Interview de Jean-Marc Agrati
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de Jean-Marc Agrati
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Jean-Marc Agrati
Date de parution : mars 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : interview
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : février 2007

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« Mon projet c’est de faire coucher ensemble le cauchemar, l’angoisse, la jubilation, l’érotisme, la légèreté, parce que tout cela me paraît être simplement la réalité. »

 

Jean-Marc Agrati, il a pas l’air comme ça, un phrasé élégant et précis, une tronche sympathique (imaginez un croisement entre Rox et Rouky), bref tout du bon client. En théorie, oui. Même sans questions, Jean-Marc il peut parler tout seul pendant des heures, ça a ses avantages vous me direz. Le problème après, ça a été de faire le tri dans ce qu’il nous avait dit. Du coup, on s’est retrouvé avec une heure trente de bandes, à essayer de se souvenir comment on avait pu se mettre à parler de philosophie iranienne, de hip-hop, de la face cachée de la Lune , de théologie satanique, d’agronomie africaine et de nanas à poil. En fait, un recueil de Jean-Marc Agrati c’est un peu un mélange de tout ça à la fois. Et vous savez le pire c’est que tout cela est cohérent, et si vous le croyez pas, Jean-Marc il vous sort son bouquin, vous déclame son texte (et là vous n’avez pas intérêt à broncher) et vous dit « si, là, regarde, il y a une virgule, ça explique tout. »
Quelque part, Jean-Marc Agrati c’est un peu notre M. John Harrison à nous.
Vous me direz, l’avantage maintenant c’est qu’on risque pas de me dire que je fais des contre-sens dans ma chronique.
Morceaux choisis de cette interview-fleuve :

 

ActuSF : Après Le chien a des choses à dire et Un éléphant fou furieux, tu viens de sortir ton troisième recueil Ils m’ont mis une nouvelle bouche. Comment tu le présenterais en quelques mots ?
Jean-Marc : C’est un recueil de nouvelles qui pour moi fait suite au Chien, qui est un petit plus explicatif et où j’ai voulu avoir un cocktail à la fois de frénétique, de jubilation, d’apocalyptique, mais aussi d’angoisses ordinaires.
Dans la plupart des nouvelles, il y a un élément réaliste qui s’apparente à un cauchemar, mais que je peux traiter sur plusieurs modes. Ça part en vrille, mais pas forcément dans la jubilation. Ça peut être plus orienté étude de mœurs. Par exemple dans la nouvelle Prairie où je parle d’exclusion, le ton est amer. À côté de ça, je te mets une farce sur l’euthanasie dans Quatre saisons pour Mamie. Ce sont les ruptures de registres qui m’intéressent. Quand tu as été dans une farce grotesque où on est en train de bousiller sa mamie avec une télé et qu’après ça on te parle de l’exclusion de jeunes maghrébins à l’école, ça crée une sorte de collage brutal qui met en relief les deux textes. Mon projet c’est de faire coucher ensemble le cauchemar, l’angoisse, la jubilation, l’érotisme, la légèreté, parce que tout cela me paraît être simplement la réalité. Faire que du drôle, ou que du prophétique ou que de l’apocalyptique, dans le fond c’est un mensonge. Le réalisme, l’onirique, le fantastique, le gore ou l’érotisme, tout ça couche ensemble. Sans quoi, le recueil tombe dans le genre et le genre me fait chier.

ActuSF : Tu peux nous expliquer la nouvelle Prairie que tu viens d’évoquer ?
Jean-Marc : Tu as des adolescents qui commentent un spectacle que le lecteur n’a pas vu et le spectacle se découvre petit et à petit au travers de leurs commentaires. Ils sont avec deux professeurs, Justine et Antoine, et Justine, la prof de français, essaye de leur faire dire des choses sur le spectacle, qui est un spectacle sur les Indiens. Alors, les gars partent dans la réalité fantasmatique : Nuage Rouge, Crazy Horse, et cætera. Mais un des ados, Majid, se démarque. Il est amoureux de la prof et il commente mieux le spectacle qu’elle – ce qui est drôle c’est que personne n’a vu le spectacle, il faut l’imaginer, c’est un commentaire sans l’objet. Finalement, la prof a un petit malaise parce que les gars la saoulent trop, elle s’extrait, mais Majid la suit et l’espionne ; il devient un Indien. Et il dit : vous ne comprenez rien les gars, on est tous des Tarzans. C’est un sentiment tout bête de finitude sociale.
Si tu superposes ça avec un légionnaire dans la Côte d’Ivoire actuelle qui est en guerre [Parabellum], ça me paraît avoir un sens. Et après ça, tu as une nouvelle avec un pote ivoirien qui travaille dans la sécurité à Paris [Un morceau d’époque] – qui est soit dit en passant un morceau de vie. J’ai des potes ivoiriens, et tout ce ressentiment historique, il suffit de passer une nuit à boire avec eux et c’est nécessaire que ça émerge.

ActuSF : Le thème du ressentiment historique, c’est quelque chose de nouveau par rapport au Chien ?
Jean-Marc : Non. La dernière nouvelle du Chien, c’est une sorte de révolution, d’émeute, avec tous les gars de l’inconnu. Tous ceux qui sont dans une contre-culture qui ne perce pas dans une culture plus établie. Le fait de séparer les cultures, c’est un cauchemar, une angoisse. Je suis très sensible quand j’écoute du rap ou du hip-hop, au côté révolté, exclusif. Ce n’est pas juste un genre musical.

ActuSF : La guerre est justement très présente dans tout le recueil, je pense notamment à Parabellum
Jean-Marc : Parabellum, comme je l’ai dit, c’est la Côte d’Ivoire en guerre. J’ai vécu deux ans en Côte d’Ivoire, j’aime beaucoup ce pays, j’y suis retourné plein de fois. Le héros c’est un légionnaire qui zone dans la banlieue d’Abidjan. Là-bas, le sexe est facile. Mais j’ai traité ça avec une forme de tendresse, même si on y trouve une grosse masturbation de légionnaire. Au final, c’est une histoire d’amour, mais elle fait partie d’un panorama social. Les Ivoiriens à Paris, ils ont aussi derrière eux le cauchemar de la guerre dans leur pays.

« C’est de la nouvelle. Chaque phrase est pensée, calculée. J’adore les mathématiques, tout est expliqué. »

ActuSF : Tu dis que Parabellum est une histoire d’amour ?
Jean-Marc : Ben oui, regarde, tu ne veux pas me croire :
« Je m’extirpais péniblement de toute cette merde, quand de l’eau argentée a coulé sur ma tête. C’était Philomène qui vidait un seau sur moi. J’aurais voulu qu’elle coule toujours, cette eau sur moi, et ce sourire et ce rire qu’elle avait. Ça s’infiltrait, ça m’inondait, ça me remplissait mieux que le liquide invincible qui perce ta coque de partout. »
C’est l’amour.

ActuSF : … Tu penses que c’est perceptible ?
Jean-Marc : J’ai été précis. C’est de la nouvelle. Chaque phrase est pensée, calculée. J’adore les mathématiques, tout est expliqué.

ActuSF : Tu mélanges un ton assez léger et qui s’appuie sur des choses très précises dans la langue, dans la structure de tes nouvelles. Tu as peut-être un risque de perte d’informations à cause de cette rupture ?
Jean-Marc : Oui, mais sinon je ne ferais pas de la nouvelle. C’est de la langue. Si on essaye de se bercer juste dans l’atmosphère, on perd quelque chose.
J’aime le court, les gros romans m’énervent. J’aime les romans qui sont un peu secs. Dès qu’on est dans la glose, le descriptif ou du psychologique qui n’en finit plus, ça m’énerve. Là, si tu regardes bien, il y a très peu de descriptions et beaucoup d’actions. C’est une façon de traiter la littérature : quasiment que de l’action, mais de l’action qui fait sens.

« Une des ambitions de ce recueil, c’est de parler du ressentiment historique. »

ActuSF : Pour revenir à ces angoisses sociales que tu évoquais, est-ce que la nouvelle Le retour de Joséphine de Beauharnais s’inscrit là-dedans ? Tu peux nous expliquer cette nouvelle… ?
Jean-Marc : Joséphine de Beauharnais, c’est un rêve, et je l’ai transcrit tel quel en à peine deux heures. Donc elle est très pure dans l’onirisme, elle n’est pas travaillée, elle est vraiment directe.
À Fort-de-France, il y a une statue de Joséphine de Beauharnais qui est décapitée et taguée. Elle existe vraiment, c’est un symbole, et actuellement il y a encore des gars qui vont retaguer la statue. Joséphine de Beauharnais a rétabli l’esclavage qui avait été aboli par la Révolution Française , elle a fait régresser les droits de l’homme, et il a fallu en gros un demi-siècle pour que l’esclavage soit à nouveau aboli (on m’a expliqué ça là-bas, j’espère que c’est vrai). Du coup, cette statue est encore scarifiée pour ça.
Ce fait divers m’avait travaillé, j’en ai rêvé et j’ai imaginé incarner le ressentiment historique, être instrumenté avec la statue, incarner complètement le cauchemar pour traverser l’océan afin de revenir en France.

ActuSF : Tu as beaucoup de nouvelles qui font ainsi référence au 19e siècle.
Jean-Marc : Oui, plusieurs nouvelles font référence au 19e, de façon accidentelle ou dans l’argument. Une des ambitions de ce recueil, c’est de parler du ressentiment historique qui subsiste de cette époque.
Pour moi, tu as deux axes clés dans le ressentiment historique : l’empire colonial d’une part, et d’autre part le gros richard bourgeois, les cigares, les salons de thé, les mamies, et autour de ça, de la crasse et un empire de sous-hommes. Si on regarde bien, si on écoute bien, ces archétypes ont la vie dure, ils percent, ils continuent. On peut ne pas les voir, mais moi je les vois. Il y a des attitudes, des dîners, des ambiances qui sont d’un dix-neuvième tout craché. Ça dépend qui on fréquente, dans quelle société on vit, et cætera.

ActuSF : Est-ce que la dernière nouvelle du recueil Antiquité Remix se situe dans cette démarche ? Tu peux nous expliquer cette nouvelle… ?
Jean-Marc : Antiquité Remix, c’est un remix. Alors, on se pose la question : de quoi ? De l’Antiquité... Après il faut chercher. Tout se passe autour de J-fox, un pote qui existe, et dont je décris le parcours : il a été en Afrique, il a fait de l’agronomie, puis de l’urgence au Kosovo (c’est vrai). Et ce gars-là est extraordinairement musclé. « J-fox était une immense montagne de muscles et il pouvait dire des phrases qui t’assomment d’un coup ».
C’est Thésée, le héros civilisateur :
« C’était une tronche, J-fox, et tout un cheminement l’avait amené jusque-là. Il avait fait de l’agronomie, de la recherche, puis de l’humanitaire et de l’urgence. Des gros projets de logistique dans des pays détruits. Au Rwanda après les événements, et au Kosovo également. Les financements, le gâchis, les menaces de mort et la corruption, il avait tout vu. Il avait fait ça avec beaucoup de coups de gueule et beaucoup de démissions. Puis il avait rangé sa massue et abandonné ce beau monde. »
Et c’est un héros qui dit stop j’arrête, et moi, là-dedans, je vais devenir...

Un fan anonyme : Le Minotaure !
Jean-Marc : Exactement. Mais je m’en fous qu’on ne trouve pas le Minotaure... explicitement, je veux dire. Parce que sinon je l’aurai précisé. Ce qui reste, c’est la fabrication du monstre. On démarre par un héros civilisateur qui baisse les bras, range sa massue, et on aboutit à une fabrication du monstre.

« La fabrication du monstre, elle est forcément latente dès qu’il y a cauchemar social. »

ActuSF : La fabrication du monstre c’est aussi un élément récurrent de ton recueil. Tu peux développer ce qu’elle symbolise ?
Jean-Marc : Quand tu as peur, que tu as des angoisses, tu as deux solutions : tu luttes ou tu fuis. Si tu luttes, il faut en avoir les moyens. Et il n’y a qu’un monstre qui peut vraiment combattre. Même St Michel terrassant le dragon, pour moi, est un monstre. Ce sont deux monstres. Ils n’ont pas les mêmes écailles, mais ce sont deux tueurs. La fabrication du monstre est forcément latente dès qu’il y a cauchemar social. Deux autres nouvelles traitent de ce thème : Tous les décors du monde et Le retour de Joséphine de Beauharnais.

ActuSF : Tous les décors du monde est une des deux nouvelles, avec Les limites du courage à l’âge de douze ans, qui se démarquent du recueil, ne serait-ce que par leurs longueurs. Cette nouvelle est un récit d’aventures assez rocambolesque, avec un côté SF assez daté et qui part en vrille.
Jean-Marc : Je connais le genre SF très mal. Après, comme tout le monde, je connais son imagerie. Cette nouvelle c’est un fantasme que j’avais depuis longtemps. Comme tu dis, c’est daté, c’est du fantastique conventionnel : en gros, c’est le complot scientifique pour créer le surhomme, le super guerrier, sauf que le Docteur Bravo (une sorte de savant nazi français) est très ambitieux, ce qu’il recherche c’est la fin du monde. L’originalité, c’est que le narrateur, enfermé dans le monstre, oppose à ça des bribes de souvenirs et ses propres rêves qui tournent autour de Gauguin qui le hante. La véritable intrigue est là.

ActuSF : La première phrase de cette nouvelle « Ils m’ont mis une nouvelle bouche » est le titre du recueil, tu considères que c’est une nouvelle charnière ?
Jean-Marc : Non. Cette phrase m’a plu. Et elle évoque bien cette fabrication du monstre.

ActuSF : La seconde nouvelle qui me paraît importante est donc Les limites du courage à l’âge de douze ans. Elle est un peu à l’écart par rapport aux autres. Il n’y a pas d’action, pas de fabrication du monstre.
Jean-Marc : Cette nouvelle c’est l’enfance, c’est un morceau d’autobiographie (j’ai vécu 6 ans à Tahiti). C’est l’univers d’un gamin qui est pas mal moi-même, du moins ce que je peux en imaginer maintenant, après trente ans. Il a douze ans et il vit dans un village de fonctionnaires. Il a en germe, déjà, les angoisses, les nostalgies de l’époque – dont la guerre bien sûr. Et j’insiste là-dessus : la guerre n’est pas seulement un cauchemar, elle est aussi une nostalgie et un romantisme. Moi je jouais à la guerre quand j’étais petit. Avec tous les films qu’il y avait, j’ai rêvé de vaincre l’Allemagne en 1940… J’ai même conquis la planète.
Autre angoisse, ou cauchemar, ou mission civilisatrice : à l’école, on nous disait : les Africains ils n’arrivent pas à faire des cultures. Ils flambent un reste de culture et pendant quelque temps t’as de l’engrais, mais à long terme, ça bousille le sol. Des conneries, comme tu vois. Mais moi à l’époque, à douze ans, j’étais déjà ingénieur agronome et j’avais un plan agraire pour l’Afrique.
Ce long souvenir décrit donc les activités et les rêves d’un gamin, d’une façon que j’ai voulue tendre et drolatique, mais pas innocente. Tu vois quasiment le monde en entier. La nouvelle est peu longue, elle fait peut-être un peu balourd, mais en même temps, la lune aussi elle est balourde. C’est pour ça qu’elle ne montre qu’une face. Donc ce n’est pas grave.

Un fan anonyme : … et de la Lune , on voit mieux la Terre.
Jean-Marc : Exactement.

ActuSF : Cette nouvelle se démarque aussi des autres, de par sa forme : un long souvenir.
Jean-Marc : La rupture de registre est aussi formelle. Il y a des choses narrées à la première personne, d’autres à la troisième, il y aussi des aphorismes (comme cette petite nouvelle Grains de folie coupée en 5 ), et il y a cette nouvelle qui est un souvenir d’enfance. L’enfance y est le moteur d’écriture. C’est un genre comme un autre.

« L’homme n’est qu’un substrat pour que les technologies se propagent. »

ActuSF : Trois nouvelles du recueil empruntent des personnages à Star Trek. Pourquoi ?
Jean-Marc : D’abord, car là aussi c’est un morceau d’enfance. Et, ensuite, parce que Star Trek, pour moi, a fait mouche. Star Trek c’est « l’univers est vaste », et c’est également la vision d’un empire. On voyage, on rend la justice au fil de l’eau et on est ultrapuissant. Que du bonheur. J’ai rénové ça avec le cauchemar et la fin de la modernité.
Autre chose : Spock m’intéresse vraiment. Il devient une figure diabolique, plus précisément luciférienne. Il apporte la lumière. Sur le balcon, devant un monde détruit, alors qu’il y a la fête et que le capitaine Kirk drague, Spock m’explique que les planètes sont mortelles, que le soleil va exploser, que tout se détruit, point à la ligne. Ça me permet de faire des sauts entre l’empire, l’apocalypse et une surprise-partie ordinaire.

ActuSF : Cette finitude rappelle celle de Zéro humain dans le Chien a des choses à dire  ?
Jean-Marc  : Zéro humain c’est la guerre, une maison vide avec un cadavre crispé sur sa bite avec des mouches (on retrouve le Docteur Bravo), et des mutations génétiques. Dans celle-là, l’apocalypse c’est la modernité, qui en fin de compte est prédatrice, et qui évolue par elle-même. C’est une idée simple, ce n’est pas révolutionnaire, mais ça veut dire qu’en fin de compte, c’est la modernité qui se propage au détriment des hommes. L’homme n’est qu’un substrat pour que les technologies se propagent et que le monde moderne se propage.
Cette nouvelle est assez proche de Tous les décors du monde.

ActuSF  : Si Spock représente Lucifer, que représente Kirk ?
Jean-Marc : Il représente, avec sa belle mèche, le gars adapté et fier de lui, sûr de son droit, qui pourrait travailler dans les couloirs du tertiaire n’importe où, à Paribas, oui, Kirk peut travailler à Paribas, il y serait très bien, alors que Spock on imagine mal qu’il travaille à Paribas. En fait, je ne supporte pas Kirk. Cette haine, les tortures et les moqueries qu’il subit reviennent comme un comique de répétition.

« Les nanas c’est le gros instrument de civilisation, c’est ce qui fait pendant à la fabrication du monstre. »

ActuSF : Tu peux nous expliquer Spock au pays des merveilles ? notamment la transition finale de la forêt / paradis au château rempli de filles ?
Jean-Marc : Dans Spock au pays des merveilles, on voit bien que c’est une figure diabolique, un gars qui me fait découvrir un faux paradis. C’est onirique et traité comme Alice au pays des merveilles. Et donc, j’ai tué le monstre, j’ai torturé Kirk, on est au pied de l’arbre et on mange des lapins. On croit que c’est terminé, mais non, parce qu’il y a des filles dans un château. Alors, tu l’explores et tu découvres une terrible vérité. Dans le château des nanas, il faut bosser. Après avoir mené ta vie héroïque, primitive et sacrée, tu retombes dans la vie prosaïque. Il y a un petit côté guerre des sexes…
En gros, les nanas c’est le gros instrument de civilisation, c’est ce qui fait pendant à la fabrication du monstre ; elles sont plus intelligentes, elles nous civilisent. Les femmes sont moins monstrueuses que les mecs. Les mecs ils sont brutaux, couillons, ils jouent au coq, mais leur énergie brute m’intéresse.

ActuSF  : La troisième nouvelle avec Spock et Kirk est Une lasagne géante. Tu peux nous expliquer cette nouvelle… ?
Jean-Marc : Dans Une lasagne géante, je suis le roi de la planète des kroutchs, je suis en perpétuelle guerre civile et je bousille du kroutch de façon rabelaisienne. C’est une sorte de guerre d’Algérie avec le cauchemar de la race sous-jacent (qu’est-ce qu’un kroutch ?), mais tout ça est passé dans un verre si dépoli qu’on ne reconnaît plus rien. Kirk n’est pas d’accord, donc je le torture et pour lui mettre les points sur les i, je réinvente avec Spock la gégène – un indice qui permet d’évoquer la guerre d’Algérie. Puis, Spock et moi, on parle de la torture et de Dieu, mais on ne se rappelle pas des mots…
« Spock s’assied à côté de moi. Il veut m’expliquer quelque chose. "Il y a un mot pour les chairs qu’on…" Il fronce les sourcils. Ça ne sort pas. Ses vieux doigts de squelette raide agrippent quelque chose dans le vide, mais le mot est insaisissable. L’effort de recherche l’épuise. »

« N’importe quelle tristesse, même si elle est injuste, est à prendre en compte »

ActuSF : Le recueil est finalement très cohérent puisqu’on se raccroche à ton envie de parler du ressentiment historique.
Jean-Marc : Oui, c’est un recueil cohérent... Mais ce n’est pas une démonstration, c’est au lecteur à imaginer. Moi j’écris, rien d’autre. C’est de l’expression, il n’y a pas de dogme, rien que de la sensibilité. Le souvenir de la guerre d’Algérie, c’est un truc qui ressort encore actuellement. On ne peut pas ignorer qu’il y ait encore du ressenti sur ces questions. Et donc, nécessairement ça m’habite et ça vient se loger quelque part.

ActuSF : Est-ce que tu te considères comme engagé ?
Jean-Marc : Non. Je ne le suis pas. Et engagé dans quoi ? Encore une fois, je suis sensible et c’est tout. Quand quelqu’un n’est pas content, il faut que je m’interroge. Il n’est pas content de quoi ? Imaginons qu’il me dise qu’il n’est pas content parce qu’on massacre les baleines. S’il est à ce point touché par ça – et j’avoue que j’en ai rien à foutre des baleines, mais alors vraiment rien – il peut me sensibiliser au point que je puise me mobiliser pour lui. Ce sont deux choses différentes mais il y a une tristesse derrière ça. Et c’est à prendre en compte. N’importe quelle tristesse, même si elle est injuste, est à prendre en compte.

« La nouvelle c’était arriver enfin à la prose, mais avec un vrai moteur de vision poétique. »

ActuSF : Pour finir, est-ce que tu peux nous parler de l’écriture de ces nouvelles ? Comment tu travailles ?
Jean-Marc : Ça démarre par une vision. Il y a au départ deux ou trois images qui sont vraiment fortes. Après, il y a la composition mentale, plus ou moins longue, sur une nouvelle à la fois. Je me fais un film intérieur, un rêve éveillé. Je trouve des formules, des embryons de dialogue, je cherche à l’imaginer quasiment entièrement. Après je fais le premier jet. Et après, ça dépend : certains jets ont vraiment une pâte, un ton, et je laisse, ou au contraire, je fais un travail de réécriture très douloureux pour trouver le ton.

ActuSF  : Après ta composition mentale, tu sais exactement où tu veux en venir ? Il n’y a pas de surprise lors de l’écriture ?
Jean-Marc : La plupart du temps, je n’ai pas de surprise dans le scénario. Après, dans la formulation, j’ai des hésitations qui permettent d’avoir toujours quelque chose d’ouvert. Une hésitation bien tournée est supérieure à une démonstration. De toute façon, le scénario n’est pas vraiment le coeur. C’est la vision, puis le ton qui font la nouvelle.

ActuSF : Aucune vision ne t’a suffisamment inspiré pour en tirer un roman ?
Jean-Marc  : Si. D’ailleurs, la veine Arachid et Arachid [trois nouvelles du Chien] c’est une ébauche de roman.
Arachid et Arachid c’est un peu « la forteresse blanche » de Ballard, la forteresse hyper moderne avec un central domotique. Mais en réalité c’est un cauchemar social, où en gros tu as une frange de la société hyper riche qui se protège, et là d’une telle façon qu’elle crée deux enfants complètement identiques. J’ai trouvé que comme endroit pour fabriquer le monstre c’était bien et concluant.
Mais l’ébauche du roman ne m’a pas semblé convaincante. C’est la forme de la nouvelle qui m’a semblé la plus judicieuse pour injecter les éléments clés de ce que ça pouvait apporter.

ActuSF : Ta tentative de roman date donc d’avant Le chien  ?
Jean-Marc  : Oui. L’ébauche de ce roman a été interrompue par les nouvelles. Ça m’a permis de jubiler et de ne jamais m’ennuyer. Dans un roman, quand tu ressasses ton univers, t’es obligé de remplir, de colorier. C’est laborieux. Alors que là, si ton univers n’est plus porteur, tu l’arrêtes, tu passes à autre chose. La nouvelle permet ces ruptures, avec en plus, des récurrences (tes obsessions) qui sont garantes de la cohésion.
Avant le roman, j’ai fait de la poésie. La nouvelle, c’était arriver enfin à la prose, mais avec un vrai moteur de vision poétique. Un poème, ça démarre aussi par une vision qui se formule instantanément. Mais le problème, avec la poésie c’est que ça n’intéresse personne et que ça confine au sérieux.

ActuSF  : Tes prochains projets ?
Jean-Marc : Je continue d’écrire. Je pense qu’il faut un minimum durer, j’accompagne mes enfants (mes bouquins). À part ça, je n’ai pas trop de projets.

ActuSF : Tu souhaites continuer dans la même voie que Le chien et Ils m’ont mis une nouvelle bouche ?
Jean-Marc  : Je me pose des questions. Je sens des évolutions dans certaines nouvelles. Une forme aphoristique ou une forme déjantée à la Burroughs peuvent m’intéresser. Je vais voir.

 
 

Arkady Knight