monde, ceci sans entrer en conflit avec le théorème de... Je me fous des exercices intellectuels qui ne servent qu’à se faire mousser auprès de trois "spécialistes" du genre. Je laisse la science aux scientifiques, la philosophie aux philosophes, l’histoire aux historiens, si je les cherche, je sais où les trouver...

Non, Frankia, très humblement, vous fera ressentir, vous projettera, le temps de quelques pages, dans un frère rêvé de notre monde, pour partager les peurs et les souffrances, mais aussi les espoirs et les rêves, le courage, l’amitié et l’amour d’une poignée de personnes.

Une partie de ma famille vivait à Tulle, pendant la dernière guerre, cette ville où la Waffen SS, par mesure de rétorsion après l’attaque d’un officier allemand par les maquisards, arrêta 120 hommes, de 16 à 60 ans et en pendit 99 en place publique, aux arbres, aux réverbères, aux balcons... Parmi eux, il y avait des gamins qui n’avaient que le tort de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.

Je pourrais aussi parler des 117 habitants de Murat, une petite ville proche d’Aurillac, qui, par mesure de rétorsion eux aussi, ont été arrêtés et déportés au camp de Neuengamme et dont 85 ne revinrent jamais... Le père d’une personne de ma famille faisait partie de ceux là.

On pourrait ajouter le village d’Oradour, dont tous les habitants, femmes et enfants compris, lors d’une journée d’horreur et de démence, furent rassemblés dans l’église par la Waffen SS puis livrés aux flammes en un odieux holocauste... Pourquoi ? Pour qui ? Personne ne l’a jamais su...

Ceci rien qu’autour de chez moi... sans parler de toutes les autres horreurs et folies perpétrées en France, en Europe et dans le monde en ces jours sombres.

Il est des choses qu’on ne doit pas oublier.

Il ne faut pas se complaire dans le pathos, ni alimenter la haine de l’autre et tel n’est certes pas mon propos dans Frankia, mais pardonner n’est pas oublier, il faut se souvenir, il faut comprendre, comprendre comment tout cela a pu arriver, comment une telle folie, une telle démence, à pu avoir lieu, pour que jamais elle ne recommence...

Si je peux faire œuvre utile par le rêve, même à mon petit niveau, alors j’aurais accompli quelque chose.

Mais avant tout, dans Frankia, je voulais faire sentir, ressentir et dire, une fois encore que le seul remède contre une telle folie, un tel mal, reste l’amour et la foi en l’humanité...

Quant aux femmes, oui, elles ont toujours une place très importante, centrale, dans mon oeuvre, tout d’abord car celle que j’aime est le centre de mon univers, avec mon fils, et que je trouve qu’il y a encore beaucoup, beaucoup de chemin à parcourir, même dans nos sociétés dites "civilisées" pour atteindre cette égalité entre hommes et femmes à laquelle j’aspire.

ll ne peut y avoir de véritable amour qu’entre égaux, si l’un est subordonné à l’autre, les rapports sont obligatoirement faussés et biaisés et pour ma part, je ne comprends ni les sociétés, ni les cultures où les femmes sont enfermées, cachées, écrasées, excisées et que sais-je encore comme autre horreurs... Comment des hommes peuvent-ils être assez stupides pour faire subir cela à celles qui pourraient être leurs amies, leurs épouses, leurs amantes... leur paradis sur terre.

Et en la matière, ne regardons pas trop vite la paille qui est dans l’œil du voisin mais plutôt la poutre qui est dans le notre, quand on lit certains chiffres affligeants : Une femme meurt tous les 3 jours en France des suites de violences conjugales... Et je ne parle pas des violences sexuelles, chantage, mains baladeuses et j’en passe... Les chiffres sont consternants. Il n’y a pas de quoi faire cocorico.

Oui, Frankia est aussi une ode à la femme et à son émancipation, à sa beauté et sa grandeur.

En ce qui concerne les dessins qui illustrent Frankia, il faut savoir que je suis aussi illustrateur (j’ai suivi une filière A3, lettre et art, et je n’ai jamais pu me décider pour le dessin ou l’écriture, même si je privilégie actuellement l’écriture, je retombe régulièrement dans mes crayons ou sur ma palette graphique).

J’avais effectivement, comme tu le soulignes, Bertrand, réalisé une couverture pour Frankia, dans un esprit très ancien film genre "Quai des brumes" ou " L’Armée des Ombres" et même si j’aime beaucoup les couvertures d’Arnaud Cremet, en particulier celle du troisième tome, j’ai toujours un petit regret qu’on n’ait pas utilisé celle que j’avais réalisée.

Peut être, effectivement, si un jour Frankia est réédité en un seul volume par un éditeur, ou en poche, on peut rêver.

Quant à retourner vers ce cycle, pourquoi pas ? J’avais pensé écrire une préquelle qui aurait raconté l’Histoire de Gralk, (le père orc adoptif du héros). On le suivrait de son village des steppes d’Orkia, puis dans l’armée Frankienne et les tranchées sous le feu des machines de guerre teutoniennes... On retrouverait aussi le jeune Mr fabre, chercheur technomancien devenu mage de batailles, amoureux d’une princesse elfe sans espoir de retour, qui deviendra le meilleur ami du grand orc... J’aurais ainsi couvert la Grande Guerre dans l’univers de Frankia...

Un jour peut être...

Enfin, en ce qui concerne le temps d’écriture, je dirais dans les deux ans pour les trois volumes...

ActuSF : Te revoilà aujourd’hui avec une nouvelle geste, tu retrouves la terre d’Occitania mais tu nous narre les évènements survenus après la chute du poing de Satan, quand l’humanité essaie tant bien que mal de survivre et de lutter face aux ténèbres et à ce qu’elles cachent en leur sein... Quand est-ce que tu as eu envie de retourner vers cet univers, de le déployer un peu plus ? Ce qui frappe d’emblée c’est que ce récit a gagné en maturité par rapport à Louis le Galoup, tu as travaillé encore plus ton style, et ce livre apparaît plus sombre que son prédécesseur, comment as-tu accouché de cette œuvre ? Quel travail a t-elle nécessité ? Comment s’est-elle construite, agencée ? Et comment prépares-tu la suite de cette aventure ?

J-L M : Tu commences à bien me connaître, Bertrand, et je ne peux rien te cacher. Oui, bien sûr l’idée de développer l’univers alternatif du Galoup m’a bien vite titillé.

Je n’irai pas jusqu’à dire que ce désir date du premier livre. Quand j’ai écris Le village au bout du monde premier tome de la saga de Louis le Galoup, je n’avais pas d’idée précise en tête mais juste envie d’écrire une belle histoire.

Ce qui m’intéressait alors c’était plus ce que j’allais dire dans cette histoire, le fond, la quête initiatique de mon héros et de ses amis, que le background à proprement parler (même si, en vieux rôliste que je suis, je n’ai pas pu m’empêcher de développer un peu l’univers, dans le livre, à travers la voix du Père Georges quand il évoque les Maljours). Ce n’est qu’à la fin du cinquième volume, avec les questions récurrentes de Jean-Mathias, mon illustrateur, d’Hicham, mon éditeur, et de nombreux lecteurs, dont toi, Bertrand, que je me suis rendu compte que j’avais planté les bases d’un univers qui ne demandait qu’à être développé, un univers alternatif en gestation riche en mille possibilités...

Bref, que je me trouvais assis sur une mine qui ne demandait qu’à être creusée... ?

J’ai donc commencé à réfléchir sur les Maljours plus en détail, ainsi que sur la Débrisure, ce jour maudit où le Poing de Satan était tombé sur le monde... Comment les hommes de ce Moyen-âge alternatif avaient-ils survécu dans les ténèbres, dans le froid et la nuit, à la merci des Malebestes ? Comment la société médiévale des terres d’Oc s’était-elle adaptée à ces terribles changements ? Et plus tard, les deux Frances, Occitània et la Francie du nord, se retrouveront-elles face à face ? Comment cela va-t-il se passer ? Et d’ailleurs qu’est devenue la Francie du Nord... Sur toutes ces questions j’avais ma petite idée, mais elles demandaient à être développées, travaillées...

Lecteur et grand fan d’Herbert, de Tolkien, de Bryan Aldiss, et tant d’autres créateurs d’univers, j’ai toujours eu la tentation de bâtir une œuvre immense (je pense que chaque auteur a un jour cette tentation, cette aspiration)... Je l’avais déjà ébauchée, pour une de mes sagas de science fiction, "Thair", qui n’est pas encore publiée mais dont j’ai déjà écrits deux volumes d’une première série qui devrait en compter trois et faire partie d’un cycle de neuf livres. Pour cet univers post apocalyptique, j’ai déjà écrits plus de 300 pages de background, géographie, sociétés, faune, flore, histoire...

Et en songeant au Galoup et son univers, cette France médiévale alternative, je me suis dit que j’avais matière à une autre Grande Œuvre...

Quand Hicham, mon éditeur, m’a un jour demandé ce que j’avais prévu après le Galoup, j’ai hésité... Avant ? Après ?

Puis j’ai pensé à la Couvertoirade, cette forteresse isolée sur le plateau du Larzac, que j’adore, siège des templiers... Et j’ai imaginé là un autre ordre de chevalerie, un ordre né des Maljours, un ordre qui s’est donné pour mission, durant cette sombre période, de traquer et éradiquer le mal engendré par la Brèche du Diable... L’ordre des Traquebestes.

Dès lors j’avais mon idée, et le personnage est venu peu longtemps après. Il serait traquebeste, le plus fameux qui ait jamais existé, un héros d’Occitània... Mais ce héros, je le voulais différent, en butte à la haine et au rejet des autres, un personnage qui, à force de courage et de volonté, réussit à se tailler une place en ce monde malgré la petitesse des autres... car il est né difforme, contaminé par le mal de la Brèche... Un héros tragique, romantique, déchiré, qui me permettrait de parler de la différence, de l’acceptation de soi, de l’autre, du masque que nous portons tous, pour nous cacher, nous dissimuler, tromper ou nous protéger... Un masque qui peut être un rempart ou devenir une prison...

Et comme ce récit se déroule 300 ans avant les aventures de Louis, juste après les Maljours, alors que la lumière revient sur les terres d’Oc encore divisées et livrées aux Malebestes, j’allais pouvoir développer cet univers et son histoire... Parler, par exemple, du noir peuple des Siblaires, qui, sortant des ténèbres moites des paluds de Camargue, commence à répandre sa terreur écailleuse, celle de leur reine, la Tarasque, dans tout le sud de ce territoire...

Et pour me faire plaisir et répondre aux attentes de mes lecteurs, chaque volume d’Alban s’achèvera par une "Chronique des Maljours" narrée par un moine de l’époque (seuls les moines savaient alors lire et écrire) qui témoigne de la Débrisure, puis de la vie dans les Maljours, de la fondation de l’ordre des traquebestes... Bref, de l’histoire de ce temps et de ce monde... Une seconde histoire dans l’histoire.

En ce qui concerne le style, oui, il a gagné en maturité en maîtrise (si je me permets ces mots c’est que plusieurs personnes me l’ont dit, je ne me permettrais pas de me jeter des fleurs tout seul, je n’ai pas encore assez le melon pour ça). Ceci étant, c’est normal. "C’est en forgeant qu’on devient forgeron. " comme on dit. Or, le style que j’emploie dans le Galoup, ou dans Alban, cette "oralité écrite" je l’ai forgée, créée, avec le Galoup, à partir de sources et d’influences différentes (même si celle de Claude Seignolle reste prépondérante). Il fallait que je trouve l’équilibre délicat entre Seignolle, Tolkien et Howard... Et ce n’est pas chose facile, c’est un sacré travail d’équilibriste, par exemple pour maintenir le ton du conteur en rendant punchy une scène de bataille colossale...

Ce style, mon style, ma griffe, J’ai eu cinq tomes pour m’y exercer, pour le peaufiner, le parfaire, le maîtriser, et Alban, arrivant après 5 Galoups, en a profité.

Enfin, dans Alban, il y a de subtiles différences, car le narrateur, cette fois, n’est pas un conteur de campagne, mais un troubadour, il a donc un langage plus riche, plus relevé, même si toujours accessible. Il peut logiquement employer certains adjectifs qui étaient interdits au conteur de Louis.

Pour le ton du récit, oui, Alban est clairement plus sombre. L’époque y est déjà pour quelque chose. L’histoire se déroule peu de temps après la fin des Maljours. Il fait encore froid et les terres d’Oc sont un patchwork de fiefs dont beaucoup sont dirigés par des seigneurs plus brigands que nobles.

Alban est un héros plus écorché, plus à vif que Louis. De part sa nature, sa difformité, il est en butte à l’hostilité des autres, une sorte de cousin de Quasimodo. Enfin, c’est peut être idiot de ma part, mais je considère que les lecteurs du Galoup ont grandi, mûri avec les livres et donc je m’adresse peut être à un lectorat dont la fourchette et un chouïa plus haute (même si le Galoup s’adresse à tous les lecteurs de 9 à 99 ans et plus).

Pour ce qui est de la création de cette œuvre, et comme pour le Galoup, j’ai le début, la fin, mais entre les deux, le cheminement n’est pas encore totalement fixé et il peut évoluer, me conduire en des endroits où je ne pensais pas aller, me faire découvrir des personnages dont je ne soupçonnais même pas l’existence, mais c’est justement là toute la saveur du voyage et souvent, les étapes qu’on n’envisageait même pas se trouvent être les meilleures... Le premier à qui je raconte une histoire, et que je fais rêver... c’est moi.

Hicham, mon éditeur chez Matagot Nouvel Angle, quand je lui ai parlé d’Alban et de son histoire, m’a demandé combien je comptais écrire de tomes. Sans réfléchir, je lui ai répondu " Je ne sais pas... cinq, comme le Galoup. ". Il a eu l’air un peu déçu et m’a répondu : "Tu ne voudrais pas prendre ton temps ? Je veux dire, faire des péripéties, des détours, en faire genre... dix." Quand un éditeur vous dit ça, c’est plutôt bon signe. Je lui ai répondu que je ne savais pas mais que de toute manière, je ne délayerai pas la sauce, je raconterai ce que j’ai à raconter, si ça doit prendre dix livres, ça prendra dix livres, mais si j’ai tout dit en cinq, et bien ça en prendra cinq. Ceci étant, j’en suis à la rédaction du second, je suis mon scénario, mais les idées venant au fil des pages, je rajoute souvent des chapitres ou scinde en deux un qui était trop long et je me rends compte, arrivé à la moitié de la rédaction du livre, qu’il me faudra deux volumes pour caser les évènements que je voulais faire entrer en un seul, alors... Peut être que ça en fera bien dix en définitive...

Nous verrons, mais une chose que je peux dire, c’est que jamais ça ne sera insipide et que jamais je ne ferai de la page pour faire de la page.

En ce qui concerne la création, et pour retranscrire l’univers et ce moyen âge alternatif de la manière la plus réaliste possible, je me suis énormément documenté, en particulier sur ce qui concerne le pays d’Oc à cette époque, le droit, les troubadours, les saltimbanques et toute la société médiévale en règle générale. Pour connaître le galoup, tu sais mon souci de véracité, d’authenticité, dans mes univers... Si je me place dans un monde décalé, je veux qu’il soit crédible. Si j’écris dans une histoire qui se déroule au Moyen-âge, elle sentira le boue et la bête, la sueur et le sang. On n’y trouvera pas de jeune femme languissante en robe vaporeuse devant une grande fenêtre aux verres rutilants... Il n’y avait pas de verre au moyen âge (très peu et seulement pour les plus grand princes ou barons du royaume genre Mahaut d’Artois) pas plus que de grandes fenêtres dans les châteaux, ni de robe vaporeuse... Ceux qui veulent trouver ce décorum hollywoodien dans un livre peuvent passer leur chemin. Le Moyen âge d’Alban et de Louis sent le purin et le cuir, on y vit dans des châteaux mal éclairés, mal aérés, on mange la viande avec les mains sur un tranchoir de pain dans une salle ou le sol est recouvert de paille même dans les châteaux (dans les fermes on ne mange pas de viande, seulement du pain et un peu de lard et du potage)... On cause avec les mots de l’époque et on ne se lave pas tous les jours et on dort dans des lits clos.

Quant à la suite, j’en suis à a rédaction du tome deux, je pense l’avoir fini pour le début de l’année, et je vais m’y remettre sitôt cette interview terminée.

 

ActuSF : A côté de ces superbes uchronies, je sais que tu as d’autres cordes à ton arc, pourrais-tu faire le point sur tes autres séries, romans, projets en cours ? Et enfin que représentes le mot Uchronie pour toi ?

J-L M : Alors pour terminer, oui, j’ai un livre d’anticipation, se déroulant trente ans dans notre futur.

D’ici trente ans, un voile de poussière cosmique (peut être les restes d’une ancienne planète pulvérisée) s’est intercalé entre notre monde et le soleil. Le crépuscule à remplacé le jour et une nouvelle ère glaciaire recouvre notre monde. Enfin, une forêt de pins mutants, la Malesève, colonise progressivement toutes les terres et enserre les villes les unes après les autres. Or les arbres qui constituent cette forêt, les "pins vampires", comme on les nomme, tous issus d’une même Magna Mater, ont une terrible particularité : ne pouvant trouver dans le sol les nutriments qui leur sont nécessaires, ils améliorent leur quotidien avec tous les êtres vivants qui passent sous leurs branches en les harponnant avec des sortes de "rostre" et en leur volant leur sang.

Or, sous les branches de ces monstres de sève qui concentrent les radiations émises par le voile, les animaux, soumis à d’étrange influences, changent eux aussi, deviennent plus terribles, plus résistants, plus redoutables...

Dans une petite ville de France en état de siège, entourée par la Malesève (Aurillac pour ne pas la nommer) un jeune homme va décider, pour retrouver celle qu’il aime partie dans une autre ville avant que la Malesève n’arrive, de s’enfoncer dans la forêt.

Il ne partira pas seul, mais sera accompagné par son frère, par Fanie et Khalid, leurs amis d’enfance.

Ensemble, ils vont s’enfoncer dans les forêts, et en eux-mêmes, affronter les créatures qui hantent ce nouveau monde transformé où l’homme est redevenu une proie, ainsi que leurs propres peurs, leurs propres doutes, leurs fêlures. Ils rencontreront aussi d’autre groupes humains, et découvriront que les pires des monstres ne sont peut être pas ceux qui hantent la Malesève mais bien souvent les humains eux-mêmes quand ils se laissent aller à leur pires penchants...

Que trouveront-ils de l’autre côté ? Celle qu’ils sont venus chercher ? Un espoir pour l’humanité ? Ou simplement la mort ?

Et nous, qui serons-nous, quand la loi et l’ordre, la civilisation s’effondreront, quand nous nous dévoilerons tels qu’en nous même, pour le meilleur ou le pire.

Qui serons-nous quand viendra... Le Dernier Hiver.

Si tu veux la réponse à toutes ces questions, je t’enjoins à lire "Le Dernier Hiver" qui vient de paraître aux éditions Hachette en collection Blackmoon.

Ce qui est amusant, c’est que j’ai un autre livre "Chant de Neige et de Sang" se déroulant dans le même univers mais 500 ans plus tard, dans un monde retourné à la barbarie où de nouvelles sociétés, de nouveaux empires se sont construits sous le crépuscule et au milieu de la Malesève...

Ce livre avait retenu, voici plus de 10 ans, l’attention de Stéphane Marsan qui m’avait contacté à l’époque, et c’était la première fois qu’un éditeur me téléphonait. J’en garde un souvenir ému, même si le projet n’avait finalement pas vu le jour et que "Chant de Neige et de Sang" n’a toujours pas été publié (il faut dire que c’est une œuvre à la croisée des genres entre fantasy et SF et que c’est une histoire particulièrement noire, violente et adulte avec des rapports entre personnages très... à vif... Ecorchés, dirons-nous).
Mais je ne désespère pas...

Je viens de terminer un petit roman d’une quarantaine de pages à destination des 10-15 ans pour un autre éditeur, une histoire sur une dictature future, et les dérives d’un certain écologisme extrémiste

J’ai toujours sous le coude un One Shot du nom de "Praërie" dont l’action se déroule dans un champ, aujourd’hui, parmi une société d’hommes miniatures (suite à une expérience ratée voici trente ans) qui survivent dans la plus terrible des jungles, celle qui s’étend à nos pieds... Ce peuple miniature, pour survivre, a mis en place une société basée sur le modèle des insectes sociaux et dirigée d’une main de fer par les "Langdieux" une sorte de clergé tout puissant prêchant un culte de la repentance.

A travers ce peuple miniature je peux mieux parler de l’humanité, des dérives de certaines sociétés ou religions, de l’intolérance, des rapports et de l’égalité entre hommes et femmes et de beaucoup d’autres sujets qui me tiennent à cœur et dont il est plus facile de parler derrière le masque du rêve, une fois encore.

En tout cas je peux te promettre qu’après l’avoir lu, tu ne regarderas plus un champ de la même manière et que la moindre fourmi te collera des frissons (oui chez moi, c’est pas Arthur et les Minimoys, les insectes, dans Praërie, ne sont pas tes copains.... Imagine plutôt un fauve couvert d’une cuirasse quasi impénétrable, doté d’une force herculéenne, capable de sprints invraisemblables sur ses six pattes et armé de mandibules qui n’ont rien à envier à des katanas, quand ce n’est pas d’aiguillons ou de chélicères en dégorgement de venin et qui ne connait ni de près ni de loin le sens des mots "peur" ou "pitié"... Tu auras une bonne idée de l’ambiance qui règne à Praërie.

Là aussi j’ai énormément développé le Background et je me suis régalé, car, tu l’as peut être deviné, j’ai une passion pour les insectes, merci Monsieur Jean-Henri Fabre.

Enfin, et tu m’attendais au tournant, j’ai aussi une série uchronique de trois romans ayant pour titre "Le Simulacre" et mettant en scène un des héros les plus fameux de la littérature française... Charles de Batz Castelmore plus connu sous le nom de... D’Artagnan. Dans cette série de trois romans déjà rédigés, je me suis fait plaisir à tenter de retrouver la verve d’Alexandre Dumas, un de mes auteurs préférés, et son ton si particulier, entre humour et gravité, où on passe du rire au drame puis de nouveau au rire en l’espace de quelques lignes...

Et tant d’autres à venir qui poussent pour prendre leur place dans la file d’attente. Ma seule angoisse est de savoir si j’aurai le temps de tous les coucher par écrit...

ActuSF : Enfin, que représente le mot "Uchronie" pour moi ?

J-L M : Alors je vais d’abord faire mon pénible.

L’uchronie, c’est une case dans laquelle je ne veux pas qu’on m’enferme, comme les mots : "Fantasy, Dark Fantasy, Steampunk, Bit-Lit, Dystopie, Space Op, Planète Op... " Combien je vous en mets ? 200 pages ? 300 Pages ?

Je te taquine, mais c’est vrai que j’ai horreur des étiquettes qui enferment les livres dans des petites cases. J’aime tous les livres, sans distinction de genre. Je vais aller plus loin encore : pour moi, il n’y a que deux littératures : la bonne, ou la mauvaise... A laquelle appartiennent mes romans ? Ce n’est pas à moi d’y répondre.

Mais pour finir sur une note positive, je dirais que l’uchronie, pour moi, est aussi et surtout une invitation au rêve, au questionnement et une source intarissable de terrains de jeux possibles... Notre histoire est tellement riche. Je découvre tous les jours de nouvelles anecdotes, de nouveaux faits, petits ou grands, qui feraient le point de départ d’une histoire extraordinaire, et j’ai, dans un coin de ma tête, une Uchronie sur l’empire romain qui me chatouille depuis longtemps...

Je ne sais pas si je fais de l’uchronie au sens propre du terme, je ne suis pas dogmatique et bien malin qui arrivera à m’enfermer dans un genre. Les libraires sont souvent très embêtés quand ils doivent mettre le Galoup en rayon. Jeunesse ou adulte ? Histoire ? Folklore ? Fantastique ? Terroir ? Cuisine ? Pourquoi pas ? Puisqu’il y a des recettes à la fin.

A cette question je n’ai qu’une réponse... Mettez-les partout !

Et cette fois je te laisse pour retourner à Alban (je suis sûr que tu m’en voudras pas).

A bientôt Bertrand et merci pour ces questions et cette occasion que tu me donnes de m’exprimer sur mon œuvre.

ActuSF  : Passons maintenant à l’illustrateur de l’univers d’Occitania, Jean-Mathias Xavier. Bonjour, peux-tu te présenter, nous parler de ton parcours, de la façon dont tu as découvert l’univers de Louis le Galoup ?
J-M X  : Bonjour. Je vais essayer de me présenter… J’ai toujours aimé dessiner. Déjà gamin, je reproduisais (chose essentielle pour apprendre à dessiner) mes héros. Je recommençais inlassablement tant que je n’y arrivais pas ou n’étais pas satisfait. Je me rappelle de mon acharnement vers 15-16 ans pour réussir à dessiner une fille. Je ne dessinais que des mecs bien baraqués et des robots. Pour cette raison, mes filles ressemblaient plus à des gars déguisés en fille (je ne les compare même pas à de mauvais travestis…). C’était juste horrible ! Mais le miracle est arrivé car, qui 

s’acharne à réussir finit par y arriver. J’ai d’ailleurs conservé le dessin de ma première fille réussie que voici : 

À partir de là, je me suis améliorée et vous savez ce que ça donne aujourd’hui. Des « Roussottes » et des « Christines » que les lecteurs de Louis le galoup n’ont pas oubliées.
 
Voilà pour la petite anecdote.
 
Pour ce qui est de mon parcours, il en ressort que je n’étais pas fait pour le système éducatif standard. Je m’ennuyais ferme et à partir de la 3e j’ai quitté le circuit scolaire pour me consacrer uniquement au dessin. Je n’ai pas pour autant été lâché dans la nature. J’ai poursuivi mes études mais d’une autre façon. Après avoir ensuite passé 2 années à dessiner près de 6 h par jour, mes dessins avaient beaucoup évolués. Mon père que je ne voyais pas souvent (parents séparés oblige) avait sa propre agence de pub et dessins animés, et a proposé de me former au monde du travail (avoir des horaires, des pauses déjeuners, toucher un salaire (très maigre), payer un petit impôt dessus,…). Puis, j’ai pris mon envol et j’ai trouvé un job chez Disney Montreuil (il y avait un studio de dessins animés là-bas). J’ai commencé par faire l’inverse de ce vers quoi je voulais faire tendre ma carrière. Je me suis retrouvé à monter les animations test de gars qui étaient beaucoup plus talentueux que moi. Mais bon, il fallait bien manger et sortir avec mes copines. Lorsque j’en ai eu ma claque, je me suis présenté chez France animation avec mon carton à dessin remplis d’illustrations et de dessins en tout genre. Là, j’ai fait une rencontre déterminante : Robert St-Pierre. Un Boss de la perspective. Sur 6 mois, il m’a tout expliqué en américain, autant dire que ce n’était pas une sinécure. J’ai d’ailleurs aussi progressé en anglais à cette même époque. J’avais alors 22 ans. J’ai ainsi pu faire mon entrée comme dessinateur dans la production de dessins animés en France, et cela durant 14 ans. Mon objectif était d’en apprendre un maximum sur ce métier. J’ai fait presque tous les postes qui existent. Du coup, de la mise en couleur jusqu’à la réalisation ou encore établir les budgets de production, rien ne m’échappe.
 
Mais je n’étais pas satisfait. Quand vous êtes dans la chaîne de production, le style du dessin animé vous est imposé. Beaucoup d’enjeux financiers et d’egos sont en place. Ça a fini par me prendre la tête. À la même époque, j’ai été père de famille et j’ai voulu le meilleur pour mes gosses. Offrir à ceux que j’aime un cadre de vie agréable est plus important que mon propre avenir. Je me suis barré de Paris. Partir pour l’inconnu ! Oui, car je n’avais plus de job, et c’est après avoir changé diamétralement de métier, en devenant réalisateur de bande-annonce dans le groupe KAZE SA où je ne touchais plus un crayon, que mon premier amour pour l’illustration est revenu.
 
Dans le TGV, j’ai revu une amie, Caroline Fel, qui m’a parlé de Louis le galoup. Après une longue discussion et présentation du livre, nous sommes partis avec l’objectif de savoir à qui appartenaient les droits du livre. La meilleure façon était de contacter l’auteur, « notre » Jean-Luc Marcastel. C’était la tâche de Caroline. Quant à moi, je devais lire les livres et pondre des dessins qui intéresseraient éventuellement notre auteur. Autant vous dire que mes premiers galoups ne ressemblaient pas à ceux qui sont dans le livre car même à ce moment-là, j’étais... comment dire ? Rouillé ! Le terme est juste. J’avais passé 14 ans de ma vie à dessiner pour les autres, et mon style, mon genre, s’était perdu dans les méandres de ma jeunesse. Il a fallu m’y remettre.
 
L’histoire se répétait comme lorsque je souhaitais réussir à dessiner les filles vers l’âge de 15-16 ans. A la lecture de Louis le galoup, je voulais transposer le flot d’images incroyables qui me traversait l’esprit grâce au livre de Jean-Luc. Les personnages, les monstres, les lieux... Tout me sautait en pleine figure sans demander quoi que ce soit. Il a fallu que je fasse le tri dans mes idées, dans mes images mentales, et que je donne « un ticket à chacune d’elles ». Il y a eu des ratés que personne ne verra (pas même Jean-Luc !), mais dès que je sentais que je tenais l’image que je dessinais, je l’envoyais à Jean-Luc. Aussitôt, il me répondait me disant que je collais parfaitement à l’idée qu’il avait décrite.
 
Après au moins 150 dessins réussis, j’ai rencontré Hicham Ayoub Bedran, notre éditeur chez Matagot. J’avais déjà travaillé avec lui sur des illustrations pour ses jeux. À la vue des dessins et de mon exposé concernant Louis le galoup, il ne m’a rien promis mais était enthousiaste de lire le livre. Une semaine s’est écoulée et il m’a demandé les coordonnées de Jean-Luc pour connaître ses conditions pour éditer le livre. C’est ainsi qu’ Hicham, qui n’était alors qu’éditeur de jeux, est devenu éditeur de livre jeunesse. On s’est retrouvé à trois fous, mais avec une sacrée envie d’y croire qui nous a poussé à mettre en œuvre la production et la ressortie de Louis le galoup au niveau national.
 
ActuSF : Peux-tu revenir pour nous sur ta technique de travail, comment as-tu bossé sur Louis le Galoup et La Geste d’Alban, comment as-tu fait au niveau des illustrations de chapitre d’Alban, qui ressemblent à des vitraux tout droit sortis d’une église médiévale ?
J-M X : Pour Louis le galoup, comme il s’agissait à la base, pour moi, d’un projet de film (c’est toujours d’actualité…), je voyais toutes les scènes avec des cadrages de film ou des illustrations en panoramiques verticales. Donc les en-têtes de chapitres ne pouvaient être que des images board sorties tout droit du film qui se déroulait dans ma tête.
 
Pour Alban, c’est différent. Le livre a eu sur moi un autre effet. Comme il est antérieur à Louis le galoup, il me procure les mêmes sentiments profonds que ceux qui s’emparent de moi lorsque je pénètre dans une cathédrale. Je suis toujours fasciné par les vitraux et la majesté de l’édifice. Il y a de ça dans mon approche d’Alban. Je dessine les aventures d’une légende. Je conserve en moi cet attachement au passé, comme lorsque j’entends parler de Charlemagne ou de Roland. Je me suis documenté sur les vitraux de 1000 à 1100, quand la conception n’est pas encore trop élaborée (comme pour les rosaces) et va à l’essentiel de son propos. Les enluminures de cette époque m’ont beaucoup aidé aussi. Il y a sur Alban un travail de style. Je veux garder ce pouvoir messianique et attractif du point vue pictural qu’ont les œuvres du moyen-âge.
 
A mon humble avis, c’est un peu dommage que les en-têtes d’Alban ne soient pas plus grands, car c’est vraiment dans l’optique d’un vitrail que je les ai créés. Pour des questions de production et de mise en page, leur taille a été définie ainsi et c’est bien normal. Quelques centimètres de plus et on décale tellement le texte qu’on se retrouve avec une centaine de pages en plus. Or, Alban est avant tout un roman.
 
ActuSF : Combien de temps cela t’a-t-il pris pour faire, mettons, les illustrations d’un des tomes de Louis le Galoup et celles d’Alban ?
J-M X : C’est la préparation qui est la plus longue. Mais dès que j’ai mes sujets, mes petits croquis, les recherches que j’ai effectuées et que tout est posé devant moi, le reste va très vite. Par exemple, pour dessiner la Malbeste fouine d’Alban, il a fallu que je m’appuie sur des photos de l’animal et que je fasse une recherche sur différentes atrophies (c’est pas toujours un métier simple), puis je relis le passage du livre si besoin pour capter l’instant qui met le plus en valeur la créature. Là, je fais une pause dans le film mental qui se déroule sous mes yeux et je dessine.
 
Disons que pour créer les illustrations du tome 1 d’Alban, il m’a fallu 1 mois.
 
ActuSF : Peux-tu expliquer ton travail en tant qu’illustrateur dans le milieu : comment cela se passe-t-il au niveau du boulot ?
 J-M X : Je ne cours pas spécialement les productions pour illustrer tout ce qui pourrait me tomber sous la main. Du coup, c’est plus l’éditeur qui me propose un projet et s’il me plait, on travaille dessus après négociation. Quant au texte, je reçois le plus souvent une version définitive ou presque. Je n’ai plus qu’à lire et laisser mon imagination faire le reste.
 
Certains aspects techniques peuvent être exigés (format, bords perdus, bref des trucs qui ne viennent pas spécialement troubler ma créativité).
 
Et puis, je bosse chez moi. C’est le côté cool et dangereux de ce travail. On est libre de choisir ses horaires, mais attention ! Finalement, il est important de se fixer des horaires définis pour travailler, sinon on se retrouve vite débordé, soit par son travail, soit par les autres choses de la vie. Moi, je travaille le plus souvent entre 9H et 16h, puis parfois le soir vers 21h30 jusqu’à minuit. C’est important aussi de ne pas veiller trop tard dans la nuit car après, le lendemain, il n’y plus personne pour emmener les enfants à l’école et être au meilleur de sa forme.
 
ActuSF  : Sur combien de projets travailles-tu ?
J-M X : Les projets ne s’enquillent pas tous en même temps ou à la suite. Par exemple, j’ai bossé sur Alban l’année dernière avant les vacances d’été. Il s’est ensuite écoulé 6 mois avant que je travaille à nouveau sur les illustrations d’Alban. Entre-temps, j’ai dessiné pour le roman Lughnasadh de Patrick Guerbette qui sort fin février aux éditions Manannan.
 
 
Mais, j’ai aussi des illustrations redondantes pour les magazines Manga kids+ et Série TV magazine. En dehors de ça, j’ai aussi mes deux autres métiers qui sont de réaliser des bandes annonces, ce qui me prend du temps, celui d’être prof de dessin dans une école primaire d’Angers et les cours de dessin particuliers.
 
J’ai par exemple pour projet de lancer des formations dynamiques au dessin sur 5 jours. C’est un beau projet : en l’espace de 5 jours sur 35 h hebdomadaire, je permets à une personne qui ne sait pas dessiner d’y parvenir. C’est juste magique, d’où le fait que j’aime ce projet.
 
 
Et puis il y a mon projet chouchou, mes Space Kittens. Pour celui-ci, rien n’est encore sûr mais j’y travaille pour qu’il puisse séduire un éditeur de BD ou un producteur de dessin animé. J’écris conjointement avec une scénariste, Stéphanie Gaza (que je salue au passage pour son travail formidable). Je me charge des dessins pour ne pas changer. Je n’en parlerais pas plus pour le moment, désolé d’être aussi secret.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
ActuSF  : Peux-tu nous parler de tes sketch books ?
J-M X : Mes deux sketch books sont venus sur le tapis car des lecteurs et autres personnes aimant mes dessins, que je rencontrais pendant les dédicaces, me demandaient si j’avais un livre réunissant mes travaux. J’ai donc décidé d’imprimer deux livres d’une centaine de pages chacun. Le premier, L’œil du galoup regroupe tous les dessins de la saga Louis le galoup, dont certains qui ne sont pas dans les romans. Ce livre raconte mon travail sur les 5 tomes et comment je me suis plongé à bras le corps dans cet univers.
 
 
Le second, L’âme des héros, est plus personnel, car il livre aussi d’autres projets, très divers, d’avant et après Louis le galoup. Il parle aussi de mes traversées du désert artistique ou du projet de Goldorak 2 que j’ai réalisé en 1996 et porté au Japon pour qu’il y ait une suite à la série.
 
Je suis fier d’avoir fait imprimer ces livres à mon compte, car c’est un petit plus que j’apporte à tous ceux qui me suivent ou me découvrent. J’aime créer l’exclusivité et le rapprochement avec les lecteurs. La relation que j’ai avec ceux qui me suivent est importante à mes yeux.
 
ActuSF  : Et enfin, question subsidiaire que je pose à tous les deux… L’auteur de la trilogie Leviathan, Scott Westerfeld, a embauché Keith Thompson pour faire les illustrations de ses romans. Une fois la trilogie bouclée (chose faite en langue anglaise, l’année prochaine pour nous), ils sortiront un Artbook pour développer l’univers qu’ils ont construit. Alors certes, vous faites la même chose à la fin de chaque roman, mais avez-vous songé à faire une encyclopédie d’Occitania un de ces quatre ?
J-L M : Bien sûr, cette idée nous travaille depuis un moment et, pour un auteur, c’est toujours un immense bonheur que de voir son univers prendre forme sous le crayon magique d’un talentueux illustrateur (j’espère que tu m’as entendu Jean-Math)
Très sérieusement, bien sûr que je serais enchanté qu’un tel livre voit le jour, mon côté rôliste et créateur d’univers serait ravi de réaliser un tel ouvrage avec Jean-Math et le projet existe, mais deux ou trois choses s’opposent pour l’instant à la concrétisation de ce rêve.
 
En premier lieu, je préfèrerais attendre d’avoir plus de matière encore pour développer l’univers et créer ainsi un livre aboutis, pas simplement une collection d’illustrations et de textes disparates, un artbook pour les fans du Galoup, mais un vrai compendium de l’univers. C’est ce que je commence à faire avec Les Chroniques des Maljours à la fin de chaque volume d’Alban.
 
Je désirerais donc développer non seulement la période des Maljours, mais également celle de l’accession au trône de Guilhem Premier, la « Guerre des Galoups », puis plus tard, celle qui opposera la Francie du Nord et Occitània quand les deux France se rencontreront…
 
Il faut bien comprendre aussi que cette décision ne dépend pas intégralement de nous, il faut un éditeur à ce projet, nous ne pouvons pas travailler dans le vide, surtout sur un quelque chose de cette ampleur, qui risque d’être un projet de longue haleine, sans l’assurance qu’un éditeur le prendra.
 
Enfin, et très concrètement, il y a un autre paramètre à prendre en compte, cette fameuse quatrième dimension chère à Einstein : le temps.

Mes journées, pas plus que celles de Jean-mathias, ne sont extensibles, et je dois t’avouer qu’entre les trois projets sur lesquels je travaille actuellement, les salons et dédicaces aux quatre coins de la France tous les weekends, et une vie de famille pour laquelle j’essaie désespérément de réserver quelques heures volées, j’aurai du mal à caler autre chose. Mes nuits ne font déjà que six heures, moins ce serait vraiment de la gourmandise, à moins de décider que je ne dors plus, mais j’ai peur que ça ne soit pas viable sur le long terme ou que je me mette à écrire des choses… Surprenantes.
Pour toute ces raisons, le compendium d’Occitània n’est pas pour demain (et puis il vaut mieux que j’avance sur Alban que sur le compendium) mais peut-être pour après-demain.
Mais j’ai d’autres surprises dans mon sac et Jean-Mathias et moi-même sommes en train de travailler sur quelque chose de… détonnant et pas banal… Ca va déménager.

J-M X :
Jean-Luc a bien décrit la situation. On a en effet le projet d’une Encyclopédie, mais avant, l’univers d’Occitania est encore et pour beaucoup à développer au travers d’autres récits, et on a aussi des projets en commun. Désolé de faire les radins sur l’information, mais j’espère que vous comprendrez qu’on ne peut pas tout livrer d’un seul coup…
 

Bertrand Campeis

Merci à Marion Guyot pour l’aide apportée.