Interview de Jean-Marc Ligny (2000)
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de Jean-Marc Ligny
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Jean-Marc Ligny
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : mai 2000

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A 37 ans, Jean-Marc Ligny fait partie des auteurs phares de la science-fiction française.

Actusf : La musique est très présente dans votre œuvre, vous en écoutez beaucoup en travaillant ? Jean-Marc Ligny : Pas mal effectivement. Disons que je compose la bande son du film qui se déroule dans ma tête lorsque j’écris. Je choisis mes disques en fonction du sujet, de l’histoire, de l’ambiance que je souhaite créer autour de moi. Ça me permet de me concentrer et de ne pas me laisser distraire par les voitures qui passent, les tracteurs ou le téléphone…

Actusf : Vous écoutez quoi comme genre de musique ?
Jean-Marc Ligny : Ça dépend surtout de ce que j’écris. Si c’est une histoire cyberpunk, ce sera plutôt de la techno, de l’électro... Si c’est une nouvelle dramatique, je taperais plus dans le gothique etc. Par exemple, pour la Mort peut danser j’ai surtout écouté Dead Can Deace puisque c’était un hommage à ce groupe. Pour Jihad qui se passe en partie en Algérie, je me branchais plutôt Raï. Tout dépend vraiment du bouquin. D’ailleurs, en général, je mets les références musicales au début de mes livres pour les lecteurs qui veulent se plonger complètement dans l’ambiance. Et puis c’est aussi une forme de dédicace parce que ces groupes m’ont accompagné pendant parfois plusieurs mois. A leur manière ils ont aussi participé à cette création.

Actusf : Aujourd’hui vous vivez en Bretagne, mais vous êtes né dans la région parisienne. Pourquoi avoir migré ?
Jean-Marc Ligny : D’abord parce que je suis tombé amoureux de la Bretagne en y allant en vacances, plus précisément là où je vis dans les côtes d’Armor. Ensuite parce que je cherchais une occasion de fuir Paris. Dans mon cas la capitale n’est pas très propice à la création littéraire. J’ai besoin de calme et de tranquillité. Et puis j’ai besoin d’avoir un paysage autour de moi qui m’inspire autre chose que le périphérique.

Actusf : Une première nouvelle en 1978, puis très vite un premier roman. La SF découvre alors un nouvel auteur. Que se passait-il avant pour Jean-Marc Ligny ?
Jean-Marc Ligny : J’étais un gamin (rire). Je n’avais alors pas une idée très précise de mon avenir. J’avais bien essayé de faire du rock, mon autre passion, mais je n’étais pas très doué pour ça... Il ne suffit pas d’un gros ampli et d’une guitare pour devenir musicien. Je me suis alors mis à la SF. C’était en 1976. J’avais 20 ans. A ce moment-là, j’avais un peu de temps devant moi, rien à faire et l’envie de raconter une histoire. Non seulement je m’en sentais capable, mais surtout lire de la science fiction depuis une douzaine d’années m’avait donné envie d’en écrire. Voilà comment est né mon premier livre. Il n’est jamais paru parce qu’il faut avouer qu’il était assez nul (rire). Mais je me suis pas découragé. Aujourd’hui je pense que j’ai bien fait…

Actusf : Votre premier roman arrive assez vite après vos débuts…
Jean-Marc Ligny : A vrai dire je me sens plus romancier que novelliste. J’ai écrit à peu près autant de nouvelles que de romans, c’est-à-dire une trentaine. Il m’arrive de faire des nouvelles parce qu’on m’en demande mais j’en écris rarement de moi-même, sauf cas exceptionnel. Je m’exprime mieux dans un format long. D’ailleurs on vient d’en parler, ma première tentative littéraire, c’était un roman, écrit en deux mois chez mes parents pendant les vacances alors que j’étais tout seul.

Actusf : En 1985 , vous devenez pro. Qu’est-ce qui vous a décidé à franchir le pas ?
Jean-Marc Ligny : Premièrement, le fait de quitter la capitale. A Paris, j’étais obligé d’avoir un autre boulot pour vivre. Deuxièmement, je pense que dès le début, être professionnel a été mon but. Avec la publication de mon premier roman, je me suis rendu compte que j’étais capable de séduire les éditeurs. Pour moi, il ne faisait alors plus aucun doute que je vivrais un jour de ma plume, même si ça devait me prendre quinze ou vingt ans ! Finalement, la patience a payé. (rire)

Actusf : Aujourd’hui, c’est l’accomplissement d’un rêve de pouvoir écrire tous les jours et de vivre de sa plume ?
Jean-Marc Ligny : C’est à la fois l’accomplissement d’un rêve et en même temps le début d’un surpassement continuel. A chaque nouveau livre je suis obligé de me surpasser. Même pour un petit roman comme un Poulpe ou un Macno, qui ne me demandera pas des mois ou des années de préparation, j’essaie de faire aussi bien que pour un bouquin de 400 pages. D’abord parce que je suis un peu perfectionniste. Ensuite parce que je ne veux pas décevoir les lecteurs. J’écris aussi pour la jeunesse. C’est un public impitoyable qui veut d’abord et avant tout de bonnes histoires. L’auteur est au second plan. Cette exigence, je l’applique aussi au public adulte. Même s’ils sont un peu plus indulgents, ils attendent aussi de bons bouquins qui les tiennent en haleine des heures, qui leur font louper leur station de métro, qui leur fassent passer des nuits blanches…

Actusf : Pourquoi vous être mis à faire des romans pour enfants ?
Jean-Marc Ligny : Ça s’est passé d’une façon assez curieuse. Je venais de publier Yurlunggur chez Denoël, un roman fantastique assez dur dans les milieux de la drogue. Et curieusement, j’ai été contacté par Bayard. La personne avait adoré Yurlunggur et m’a demandé d’emblée si ça m’intéresserait d’écrire pour la jeunesse. J’ai trouvé la proposition séduisante. A partir de là, on a beaucoup travaillé ensemble. Et comme j’étais plutôt content du résultat, j’ai continué dans cette voie après. C’est un exercice qui me plait énormément. On en a déjà parlé mais les enfants sont impitoyables et c’est une obligation d’excellence. Et puis j’aime bien dévoyer ces chères têtes blondes pour les amener vers une littérature plus ouverte et libre que les classiques qu’on tente péniblement de leur faire ingurgiter à l’école.

Actusf : Quels sont vos rapports avec les enfants ?
Jean-Marc Ligny : Ca se passe très bien en général. Lorsque j’écris, je suis un peu schizophrène. Je me remets dans l’esprit de mes 12-14 ans, même si je ne bétifie pas. J’écris comme un adulte mais je pense comme un gamin. C’est pareil lorsque je suis devant eux. Le contact se fait tout de suite. Même quand mes bouquins sont un peu imposés par le prof, en général, ils aiment bien parce que ça cartonne dès le départ et qu’ils se mettent facilement à la place des héros.

Actusf : Il y a une différence de réaction entre les adultes et les enfants ?
Jean-Marc Ligny : Tout à fait. Les jeunes sont beaucoup plus francs. Quand ils adorent c’est sans retenue, comme quand ils détestent d’ailleurs. Du coup, on a des discussions beaucoup plus franches et qui peuvent aller assez loin. Avec les adultes, il y a une barrière. Ils voient l’auteur avant le mec. Pour les enfants, je ne suis que le type qui a écrit l’histoire qu’ils ont aimée. On se trouve facilement sur la même longueur d’onde. Attention, je ne dénigre pas mon public adulte. Hier par exemple, pendant une séance de dédicaces, j’ai une jeune fille qui a découvert que j’étais l’auteur de La mort peut danser. Elle a fondu en larmes parce qu’elle avait flashé sur cette histoire et qu’elle l’a vécue presque en transe. C’est une réaction qui m’a ému. Je me suis dit que je n’avais pas écrit pour rien. Je le sais en théorie par les critiques. Mais là, c’était fort. C’est aussi pour donner ce genre de sensation aux gens que j’écris.

Actusf : Vous y pensez lorsque vous écrivez ?
Jean-Marc Ligny : Non. J’oublie un peu tout le reste à part mes personnages et mon histoire. Les meilleurs moments, ce sont alors ces instants de grâce où j’oublie que j’écris. J’ai simplement l’impression de suivre une histoire que des amis me racontent dans ma tête. Et pour ces moments-là, je suis prêt à supporter les jours de galère, de recherches stériles, de pages blanches et de doutes.

Actusf : Grand prix de l’imaginaire et prix Ozone en 1996 pour Slum city et Inner city. Recevoir un prix c’est une récompense ou une étape ?
Jean-Marc Ligny : Ca fait plaisir c’est sûr, parce que c’est la reconnaissance des pairs. Ceci dit, je ne cours pas après les prix. C’est une bonne surprise mais c’est tout. Ce qui compte, c’est la reconnaissance du public et les moments privilégiés où je peux le rencontrer.

Actusf : Peut-on dire que vos deux thèmes de prédilection sont le cyberpunk et le space opéra ?
Jean-Marc Ligny : Je ne pense pas avoir de thèmes de prédilection. J’aime bien explorer tous les genres de la SF et des littératures de l’imaginaire en général. J’ai écrit de la fantasy, du polar, de la politique fiction, de la spéculative fiction… Mon prochain bouquin sera un space op’. Le suivant sera un post-cyberpunk. J’ai envie de tout explorer et de parfois tout mélanger. Il n’est pas exclu qu’un jour je fasse un roman historico-fantastique, ou un polar de fantasy, ou un roman ethnique cyber… Ce sont des domaines de la littérature qui se côtoient et s’interpénètrent. C’est aussi ce qui donne sa richesse aux littératures de l’imaginaire. Un imaginaire qui ne se développe pas, qui ne se nourrit pas de la culture de chacun, c’est un imaginaire qui se sclérose. Quelqu’un qui ne rêve pas, c’est quelqu’un qui meurt.

Actusf : Quelles relations avez-vous avec vos personnages ?
Jean-Marc Ligny : De l’amitié et parfois même de l’amour, particulièrement pour mes héros. En général, je ne les définis pas à l’avance. Je dirais même que je les invoque plus que je ne les invente. Je ne sais absolument pas à qui je vais avoir à faire au début d’un livre Et souvent j’ai la surprise de les voir faire des choses qui n’étaient pas prévues, comme lorsqu’un personnage secondaire prend une importance qui change l’histoire… J’aime ces moments-là parce qu’ils sont vivants. Je ne suis pas une espèce de démiurge manipulateur. Je préfère être manipuler par mes personnages que l’inverse.

Actusf : Il y a une différence entre vos héros pour jeunes et pour adultes ?
Jean-Marc Ligny : Il n’y a pas de différence. Je suis juste dans un état d’esprit différent. Les gamins sont capables de comprendre énormément de choses à condition qu’on leur explique avec clarté et dynamisme. La manière dont je crée mes personnages est la même. Je fais juste attention à avoir un style plus simple, avec moins de flashback par exemple…

Actusf : Inner City
nous décrit un Paris assez tragique avec des gens qui ne vivent que par leur console. Est-ce que la SF a ce rôle de mise en garde pour vous ?
Jean-Marc Ligny : Pour Inner City par exemple, je n’avais pas encore Internet. Je m’y suis intéressé avec l’esprit tordu d’un auteur de SF se demandant : quel est ce truc qui envahit le monde ? Quels en sont les dangers ? Comment l’humanité va évoluer ? C’était surtout les retombées sociales qui m’intéressaient plus que les côtés technologiques. En me documentant, j’ai découvert un danger : l’attrait démesuré pour une nouvelle technologie en tant que nouvelle consommation. C’est ce que j’ai voulu montrer dans Inner City ou les Inners, traduisez les internautes, sont plus attirés par une réalité virtuelle colorée et chaleureuse que par une réalité rébarbative et dure. Ceci dit, ce n’est pas l’avenir que j’imagine pour la société. Au contraire, j’espère que ça ne sera jamais comme ça. C’est comme lorsque dans Jihad le front national est au pouvoir. La menace a plané pendant un temps et j’ai voulu pousser les conséquences jusqu’au bout. Bien sûr, ce n’est pas une prophétie. Heureusement. Le rôle des auteurs de SF est de souligner les dérives d’aujourd’hui.

Actusf : On parlait d’exigence dans l’écriture tout à l’heure, y a-t-il un roman dont vous êtes particulièrement fier ?
Jean-Marc Ligny : En général, celui dont j’attends le plus, c’est le prochain. Et en général, j’aime bien le dernier sorti parce qu’il est encore frais dans ma mémoire. Dans l’absolu, je préfère Jihad et La Mort peut danser. Jihad pour le côté Thriller et analyse politique pointue. La Mort peut danser pour l’étude de l’Irlande et de la culture celtique en général et pour la source d’inspiration quasi-divine qu’est Dead Can Deace. Toute l’écriture de La mort peut danser a été un moment de grâce parce que l’inspiration a supplanté la plupart du temps le doute et les galères. De même que Jihad est un roman que j’ai porté en moi pendant plusieurs années avant de l’attaquer. J’ai mis du temps à réunir la documentation, puis à bien m’en imprégner avant de l’écrire dans une situation un peu de crise morale pour moi et pour la société. Ce sont peut-être les deux romans dans lesquels j’ai mis le plus de moi-même.

Actusf : On vous connaissait romancier, vous êtes anthologiste avec Cosmic Erotica, un recueil de nouvelles sur l’amour écrites exclusivement par des femmes. Comment est-ce arrivé ?
Jean-Marc Ligny : L’idée m’est tombée dessus un mois de janvier 1998 pendant un festival du film d’amour à Pimpol. A ce moment-là, j’étais en plein doute sur les messages en général très pessimistes que font passer les auteurs de SF. Je me suis donc dit qu’il était temps de dire autre chose en abordant un nouveau siècle et un nouveau millénaire, de proposer un autre regard. Et pourquoi ne pas parler d’amour en l’an 2000 ? En approfondissant ma réflexion, je me suis rendu compte qu’en matière d’amour et d’érotisme, la littérature était essentiellement masculine. Il y a eu très peu de femmes qui ont osé aborder la question même si à ce moment-là, à la fin des années 90, on commençait à voir un renouveau du genre avec des femmes comme Virginie Despentes ou Poppy Z.Brite. Il était donc temps de mettre un coup de projecteur là-dessus. Et comme je voulais rester dans le domaine des littératures de l’imaginaire, j’ai sollicité les auteurs que je connaissais. L’accueil a été extrêmement enthousiaste et le résultat m’a vraiment surpris. Je m’attendais à ce qu’elles parlent d’amour... elles l’ont toutes fait mais parfois avec une violence, une cruauté et un cri des tripes qui m’a étonné. Il y a eu des hurlements d’amour qui m’ont laissé pantois. Je m’attendais à quelque chose de plus romantique. Cette anthologie m’a démontré le contraire et j’en suis extrêmement ravi.

Actusf : Quels sont vos projets ?
Jean-Marc Ligny : Les deux prochains projets en cours sont d’une part Eros 2001 qui est le pendant masculin de Cosmic Erotica. On ne pouvait pas laisser les hommes en plan après ça (rire). Le sommaire est d’ailleurs quasiment bouclé. Il y aura Clive Barker, Pierre Bordage, Bruno Della Chiesa, Jean-ClaudeDunyach, Andreas Eschbach, Valério Evangelisti, Luca Masali, Paul J.McAuley, Michael Marshall Smith, James Morrow, Roland Wagner et moi-même. Il y aura aussi un auteur espagnol, un auteur allemand et un auteur danois qu’on découvrira en France pour l’occasion. Et j’attends encore quelques réponses. D’autre part, j’ai un gros projet pour J’ai Lu millénaire, qui doit s’appeler les Oiseaux de lumière et qui sera un space opéra. J’en ai marre des futurs trop noirs et trop sombres. J’ai envie d’aller plus loin parce qu’au fond je suis optimiste sur l’avenir de l’humanité sur le long terme. Même si je pense que le prochain siècle devrait être noir et difficile. En deux mots, le thème porte sur une horde d’immenses oiseaux de lumière de 2 kilomètres d’envergure qui traversent le système solaire aux alentours de 2400. Ce sont des oiseaux d’énergie pure qui peuvent capter la pensée du cerveau humain. On ne peut donc pas les chasser. L’histoire sera la quête de ces oiseaux de lumière, savoir qui ils sont, d’où ils viennent, s’ils délivrent un message… Je pense que ce sera un beau livre pour une fois plutôt poétique que sombre et désespérant. En tout cas, ce sera une belle quête issue d’un rêve. Parce que pour tout vous dire, j’en ai rêvé de ces oiseaux de lumière. Un livre issu d’un rêve, il n’y a pas mieux comme source d’inspiration.

Actusf  : Dernière question, quels sont les auteurs qui vous ont marqué ?
Jean-Marc Ligny : Il y a un auteur qui m’a marqué depuis que je sais lire de la SF, c’est Philip K.Dick. C’est vers lui que je reviens lorsque je me trouve nul parce que c’est une source d’inspiration inépuisable. Et puis il a compris beaucoup de choses avant tout le monde, comme la réalité virtuelle par exemple. Sinon, ma dernière grande claque en SF, c’est des Milliards de tapis de cheveux d’Andreas Eschbach, qui est à mon avis un des chefs d’œuvres du XXème siècle dans la littérature en général. Je le mets au moins sur le même pied d’estale que Les seigneurs de l’instrumentalité de Cordwainer Smith, qui est un des romans qui m’a définitivement converti à la SF et qui m’a fait dire : « Seule la SF peut produire de tels chefs d’œuvre et être capable d’ouvrir autant l’imaginaire… ». Je n’ai rien lu de tel depuis, même les plus grands auteurs classiques du monde entier. Ce gars là, c’était un véritable voyageur temporel.

Jérôme Vincent