Interview de Jean-Marc Lofficier
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de Jean-Marc Lofficier
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Jean-Marc Lofficier
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : interview par mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : mai 2003

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"Robur c’est un peu notre Star Wars"

Actusf : Comment est né le projet Robur ?
Jean-Marc Lofficier : C’est une genèse assez complexe. Il y a de cela une douzaine d’années, Randy et moi avions un projet qui s’appelait Empire of the Dinosaurs qu’on devait faire avec le dessinateur Mark Nelson (Aliens) pour Dark Horse, dans lequel la Terre de 1914 était envahie par des reptiles intelligents extra-terrestres, et les héros étaient des personnages historiques ou des fictions de l’époque. Comme je le disais, cela ne s’est pas fait mais j’avais conservé le projet, et quand Thierry Mornet de Semic nous a présenté Gil Formosa, qui cherchait un projet, on a discuté de différentes choses, et Empire est ressorti et est devenu Robur, en partie inspirée également par un article que j’avais écrit pour mon site internet Cool French Comics sur l’identité et la vie de ce personnage. Tout cela concerne évidemment les concepts et personnages ; pour le visuel, c’est Gil qui est à l’origine de tout, et cela, par contre-coup, a un impact sur l’histoire. Par exemple nos Sélénites auraient pu tout aussi bien ressembler à des langoustes... C’est Gil qui leur a donné cette forme d’intelligence collective métallique. Donc le résultat final reste le fruit d’une réflexion d’équipe.

Actusf : Quels étaient vos envies et vos objectifs ?
Jean-Marc Lofficier : Réaliser un film à grand budget, du spectacle comme on en voit qu’au cinéma. Robur c’est un peu notre Star Wars. Comme Lucas d’ailleurs, nous restons volontairement dans un contexte qui fait référence aux "Pulps" ou aux "Serials" des années 30 : tout le monde sait que Flash Gordon (Guy l’Eclair) a inspiré Star Wars, et c’est également notre cas. Ceci étant, nous sommes beaucoup plus littéraires que Lucas. Nos sources sont beaucoup plus dans la littérature de l’époque, E.E. "Doc" Smith, Edmond Hamilton, voire Abrahan Merritt, et bien sur les deux grands pères fondateurs, Verne et Wells, à qui on doit essentiellement les fondements de notre univers. Pour être franc, un récent concours internet organisé par LeFantastique.net a montré qu’à part une toute petite poignée de lecteurs, l’immense majorité (il y a quand même eu près d’une centaine de réponses) est totalement passée à côté des références littéraires à part Jules Verne et encore. J’ai même été surpris de rencontrer des gens qui ne savaient pas que Robur Le Conquérant était un roman de Jules Verne. Je ne pense pas que cela gâche le plaisir de la lecture, mais de ce point de vue, je ne suis pas certain d’avoir touché le public plus littéraire (ceux qui lisent des livres de SF, pas des BD) à qui cette série est aussi destinée.

Actusf : Comment présenteriez vous cette série à quelqu’un qui ne l’aurait pas lu ?
Jean-Marc Lofficier : Cela dépend un peu de la personne en question — si c’est un fan de BD, je dis toujours qu’on se situe à l’intersection de la BD franco-belge et de la grande BD classique américaine — Guy l’Eclair, Luc Bradefer, etc. N’oublions pas que ce sont des dessinateurs comme Hal Foster et Alex Raymond qui ont inspiré Jijé, Moebius, etc. Sans la BD US de l’âge d’or, il n’y aurait pas de BD franco-belge, donc l’opposition que certains font entre les deux me semble un peu ignorante... On est une grande saga de SF classique et il n’y en pas d’autres comme nous en France... Non plus aux US d’ailleurs... A part League Of Extraordinary Gentlemen de mon ami Kevin O’Neill, qui travaille dans un registre différent, citez-moi un seul comics qui soit dans notre territoire : il n’y en a pas. Et en France non plus. Les grandes séries de SF française, de Valerian à Aquablue ou UW1 sont plus proches de la SF des années 60, voire 70 ou après. Nous, on est volontairement rétro, mais avec une sensibilité moderne. Pour un fan de SF, je développerai en particulier l’aspect "steampunk" (comme on dit) de Robur, qui ne déconcertera pas, par exemple, un lecteur de Tim Powers.

Actusf : Parlez-nous de votre rencontre avec Gil Formosa. Comment en êtes vous venu à travailler ensemble et comment ce travail s’est-il fait ?
Jean-Marc Lofficier :C’est grâce à Thierry Mornet de Semic, qui nous a présentés. Apres, tout s’est fait par téléphone et par internet. Chaque couple dessinateur/scénariste fonctionne de façon différente. Avec Gil, on fait l’histoire, on discute ensemble, le cas échéant on revient sur certaines scènes, on incorpore ses idées, puis il commence à dessiner et on revoit parfois les textes en conséquence des dessins. Dans le cas du premier Robur, l’histoire devait être pré-publiée en chapitre de 8-12 pages (selon) dans l’Echo ce qui fait que la narration s’en est trouvée affectée avec des flash-backs etc. (De plus on se trouve toujours à l’étroit dans nos 46 pages ; il y a de quoi faire 64 pages avec chacun de nos albums.)

Actusf : Dans une précédente interview, vous expliquez que Robur s’inscrit dans le Wold Newton Universe de Philip Jose Farmer. Qu’est-ce qui vous intéressait dans ce projet ?
Jean-Marc Lofficier : Plutôt un Wold Newton Universe parallèle car quand même la Terre de Robur est très divergente de la Terre de notre monde, n’est ce pas ? (C’est Wold, du nom de l’endroit, Wold Newton, où est tombé une météorite en 1795). Farmer n’est en fait pas le premier à avoir imaginé la rencontre de personnages fictifs — après tout notre Maurice Leblanc de chez nous faisait rencontrer Arsene Lupin et Sherlock Holmes. Mieux encore, Paul Feval dans Les Habits Noirs en 1860-70 mélangeait allégrement ses héros avec Fra Diavolo, Eugene Sue, Alexandre Dumas, etc. Là encore, nul n’est prophète en son pays... Pourquoi ce genre d’artifices ? Je crois que c’est quelque chose qui de Feval à Verne, de Leblanc ou Leroux et jusqu’à Farmer et Alan Moore aujourd’hui ou (modestement) moi-même a toujours fasciné les auteurs de littérature populaire : nous sondons l’inconscient collectif duquel nous ramenons des archétypes héroïques, pas toujours les nôtres ! ;-) et nous bâtissons des univers dont les briques finissent par s’entrecroiser avec ceux des autres... Je crois que c’est le propre de la vraie littérature populaire que de tout embrasser.

Actusf : On reconnaît des personnages d’autres fictions dans Robur. Ce n’est pas la première fois je crois que vous utilisez ces "Crossovers". Pour quelle raison ? Est-ce simplement par jeu ou cela contribue-t-il à augmenter l’intérêt de l’histoire pour le lecteur et les possibilités d’intrigues ?
Jean-Marc Lofficier : Ah, cela m’apprendra à lire les questions avant d’y répondre, car de fait je viens de vous en donner la réponse à la question ci-dessus. Ceci étant, oui, je pense que si le lecteur est assez futé, et sait de quoi on parle, il s’amusera beaucoup plus à lire la chose. On peut lire Arsene Lupin Contre Sherlock Holmes sans jamais avoir lu Conan Doyle, mais avouez qu’en ce cas, vous passez à côté de pas mal de choses, non ? C’est de la lecture interactive qui demande du lecteur une certaine érudition, voire participation.

Actusf : Vous avez multiplié les scénarios ces dernières années. Comment vous viennent les idées ? votre inspiration ? Avez-vous identifié le processus ? Pelot disait qu’elles flottaient au-dessus de sa tête pour se poser de temps à autre...
Jean-Marc Lofficier : Comparé aux scénaristes américains comme mes amis Roy Thomas ou Marv Wolfman qui écrivaient jusqu’à 6 comics par mois, je crois que tout est relatif. Pour les idées, je laisse chaque soir une petite soucoupe de lait sur le pas de la porte de derrière, celle qui donne sur la forêt, et au matin, je trouve des idées dedans.

Actusf : Vous évoluez dans le monde des Comics ? Quels sont vos rapports avec la BD franco-belge de chez nous et pourriez vous faire un scénario pour un album de ce genre ?
Jean-Marc Lofficier : J’ai quand même fait les 5 albums du Monde du Garage hermétique aux Humanos (vers 1990), plus les deux Tongue*Lash (un chez Soleil en 96, un autre chez Pointe Noire en 2002) donc on ne peut pas vraiment dire que nous n’avions pas fait d’albums chez nous avant Robur. Maintenant si vous parlez de genre, style Spirou, aux US, Randy et moi avons écrit des scenarii pour la Bande à Picsou (Duck Tales) et le dessin animé SOS Fantome (Ghostbusters) (entre autres) donc faire de l’aventure en cartoon ne nous est pas étranger. Même chez Semic, les séries que nous écrivons sont très diverses : Kabur est de l’heroic fantasy classique, Dick Demon quelque chose qui se rapproche un peu de Buffy ou d’Angel, Strangers du super-heros classique façon Marvel ou DC, Phenix... il n’y a rien de comparable à Phenix... Une espèce de Modesty Blaise déjantée moitié Tank Girl, moitié Batgirl... et Dragut est un pirate façon Barbe-Rouge... En fait, tout ça c’est une question de métier.

Actusf : Dans une autre interview, vous évoquiez les difficultés des Comics et de son industrie aux Etats Unis. Quelle est la situation aujourd’hui ?
Jean-Marc Lofficier : Glauque. Très glauque. Seulement 1500 librairies spécialisées... Quelques percées limitées dans les librairies générales en album mais timides... Le comics est devenu le porte-clé pour vendre des droits films et autres.

Actusf : Dernière question traditionnelle : Quels sont vos projets ?
Jean-Marc Lofficier : Gil et nous travaillons sur Robur 2 : 20.000 Ans sous Les Mers dans l’espoir de sortir ça pour Angoulême 2003. Aussi sortir le Tome 1 aux USA. Chez Semic, une ligne d’albums à commencer par King Kabur avec Mike Ratera et Time Brigade avec Timothy II et trois autres en chantier. Chez DC aux US, la conclusion de notre trilogie Cinema Allemand avec Wonder Woman à l’automne. Plus quatre romans restant à livrer, un en France, trois aux US. Comme vous le voyez on ne chôme pas !

Jérôme Vincent